Parents & enfants

L'autre burn-out: celui des parents à la maison

Louise Tourret, mis à jour le 23.01.2017 à 10 h 58

Notre société a importé les normes de l’entreprise à la maison, elle pourrissent la vie des parents.

Go Out | Jlhopgood via Flickr CC License by

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C'était l'un de ces soirs pourris dont la région parisienne a le secret. Une soirée froide, pluvieuse, où l'on a attendu le métro un peu plus longtemps, fait le trajet debout. Quand, à l'arrivée, la bonne boulangerie est fermée. C'est un soir comme celui-là qu'en ouvrant ma boîte aux lettres, je trouvais ce livre: Le burn out parental. L’éviter et s’en sortir écrit par deux auteures belges, Moïra Mikolajczak et Isabelle Roskam, toutes les deux docteures en psychologie. Les éditions Odile Jacob doivent avoir un sacré sens du timing car je ressassais ce que je dirai en arrivant chez moi: «vas te mettre en pyjama»; «y’a un mot à signer?»; «ramasse tes cartes Pokémon»; «qui a foutu des miettes partout?»; «à table!»; «vas te brosser les dents», etc.

Je ne suis pas et n’ai jamais été en burn-out moi-même. Découvrir ce livre m’a simplement fait sourire et permis de remonter chez moi de meilleure humeur. Mais, même sans connaître le burn-out, et comme beaucoup de parents, la lassitude, est un sentiment que j'éprouve régulièrement, la fatigue un domaine que j’explore avec beaucoup de constance et les interrogations («suis-je à la hauteur?») m’accompagnent en permanence. Mais ce burn-out parental, un sujet dont personne ne semblait parler avant 2010, est devenu l'objet de nombreux livres comme Mère épuisée de Stéphanie Allénou (éditions Les Liens qui Libèrent) en 2011 ou Le Burn out parental de psychanalyste Liliane Holstein en 2014, sous-titré «Zen et organisé» –(au fond, l’idée de devoir être zen et organisée me déprime encore plus mais je crois que c’est très personnel).

La parentalité et sa conception évoluent avec le temps. En élevant mes propres enfants et en fréquentant mes parents, je me demande comment notre société est passée des questions relativement simples abordées par Laurence Pernoud avec J’élève mon enfant ou le docteur Spock avec Comment soigner son enfant à des livres censés rassurer les parents qui disent «je me réveille en pleurs tellement je n’y arrive pas».

J’ai interrogé la psychanalyste Sarah Chiche, pour un ouvrage sur les inégalités face à la parentalité (Mères, Libérez-vous, Plon, 2012), elle m’avait confié recevoir de plus en plus patientes que leur rôle de parent faisait craquer:

«Des femmes qui arrivent en thérapie car très soumises à la pression attachée au rôle de parent. À force d’injonctions, elle ne savent plus ce qui relève du devoir moral et de l’amour, ce sentiment d’amour et d’attachement que l’on construit avec son enfant. C’est comme si le devoir moral d’être une bonne mère recouvrait tout. L’injonction à être une bonne mère ou même une mère suffisamment bonne, envahit la vie psychique de certaines femmes et finit par les mettre en difficulté.»

Moïra Mikolajczak m’explique de son coté que le burn-out parental atteint toutes les couches de la société et encore davantage les catégories diplômées:

«Au départ, nous pensions que le burn-out touchait davantage les milieux défavorisés dans lesquels, on le sait, les individus sont plus susceptibles d’être sujets aux troubles psychiatriques de manière générale (anxiété ou dépression). Mais, au regard des milliers de cas que nous avons étudiés (3000 participants à une enquête en ligne auxquels s’ajouter des entretiens), nous avons constaté que les parents qui avaient fait le plus d’années d’études plus ils étaient sujets au burn-out parental. Il est apparu qu’au niveau personnel, ce qui rendait les personnes vulnérables, c’est de vouloir être un parent parfait et d’être perfectionniste en général. Ce perfectionnisme est parfois à mettre en lien avec les histoires personnelles comme d’avoir eu soi-même des parents parfaits ou défaillants.»

De plus, les conseils parentaux ne cessent de se contredire et c'est source de stress. Tout le problème étant que les débuts dans la parentalité, lorsque l’on s’occupe de son premier nouveau né, sont marqués par une essentialisation du rôle parental (à l’endroit des mères en particulier) et une inflation des conseils contradictoires et angoissants. Par exemple, sur la manière de faire dormir son enfant (dans votre lit? dans sa propre chambre) de le nourrir (allaitement? biberon? diversification plus tôt ou plus tard?) et de le laisser pleurer avec, à renfort d’arguments pseudo scientifiques largement contestables comme on a pu par exemple, le souligner ici. Mais il suffit d’aller chez deux pédiatres différents et de parler à sa mère et de taper un truc sur Google pour avoir affaire à des opinions aussi argumentées que divergents.

La liberté des parents

Au fond, aucun discours sur le rôle de parent, sur la place de la femme, la considération pour les enfants et, n’est exempt d’idéologie. Assumant ce point de vue, j’ai tendance à penser qu’on devrait a minima s’attacher à défendre la liberté des parents, le respect de chacun et donc des enfants et à se réserver le droit d’examiner de près les normes qui circulent.

Cela fait trente ans que je travaille sur l’épuisement professionnel et je constate aujourd’hui que les normes managériales ont pénétrée la famille

Vincent de Gaulejac, sociologue

Car les normes trop étroites pourrissent nos vies. Et encore davantage quand elles s’alignent sur des théories qui n’ont rien à voir avec famille et l’éducation parentale. Vincent de Gaulejac est sociologue –il est l’un des premiers en France à avoir parlé du burn-out et du «coût de l’excellence», titre d’un ouvrage coécrit avec Nicole Aubert (paru en 1991 aux éditions du Seuil):

«Depuis les années 1980, de nouvelles formes de management, qui mettent les salariés sous tension; se sont généralisées. Pour résumer tous passe par des objectifs, le plus souvent chiffrés, à réaliser en un temps donné. Les conséquences, on les connaît tous, elle sont aujourd’hui désignée comme ça: maladies psychologiques ou sociales, épuisement professionnel ou… burn out.»

Une manière de penser qui s’est peu à peu imposée partout:

 «Cela fait trente ans que je travaille sur l’épuisement professionnel et je constate aujourd’hui que les normes managériales ont pénétrée la famille. C’est en vérité un modèle social qui s’impose dans toutes les sphères de la société: il faudrait être performant dans tous les domaines. C’est la nouvelle norme.»

Or, quelles sont les exigences attachées à la fonction de parent dans notre type de société en 2017? Ce n’est pas (plus) seulement de faire en sorte que son enfant soit en bonne santé grâce (à mon sens) à une alimentation correcte, une hygiène convenable et un suivi médical régulier ou que votre enfant soit scolarisé ou mette le nez dehors régulièrement. Non, il faudrait en plus absolument qu’il/elle obtienne de bons résultats scolaires, «c’est une source de stress, une pression qui a envahi l’école et donc la famille».

Et, ajoute, Vincent de Gaulejac la pression ne s’arrête pas là, les objectifs sont multiples:

«Le mercredi devient le jour le plus horrible de la semaine: il faut assurer l’accompagnement aux activités extra scolaires (sport, musique, activités artistiques, les cours particuliers, le soutien scolaire). Mais pourquoi court-on autant sinon pour satisfaire une exigence sociale? Car on se sent coupable dès que l’enfant ne réussit pas – ou de ne pas tout faire pour qu’il réussisse et ce dans tous les domaines. Et donc les parents deviennent comme ces employés soumis au mangement par objectif et à l’évaluation standardisés… il perdent le sens de leur éducation!»

Injonction au bonheur = stress

J’avoue avoir souri en écoutant un sociologue de 70 ans me parler de mes mercredis sans que je lui ai suggéré quoi que ce soit! Plus sérieusement, surcharger son emploi du temps va dans le sens du perfectionnisme évoqué par Moïra Mikolajczak:

«Cette hyper activité est caractéristique des parents particulièrement conscients de l’importance de leur rôle. Par exemple ils veulent manger bio, suivre les devoirs de leurs enfants, que ces derniers aient des activités extra scolaires multiples, une langue vivante de plus après l’école. En pratique cela les fait courir à 2 ou 3 endroits différents par enfants en plus de l’école… Si vous voulez faire tout ça  sans manger de plats tous préparés votre vie devient très très compliquée à organiser.»

Mais, au-delà de toutes ces activités/obligations, et de l’énergie qu’il faut déployer jour après jour pour coller à cette image de super-parent d’autres injonctions, plus stressantes encore, viennent pourrir la vie des parents: l’accumulation de normes contradictoires, qui s’étend bien au delà des premiers mois.

Il ne faut pas seulement savoir lire à 6 ans, parler anglais en sixième, maîtriser un sport et savoir jouer d’un instrument, il faut en plus être épanoui… soi-même et il faut que l’enfant le soit. Vous-êtes encore plus stressée par cette idée ? Moi aussi. Car l’injonction au bonheur, associé au fait de se sentir totalement responsable de celui de sa progéniture, contient en elle-même une vraie promesse d’angoisse. Le bonheur ne sera pas là tous les matins, quand les enfants feront la gueule en vacances, quand ils pleureront le jour de Noël, quand vous aurez envie de les mettre en pension à deux ans. Vincent de Gaulejac analyse cette injonction à s’épanouir en faisant le lien avec le monde du travail:

«Aujourd’hui on veut que les enfant soient heureux mais on ne sait absolument pas comment y arriver – Cela me fait penser aux effet pervers du management par objectif, on donne des objectifs sans donner aux gens les méthodes et les moyens nécessaires pour les réaliser.»

La comparaison famille / entreprise est même utilisée dans le discours managérial avec des formules qui font froid dans le dos, comme le 6 janvier dernier dans Le Monde, cet article «Parent, patron: mêmes combats, mêmes résultats!»

«La sphère familiale, parce qu’on y pratique intensément les relations, est un terrain privilégié pour exercer et développer des compétences qui s’avèrent de plus en plus incontournables dans le monde professionnel », affirment Claire Baritaud et Xavier Starkloff, dans l’article consacré à leurs travaux, paru en novembre dans La Gazette de la société et des techniques.

Vous n'aviez pas pensé à comparer vos enfants à des employés et la famille à une PME? Des managers le font pour vous. Quant à ce qui est de se voir, en tant que salarié, assimilé à un gosse (parce que non, on n'est pas tous manager) même pour «collaborer», moi, c'est non. L'infantilisation des adultes, le prêt à penser et les formules toutes faite, c'est tout ce dont nous n'avons pas besoin comme aide. 

Les nouveaux paramètres de la vie parentale

Certes, à l'instar du discours néo-managérial, on est, dans celui qui concerne la parentalité, loin des années 50 où l’enfant n’avait pas voix au chapitre et c’est heureux. Mais il s'est ajouté beaucoup de paramètres à ce qui constitue la bonne éducation. En particulier, l’épanouissement de l'enfant. Or, les adultes ont moins de temps pour assumer toutes ces tâches éducatives: les femmes travaillent davantage, les familles sont plus dispersées, les temps de transport se sont accrus. Et faire davantage avec moins de temps… c’est justement ce qui pose difficulté à nombre de salariés aujourd’hui, et c'est une cause bien identifiée de burn-out professionnel.

Idem pour l’impression de mal faire son travail… Là aussi, cela est comparable à ce qui se passe à la maison. Vous avez hurlé sur votre enfant? Vous l’avez bousculé? Les traités sur les droits des enfants et sur la parentalité, des textes de protection de l’enfance vous désignent comme hors la loi. D’ailleurs peut-être que vous savez déjà que nous ne valez rien comme parent, à force de voir ces mères de publicité changer des couches en souriant, sembler ravies de se taper des machines de vêtements boueux depuis votre plus tendre enfance dans des maisons où tout le monde partage ses repas dans une horripilante bonne humeur. Vous voilà mis devant cette évidence: vous faites mal ce que vous tenez à faire le mieux.

Louise Tourret
Louise Tourret (164 articles)
Journaliste
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