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Pourquoi veut-on à tout prix nous faire aimer Thomas Pesquet?

Titiou Lecoq, mis à jour le 18.01.2017 à 14 h 26

Le Français qui a décollé vers la Station spatiale internationale en novembre dernier est présenté comme un héros ordinaire.

Thomas Pesquet à Baïkonour en Russie avant son départ, le 17 novembre 2016 |
Kirill KUDRYAVTSEV / AFP

Thomas Pesquet à Baïkonour en Russie avant son départ, le 17 novembre 2016 | Kirill KUDRYAVTSEV / AFP

Vous allez maugréer que «c’est bien Slate ça, jamais contents, toujours un truc à redire». Et bien oui. Entendons-nous: moi aussi j’aime notre astronaute national. On l’aime tous. Le pays vibre, bave, convulse d’amour pour lui. Mais si la femme parfaite est une connasse, que dire de Thomas Pesquet ?

D’abord, il est jeune (par rapport à sa carrière d’astronaute) = bonus sympathie. En plus, il est plutôt beau garçon –pas mon genre, il est justement trop lisse mais franchement pas mal. Si j’apprenais qu’il est né d’une expérience eugéniste dans une bio-pépinière où on cultiverait des bébés, ça ne m’étonnerait pas complètement. Ce qui n’est pas sans me rappeler un truc…  

Exclusif: l’enfance de Thomas Pesquet

Jusqu’à Thomas Pesquet, les CV de nos astronautes nous faisaient immédiatement comprendre qu’eux et nous, on ne nageait pas dans les mêmes eaux. Nous, on barbotait dans le petit bassin des contrats de travail et de Pôle Emploi, pendant qu’eux traversaient la Manche à la nage. Prenons les trois derniers spationautes français à être allé dans l’espace: Léopold Eyharts et Jean-Loup Chrétien étaient pilotes de chasse, officiers de l’armée de l’air et Claudie Haigneré docteur en neurosciences.

Thomas Pesquet, c’est la proximité. Petit-fils d’agriculteurs normands, fils de deux profs, il obtient son bac S mention bien, il enchaîne sur une école d’ingénieur aéronautique. Il travaille ensuite pour le Centre national d’études spatiales –ok, là déjà il s’éloigne de la normalité mais attention, après il rejoint le monde du travail plus classique et devient pilote de ligne à Air France. Ça se trouve, vous avez déjà voyagé dans un avion piloté par Thomas Pesquet. En 2008, tout bascule quand il décide d’essayer de concrétiser son rêve d’enfant et qu’il se présente pour faire partie du Corps des Astronautes européens

Comme il le rappelle dans chaque interview, il a «eu de la chance». C’est ça qu’on nous vend. Un type qui serait comme vous et moi, rien d’exceptionnel, l’avènement de l’astronaute normal. Limite, à force de l’entendre, on a l’impression que le mec a juste gagné au tirage au sort et qu’on aurait pu être à sa place si on avait pensé à participer à la tombola. Mais enfin, soyons sérieux. Monsieur parle français, anglais, russe, espagnol, chinois et allemand. Vous ai-je précisé qu’il était ceinture noire de judo? Mais il pratique aussi beaucoup le parachutisme et la plongée sous-marine. Il aime également le basket, la course à pieds, la natation, le squash, le VTT, le kite surf, la voile, le ski et l’alpinisme. (En fait, c’est Vladimir Poutine.) En plus d’être polyglotte et multi-sport, il joue du saxophone. (Poutine croisé avec Clinton.)

Comme il le dit: «J'ai fait du parachute, de la plongée et je vole régulièrement, c'est primordial pour vivre en harmonie avec soi-même et ses ambitions.» C’est exactement ce que je me dis tous les matins.

 

Le tableau ne serait pas parfait si avec tout ça, Thomas Pesquet n’était pas modeste. Certes, à moins de quarante ans, il a déjà pratiqué toutes les activités humaines imaginables mais rassurez-vous, il précise qu’il n’est vraiment bon dans rien. Mais bien sûr. A l’entendre, c’est juste un pilote d’Air France sympa. Ce qui lui aurait permis de marquer des points pendant la sélection, c’est son sens de la camaraderie:

«Je me souviens avoir été l’un des seuls postulants à répondre correctement à cette question pendant les tests: “Dans l’espace, ton collègue spationaute casse une antenne. Le centre de contrôle t’appelle pour te dire que certains paramètres ne lui parviennent plus. Il demande pourquoi. Ton collègue répond qu’il ne s’est rien passé. Que fais-tu ?” Naturellement, j’ai répondu que c’était moi qui avais cassé l’antenne. L’essentiel, c’est que le centre de contrôle ait l’information.»

Vous noterez le «naturellement». Il est naturellement bon et gentil alors que nous, on se bat quotidiennement contre nos petits penchants mesquins.

J’ai envie de crier à l’imposteur. Ce n’est pas possible. Alors telle une petite fouine, j’ai cherché partout sur les internets et je suis aux regrets de m’avouer vaincue. Je n’ai pas été capable de trouver une seule vieille photo de soirée où il apparaitrait bourré en train de poser le cul à l’air. Ce qui n’est pas normal. Je le sais, on a presque le même âge. Il aurait dû déraper. En même temps, ça nous met sur une autre piste: il n’a peut-être jamais eu le temps de faire la fête. Entre les études, les 53 sports qu’il pratique, le saxophone, la lecture (oui, il adore lire, on y reviendra), le pilotage, etc.

Malheureusement, cette piste doit être aussitôt abandonnée quand on voit qu’il a quand même écouté assez de musique pour avoir une playlist impeccable comprenant M83, Yuksek, Tahiti Boy and the palmtree family, MGMT, the Do –et je vous passe tous les autres titres qui tendraient à prouver qu’il est sorti dans la décennie 2000. Autre indice: il a une meuf, qui a l’air à peu près aussi géniale que lui. Elle travaille à la FAO (organisation des Nations-Unies pour l’alimentation et l’agriculture.) Elle a fait une thèse d’agronomie «Transformations des systèmes d’élevage depuis 1950 et conséquences pour la dynamique des paysages dans les Pyrénées» qui commence par cette phrase: «Les remerciements constituent traditionnellement les pages les plus lues des mémoires de thèse». Ce qui confirme qu’en plus d’œuvrer pour le bien mondial, elle est cool. Et plus loin:

«Je terminerai par remercier Thomas Pesquet, la personne qui m’a le plus soutenue et qui s’est personnellement le plus investi, après moi, dans laréalisation de cette thèse. Merci de m’avoir relue minutieusement et de m’avoir rappelée qu’une phrase se structure avec un sujet, un verbe et un complément,qu’elle ne doit certainement pas dépasser cinq lignes, que tout le monde ne saitpas ce qu’est la systémique ou un processus de gestion et surtout qu’il existeautre chose que la thèse dans la vie.»

De cela, on tire trois enseignements: primo ils s’aiment, deuxio il encourage sa compagne dans son travail, tertio la soutenance datant de 2005, ça fait longtemps qu’ils sont ensemble. (J’ai un peu joué l'espionne.)

À quoi sert Thomas Pesquet?

Hormis ses missions scientifiques:

1. Le storytelling qui l’entoure essaie de nous faire croire que nous sommes tous Thomas Pesquet et conséquemment que nous sommes tous dans l’espace. Avec le fric que cela coûte, il faut bien convaincre les gens que ça vaut le coup. Ceci étant, comme je me suis consciencieusement farcie des conférences de Thomas Perfection Pesquet, j’ai appris que le prix de la contribution de chaque Européen pour les vols habités par an était l’équivalent du prix d’un ticket de métro. C’est plus généralement un excellent moyen de rapprocher les humains lambda de l’exploration spatiale. Depuis Philae, la communication des agences spatiales a atteint des sommets artistiques. Ils ont quand même réussi à me faire croire que Rosetta avait un petit cœur qui battait.

2. Autoriser les enfants à rêver. Thomas Pesquet a été conçu comme un kit pédagogique. Il sert évidemment à leur expliquer l’univers –je pense qu’à peu près tous les parents et enseignants ont montré aux enfants ses photos de la terre et de la station internationale, ou son blog. Et puis, soyons honnêtes, en France on n’en a pas des centaines de ce genre pour convaincre les enfants de travailler, d’être gentil et de manger des haricots verts. («Tu sais mon chéri, Thomas Pesquet adore les haricots verts. C’est parce qu’il en a mangé plein quand il était petit qu’il est devenu astronaute.») Il est la preuve vivante qu’on peut venir de Normandie et aller dans l’espace. On nous dit que la France manque d’un roman national. Il nous propose un roman national contemporain parfait.

3. On vit dans un monde de merde, ça a l’air vachement mieux là-haut. C’est rassurant de pouvoir se projeter dans l’univers, de voir que d’en haut, il s’agit bien d’une seule et même planète, que nous sommes liés les uns aux autres, que les différences s’effacent. Savoir que ce projet est international, que Thomas Pesquet voyage avec un Russe et une Américaine –c’est presque une promesse politique.

L’overdose

Le problème, ce n’est donc pas Thomas Pesquet, c’est sa communication, aussi lisse que ses cheveux. Bien sûr, un mec qu’on envoie dans l’espace, on verrouille bien tous ses propos. Thomas Pesquet s’est engagé non seulement comme astronaute mais aussi comme VRP. Mais à quand l’overdose? Parce qu’à un moment, c’est trop. Il y a l’overdose de détails. Rendez-vous compte que je sais que son dessert d’enfance c’est le pain d’épices aux pommes, et son plat préféré le poulet au vin jaune et aux morilles. Il y a aussi l’overdose de perfection. Quand on lui demande quel est son principal défaut, il a quand même le culot de répondre qu’il est «trop exigeant». C’est simple, c’est Jésus qui flotte dans l’espace. Il paraît que si Thomas Pesquet te regarde dans les yeux, toutes tes cellules s’autorégénèrent.

Et puis, il y a l’overdose de Thomas Pesquet servi à toutes les sauces. Qu’il nous fasse rêver sur l’exploration spatiale, ok, c’est son job. Mais était-ce bien nécessaire qu’il chante sur l’album des Enfoirés depuis la station internationale? Pour être honnête, ma propre overdose est arrivée juste avant les Enfoirés, avec le Petit Prince. J’avais au préalable un gros soucis avec ce livre, ou du moins avec ce qu’on en a fait. Trois exemples de traumatismes:

- le jour où j’ai joué le Petit Prince au théâtre en CM1 (ce qui aurait suffi à m’en dégoûter)

- le jour, vingt ans plus tard, où j’ai appris qu’au centre de loisirs de mon fils on lui avait déjà lu plusieurs fois le Petit Prince. Il a quatre ans. Que voulez-vous qu’il y comprenne?

- j’ai connu les billets de 50 francs ornés du petit blondinet. Un billet de banque avec le Petit Prince, non mais vous percevez à quel degré de n’importe quoi on est?

Bref, apprendre que c’est le livre préféré de Thomas Pesquet, ça m’a gonflé. C’était trop facile. Sans préjuger de sa qualité intrinsèque, c’est le roman français le plus consensuel de notre histoire littéraire –à un détail près, son exploitation commerciale actuelle qui fait débat. Il faut savoir que la France est le seul pays d’Europe où Le Petit Prince n’est pas «tombé» (terme horrible) dans le domaine public –après des calculs complexes, les ayants-droits ont réussi à ce que l’œuvre n’y bascule pas avant 2032, et ils ont surtout déposé les personnages du roman en tant que «marque de commerce», comme Ronald Mc Donald pour en conserver l’exploitation commerciale. Alors, quand Thomas Pesquet a lancé son concours de réécriture de l’œuvre, je me suis prise à rêver qu’il ajoute une petite phrase sur l’importance des biens communs –une notion précisément défendue par Saint-Exupéry. Mais non, le sujet était sans doute trop rugueux.

La communication de Thomas Pesquet achoppe également sur une aporie. On essaie de nous faire croire qu’il est comme tout le monde (ce qui est faux, non on ne pourrait pas tous réussir les tests des astronautes, non on ne peut pas tous apprendre six langues). Et cet aspect de normalité le rend encore plus exceptionnel. C’est un peu comme si on essayait de nous faire croire qu’une lessive lave plus blanc que blanc. Thomas Pesquet, il est plus normal que normal. Il est exceptionnellement normal, remarquablement comme tout le monde –à moins qu’il ne soit banalement parfait. Parfois, j’ai l’impression que Thomas Pesquet n’existe pas et que dans trois semaines on va apprendre que c’était une campagne d’information gouvernementale pour faire la promotion de l’excellence française (avec des affiches «Thomas Pesquet aime le travail, les haricots verts et Airbus») et souligner l’importance de faire un dépistage colorectal régulier.

A moins que, et attention parce que c’est mon hypothèse la plus crédible, ce ne soit un Kryptonien qui s’est écrasé en Normandie et qui veut rentrer chez lui et a intégré le programme spatial pour profiter de nos fusées.

NB: si j’ai choisi le terme d’astronaute, c’est parce que Thomas Pesquet lui-même l’emploie.

Titiou Lecoq
Titiou Lecoq (172 articles)
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