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La «décadence» de Michel Onfray, une somme pertinente nourrie de trop de ressentiment

Henri Tincq, mis à jour le 18.01.2017 à 8 h 21

«Décadence», le dernier ouvrage de Michel Onfray, livre une vision apocalyptique de l’effondrement de la «civilisation judéo-chrétienne» qui a forgé l’Occident pendant deux mille ans. Un effondrement dicté selon lui par la menace musulmane, mais surtout par les errements du christianisme. Une thèse provocante, affaiblie par le regard partial et partiel porté sur l’histoire chrétienne par le philosophe athée.

CHARLY TRIBALLEAU / AFP.

CHARLY TRIBALLEAU / AFP.

Grâce soit rendue à Michel Onfray de jouer à nouveau les lanceurs d’alerte sur la scène intellectuelle française. Sa vision apocalyptique de l’avenir de l’Occident ne se limite pas aux scénarios habituels d’invasion musulmane, de «grand remplacement», de catastrophes urbaines et écologiques. Elle repose cette fois sur le constat de faillite que le philosophe athée dresse de deux mille ans d’une «civilisation judéo-chrétienne» qui a forgé notre monde occidental.

Le lecteur que je suis s’incline devant l’épaisseur, la pertinence et l’érudition de Décadence, cette «somme» de 650 pages qui déjà fait débat. Il ne se prononce pas ici sur le fond d’une analyse si dense et complexe qu’elle ne suscitera jamais ni adhésion enthousiaste, ni rejet radical. Il s’attardera en revanche sur ce qui lui paraît la faiblesse principale de ce livre: une relecture de l’histoire chrétienne inspirée par la haine d’un auteur qui, depuis longemps, a abandonné sa foi d’origine et fait profession d’athéisme.

Michel Onfray fait du «ressentiment» l’un des ressorts de l’aventure humaine, de ses avancées comme de ses échecs. Et c’est un ressentiment personnel –remontant à son éducation chez les «bons Pères», selon une interview au Point– qui nuit le plus à la rigueur de sa démonstration. En bon philosophe, Onfray ne prétend sans doute pas à une parfaite objectivité, mais on jugera étrange un pronostic d’effondrement de l’Occident judéo-chrétien dicté par la menace islamique autant que par les erreurs et abus d’un christianisme dénoncé ici de manière brutale, caricaturale, sans nuance, ni finesse d’analyse historique.

Un christianisme qu’il réduit le plus souvent au seul «catholicisme». Car Michel Onfray semble si obsédé par Rome, le Vatican, le pape, qu’il semble oublier dans cet ouvrage l’héritage de la Réforme qui pourtant, sous sa forme évangélique, entame l’hégémonie catholique, de même que le poids de l’orthodoxie crucial en Orient, en Russie et dans les Balkans. De même, son analyse du «judéo-christianisme» fait-elle peu de cas des dynamismes propres au judaïsme, de l’ampleur du retournement accompli par sa «réconciliation» avec le monde chrétien après le génocide et de la solidarité concrète entre juifs et chrétiens qui, forts de leurs racines communes, coopérent aujourd’hui, encore trop peu nombreux, à la solution des problèmes politiques et éthiques de l’humanité.

Un bilan exclusivement à charge d’une histoire de sang  

Le bilan de deux mille ans de christianisme, presque exclusivement romain sous la plume d’Onfray, est uniquement à charge. La férocité de l’auteur du Traité d’athéologie (2005) n’est pas nouvelle. Le philosophe athée ne nous épargne –et il a évidemment raison– aucun des méfaits de l’histoire chrétienne. Ni le poids de l’antijudaïsme des origines. Ni la confusion de l’Eglise avec les pouvoirs impériaux et totalitaires les plus sordides. Ni les croisades, ni l’Inquisition, ni les guerres de religions, ni les entreprises missionnaires confondues avec les pires travers de la colonisation et l’extermination de peuples entiers. Onfray aurait pu trouver des traces supplémentaires de cette histoire de sang dans les textes des papes et évêques qui font «repentance». Repentance tardive et incomplète, mais il faut être de mauvaise foi pour nier que les catholiques sont passés de leur arrogance d’autrefois à une conscience de leur mémoire et de leur identité plus claire, sinon plus juste.    

Mais comment ne pas être aveuglé par la partialité de cette analyse, par la prétention du philosophe de faire le bilan de deux mille ans d’histoire chrétienne sans évoquer, autrement qu’en quelques lignes expédiées, la foi de tant de «martyrs» et de saints, ceux des trois premiers siècles de persécutions néroniennes et, plus nombreux encore, de l’oppression soviétique? Comment prétendre parler de «civilisation» chrétienne sans parler de la contribution des bâtisseurs de cathédrales, des compositeurs d’oratorios, des peintres, des architectes, des musiciens inspirés par le génie et la foi de leur Eglise. Comment ignorer la part prise par les «catholiques» à l’éducation, à la santé, à la charité, à la démocratie en Occident?

On ne peut faire le reproche à Michel Onfray de tout citer, le bien et le mal, l’ombre et la lumière. Mais on s’indignera de ses raccourcis, de ses contre-sens, de sa mauvaise foi, de son absence de nuance, de ses procès en boucle. Procès contre l’héritage de Saint-Paul, réduit dans son livre au «glaive» des représentations picturales, qu’Onfray définit comme un symbole de fanatisme et de violence alors que le glaive de Paul, dans l’art chrétien, évoque d’abord son martyre et le tranchant de la parole de Dieu qu’il annonce.                    

Comment ignorer que si Paul a persécuté des hommes, ce sont d’abord des chrétiens? Que cet apôtre a prêché l’égalité dans une société gréco-romaine profondément hiérarchisée: «Il n’y aura plus ni juif, ni grec; il n’y aura plus ni esclave, ni homme libre; il n’y aura plus ni homme, ni femme.» Comment cacher qu’il n’a cessé de ramener les «néo-chrétiens» venus du paganisme à leur source juive? Onfray ne dit pas un mot de la célèbre épître aux Romains dans laquelle Paul rappelle que le peuple juif est l’«olivier franc» et que les convertis à la nouvelle foi chrétienne ont tort d’oublier que l’origine de leur foi est juive: «Ce n’est pas toi qui portes la racine. C’est la racine qui te porte.»

Antijudaïsme religieux et antisémitisme racial

C’est précisément le rejet de cette racine juive du christianisme qui a engendré l’antisémitisme, a ouvert la voie au «néo-paganisme», a fait de Jésus une sorte de projection de l’homme idéal que chaque culture et chaque civilisation porte en elle. Or, Jésus n’est pas un «Apollon noir» ou un «Hercule asiatique», comme disait un célèbre converti, le cardinal Lustiger. Couper Jésus de son peuple juif, de son histoire, de sa vocation propre, c’est ramener Dieu à une figure humaine, autrement dit s’adorer soi-même, tomber dans l’idolatrie. Or, Michel Onfray s’obstine à ne faire aucune distinction entre l’antijudaïsme, typiquement religieux, des premiers écrits chrétiens, né d’une querelle entre «héritiers» d’une même promesse divine dans l’Ancien Testament, et l’antisémitisme moderne, racial, strictement athée, des nazis, qui était un refus de l’«héritage». Il fait semblant d’oublier que c’est d’abord comme juifs, en raison de leur foi, de leur tradition, de leur Loi, que les juifs ont été haïs et exterminés, et non pour des raisons de discrimination d’origine chrétienne. 

Autre imposture: Onfray ne retient des Évangiles que la figure violente de Jésus chassant les marchands (juifs) du Temple. Jésus n’est pas, en effet, le «pacifiste bêlant» décrit par une mièvre littérature chrétienne: «Je suis venu non pas apporter la paix, mais l’épée.» Il traite ses contemporains de «race de vipères», manie l’imprécation («Malheur à toi…»). Mais Jésus n’a jamais été un chef de guerre. Lors de son arrestation, il demande à Pierre de remettre son épée au fourreau et, par sa mort sur une croix –supplice le plus cruel à l’époque–, il se fait victime de la plus extrême des violences pour mieux la dénoncer.

Comment ignorer que le Nouveau Testament condamne donc la violence, appelle à la miséricorde pour les exclus, les simples d’esprit, les lépreux, les collecteurs d’impôts, les étrangers (Samaritains), les prostituées, la femme adultère? «Je ne suis pas venu pour les justes, mais pour les pécheurs», dit Jésus. Et comment ignorer que ce renversement de valeurs qu’il propose à la société juive de son temps conduira à sa perte: «Vous avez entendu qu’il a été dit: tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. Et bien moi, je vous dis: aimez vos ennemis.» Plus tard, l’apôtre Paul décrié par Onfray va surenchérir: «Ne rendez à personne le mal pour le mal. S’il est possible, vivez en paix avec tous les homme.»

Contre-vérités et omissions

Dans une histoire plus proche de nous, que de contre-vérités encore, ou au moins d’omissions, dans le récit des compromissions de l’Église catholique avec les régimes fascistes et les totalitarismes contemporains. Selon Onfray, la déchristianisation de l’Occident aurait commencé, non pas comme on pourrait s’y attendre, par les attaques portées contre les chrétiens, leur héritage, leurs valeurs, mais par les complicités de l’Église hiérarchique avec le fascisme mussolinien, avec l’hitlérisme, avec le franquisme, des idéologies d’extrême-droite préférées par l’Église au communisme premier dans l’ordre des diableries modernes!

Cette thèse n’a évidemment rien d’original. Onfray ne nous apprend rien sur la coupable indulgence de la hiérarchie catholique pour des régimes fascistes censés mieux protéger ses populations que l’hydre communiste. Mais on crie à l’imposture quand, pour expliquer la chute de la «civilisation judéo-chrétienne», il trace imperturbablement un axe qui relie le Jésus violent chassant les marchands du temple au «glaive» de Saint-Paul, au baptême de Constantin, père du césaro-papisme, aux homélies «antisémites» de Jean Chrysostome, jusqu’aux accords du Latran à l’époque moderne entre Pie XI et Mussolini, à la «bénédiction» donnée par Pie XII à l’entreprise nazie, à Mai 68, à Vatican II. Quel parcours! Quels enchaînements!

Mais là, on n’est pas dans l’histoire, on est dans le pamphlet. Onfray ne cite aucune des critiques répétées du pape Pie XI –celui qui condamna l’Action française en 1926– contre le «totalitarisme d’Etat» dans l’Italie fasciste. Il ne dit pas un mot de la concomitance volontaire de ses deux encycliques de mars 1937, Mit brennender Sorge, dénonçant le nazisme et, une semaine plus tard, Divini Redemptoris, condamnant le marxime. Pas un mot des évêques allemands Von Galen, Faulhaber, Von Preysing, français comme le cardinal Saliège, des pasteurs protestants Niemöller, Gollwitzer, Dietrich Bonhoeffer, celui-ci finissant sous la potence, qui ont protesté contre les exactions antijuives des nazis. Le procès du «silence» de Pie XII sur le génocide des juifs est à nouveau dressé, mais Onfray n’a pas un mot sur les risques de représailles antijuives qui ont aussi conduit ce pape à préférer se taire. Pas un mot non plus sur les réseaux –ou simples individus– de catholiques ou de protestants qui ont protégé des juifs pendant la guerre et sont devenus, pour certains, «Justes parmi les Nations».

Comble d’hypocrisie, quand le philosophe tente laborieusement de démontrer l’affiliation idéologique entre christianisme et hitlérisme, la quasi-consanguinité entre Hitler et Pie XII, alors que tous les experts ont conclu depuis longtemps que le nazisme était foncièrement antireligieux, que si Hitler a parlé du christianisme, c’est pour mieux le «déjudaïser», le priver de sa racine juive, «aryaniser» les Ecritures, «nazifier» l’Eglise allemande. A terme, pour Hitler, le christianisme était à abattre après le judaïsme. «Le national-socialisme et la religion ne pourront plus coexister», disait-il en juillet 1941, ajoutant que «le coup le plus dur qui ait frappé l’humanité, c’est l’avènement du christianisme, dont le bolchévisme est l’enfant illégitime». Disant cela, Hitler reprenait à son compte la critique nietzschéenne du christianisme selon laquelle celui-ci a prêché et imposé à l’humanité une morale servile de la pitié.

Une curieuse interprétation de Vatican II

Michel Onfray ne recule devant aucune autre contradiction quand il fait encore du concile réformateur Vatican II (1962-1965) l’une des voies de la «déchristianisation» de l’Occident. L’enseignement de Vatican II est un tournant dans l’histoire, un désaveu radical de tout ce qui a précédé dans l’Eglise et qui suscite la haine de Michel Onfray: désaveu puissant des condamnations doctrinales, des dénonciations de la liberté et de la «modernité», de la détestation du judaïsme, des autres religions chrétiennes et non-chrétiennes.

On aurait pu s’attendre à ce que que le philosophe admette enfin que l’Église, en son concile, a pris le bon chemin, changé son mode de présence au monde, préféré les droits de l’homme aux devoirs envers Dieu, accepté de s’ouvrir aux nouvelles générations, aux laïcs, aux incroyants, aux hommes de raison et de science. Et pourtant, non. Onfray ne veut retenir du concile Vatican II, comme le font tous les fidèles traditionalistes et Saint-Nicolas-du-Chardonnet, que cette réforme liturgique qui a conduit l’Église à perdre son latin et renoncer à  la soutane de ses curés. Il en tire des conclusions sur la perte du capital symbolique de l’Eglise, de son pouvoir d’attraction liturgique, sur l’effacement de la transcendance, de la transmission morale, du beau, de la contemplation, du sens.

Des conclusions qui ne sont pas fausses, mais comment oser dire que ce concile a rompu avec la tradition de l’Eglise, préparé son affaissement et précédé l’effondrement de la civilisation judéo-chrétienne? Une bonne tradition n’est jamais figée. Elle est toujours vivante. Le dernier concile a préservé la tradition d’ouverture du christianisme dans un monde changeant et tourbillonnant. Il l’a rendu plus capable de traverser les tourmentes comme celle de Mai 68, annonciatrice, selon Onfray, de cette civilisation consumériste, indigente, libertaire, corrompue qui fragilise aujourd’hui l’Occident face à la montée de l’islam. Les parti pris du philosophe, sa haine de l’Église, la partialité de son analyse historique menacent, sinon la pertinence de son livre, au moins la crédibilité de sa thèse.

Henri Tincq
Henri Tincq (242 articles)
Journaliste
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