Science & santé

L'éveil des neurosciences en Chine

Peggy Sastre, mis à jour le 18.01.2017 à 16 h 09

Après les États-Unis, l'Europe et le Japon, c'est la Chine qui s'embarque dans un grand projet cerveau. On peut parier qu'elle ne restera pas longtemps à la traîne.

Cerveau | Abhijit Bhaduri via Flickr CC License by

Cerveau | Abhijit Bhaduri via Flickr CC License by

Sur la photo prise dans un laboratoire des Instituts des sciences biologiques de Shanghai, les singes ont l'air tout penauds. Dans l'étude qui leur est consacrée, on apprend que ces macaques crabiers ne pètent effectivement pas la forme, qu'importe que leurs examens neurologiques attestent de fonctions cognitives à peu près normales. Les animaux multiplient les mouvements répétitifs dans leur cage, sont plus stressés et craintifs que leurs congénères, avec lesquels ils ont d'ailleurs toutes les peines du monde à interagir –des comportements «atypiques» particulièrement manifestes chez les mâles. Voilà à quoi peuvent ressembler des primates non-humains génétiquement modifiés pour exprimer un gène, le MECP2, connu pour intervenir dans l'étiologie de certains troubles du spectre autistique.

Publié en janvier 2016 dans les colonnes de la prestigieuse revue scientifique Nature, ce travail détaille la mise au point de lignées de singes transgéniques, conçues pour devenir le premier modèle animal de l'autisme. Et pour ne rien gâcher à l'ampleur de la «découverte», l'équipe de Zilong Qiu dévoilait quelques semaines auparavant un autre mérite de ces animaux: ils atteignent leur maturité sexuelle quasiment deux fois plus vite que les autres –à partir de 2 ans et demi contre 5 à 6 ans en temps normal– grâce à une technique faisant se développer des tissus de leurs testicules sur le dos de souris sans poils et permettant de produire des spermatozoïdes précocement féconds. Autant d'innovations en passe d'accélérer les recherches sur l'une des pathologies mentales les plus complexes, mal comprises et prises en charge, notamment parce que la psychiatrie scientifique aura mis du temps à l'accoster.

Ce retard, les neurosciences chinoises entendent le rattraper fissa. Dévoilé lors du Brain Forum de 2015 et officiellement lancé en mars 2016, le projet du gouvernement chinois emboîte le pas à d'autres colossaux programmes de recherche en sciences de la cervelle –l'américain BRAIN et l'européen HBP, tous les deux lancés en 2013, et le japonais Brain/MINDS, inauguré fin 2014. À l'instar de son homologue chinois, ce dernier met aussi le paquet sur les animaux transgéniques –souris et marmousets, en priorité– pour comprendre la base cellulaire et fonctionnelle de nos comportements et concevoir de nouveaux modèles de pathologies mentales. En plus des troubles développementaux comme l'autisme, ce sont les maladies neurodégénératives –d'Alzheimer et de Parkinson– et neuropsychiatriques –la dépression, les troubles addictifs– que les scientifiques ont en ligne de mire.

 Il nous faudra peut-être vingt ans avant de connaître tout l'appareillage cérébral des rongeurs et de savoir comment il fonctionne. Pour les humains, cela nécessitera sans doute trente ou quarante ans, c'est beaucoup trop long

Quantifier, comprendre, soigner, prévenir

Mais contrairement aux Japonais, aux Européens et même aux Américains, les neuroscientifiques chinois ont un outil littéralement de taille à leur disposition: leur population, moitié problème et moitié solution. Selon les chiffres donnés par l'un des directeurs scientifiques du projet, Mu-ming Poo, entre autres fondateur de l'Institut de neuroscience de l'Académie des sciences de Shanghai et lauréat du dernier prix Gruber, sur les 1,3 milliards de Chinois, plus de 250 millions sont ou seront atteints de pathologies neurologiques et psychiatriques; le pays compte environ 8 millions d'enfants autistes. Une réalité dont les conséquences socio-économiques promettent d'être catastrophiques. Si rien n'est fait pour freiner cette évolution d'ici 2050, Mu-ming Poo estime que la maladie d'Alzheimer –affectant 13% de la population âgée de 65 ans, 50% au-delà de 85 ans– suffira pour mettre en banqueroute le système de santé chinois. Ça, c'est pour le versant problème.

Côté solution, le projet chinois –courant sur quinze années, dont cinq concomitantes avec le 13e plan quinquennal de développement social et économique, qui entend notamment poursuivre l'augmentation de la part du PIB allouée à la recherche– met assez logiquement l'accent sur le quantitatif. En corollaire de son très ambitieux objectif de décryptage de la cognition humaine, rendant possible une meilleure prise en charge des pathologies mentales et le développement d'intelligences artificielles et autres interfaces cerveau/machine, l'initiative vise le toilettage du mammouth factuel engendré par la démographie chinoise –à lui seul, le centre de santé mentale de Shanghai rassemble plus de 100.000 dossiers.

«Nous disposons d'énormément de données, précise Mu-ming Poo, sauf qu'elles ne sont pas du tout bien standardisées. Si vous n'avez pas de normes uniformes et internationalement acceptables, les gros chiffres ne servent à rien.»

Poussée par l'essor de la classe moyenne chinoise, la massification méthodique des outils diagnostiques et thérapeutiques risque de faire une bonne partie de la différence.

«Nous ne pouvons pas attendre de savoir parfaitement comment fonctionne le cerveau humain, ajoute Mu-ming Poo. Il nous faudra peut-être vingt ans avant de connaître tout l'appareillage cérébral des rongeurs et de savoir comment il fonctionne. Pour les humains, cela nécessitera sans doute trente ou quarante ans, c'est beaucoup trop long. Comme première étape, il faudrait, par exemple, trouver des moyens de diagnostiquer les anomalies du fonctionnement cérébral. Sauf que contrairement à d'autres systèmes corporels, la médecine du cerveau repose sur énormément de diagnostics qualitatifs, fondés sur l'analyse différentielle de symptômes. Pour le système cardiovasculaire, vous avez des mesures quantitatives comme le taux de cholestérol ou la pression artérielle, autant d'outils standardisés qui manquent à l'examen fonctionnel du cerveau. C'est vraiment un problème qu'il faut régler.»

Surveillance longitudinale

Dans ce sens, le programme chinois entend sortir les examens neurologiques de leur niche spécialisée en les intégrant aux bilans médicaux de routine. Pour chaque fonction cognitive, le but est d'arriver à un test le plus complet possible en cinq minutes maximum –tâche à laquelle œuvre une quinzaine de chercheurs affiliés au projet national. Cette banalisation n'exigera pas d'énormes investissements, mais pourrait générer de copieux bénéfices à relativement court terme. Tester sa mémoire de travail, sa perception sensorielle ou sa capacité de concentration et de décision peut se faire à l'aide de logiciels ou d'applications mobiles accessibles au plus grand nombre –comme celle, sur l'autisme, mise au point par l'équipe de Murali Doraiswamy.

Et on sait combien la surveillance longitudinale de ces fonctions est primordiale à la découverte de paramètres prédictifs des maladies, eux-mêmes essentiels au développement de procédures thérapeutiques ralentissant la détérioration cérébrale. L'approche est aujourd'hui testée dans la région de Shanghai et Mu-ming Poo voudrait rapidement la généraliser, en accentuant l'effort sur les provinces rurales.

Cerise sur le cortex, une telle approche a tout pour alléger la stigmatisation sociale des maladies mentales, qui n'est pas moins lourde en Chine qu'ailleurs et qui dissuade encore trop de gens d'aller consulter par peur d'être étiqueté comme «fou» –ce qui, en bon cercle vicieux, fragilise aussi les connaissances sur lesdites «folies». La médecine fondée sur les preuves aura offert aux praticiens des outils de mesure fiables permettant d'évaluer au plus juste l'état de santé de leurs patients et de leur prescrire la meilleure chose, médicamenteuse ou non, à faire pour l'améliorer.

on ne vous diagnostiquera pas comme bipolaire ou schizophrène ou atteint de la maladie d'Alzheimer, ces étiquettes faisant souvent plus de mal que de bien. Par contre, on vous dira que votre score de mémoire de travail est en train de baisser

Des effectifs encore faibles

La même logique s'applique aux médecins de la tête: grâce à des fonctions cérébrales évaluées selon des scores standardisés, ils seront d'autant plus susceptibles de prescrire les médicaments adéquats pour résorber tel ou tel déficit et/ou d'orienter vers des thérapies interventionnelles, comme des exercices connus pour requinquer les neurones fatigués. De la sorte, précise Mu-ming Poo, «on ne vous diagnostiquera pas comme bipolaire ou schizophrène ou atteint de la maladie d'Alzheimer, ces étiquettes faisant souvent plus de mal que de bien. Par contre, si on vous dit que votre score de mémoire de travail est en train de baisser et qu'il faudrait faire des exercices pour le faire remonter, les problèmes mentaux pourraient devenir moins stigmatisants».

Les promesses ont de quoi faire rêver, mais si la Chine peut compter sur un réservoir de malades mentaux et donc de connaissances sur les maladies mentales plus que conséquent, on ne peut pas en dire autant des scientifiques capables de les exploiter. La faute, principalement, à un gouvernement monté dans le wagon de queue du train des neurosciences. Alors que dans les pays occidentaux en général et aux États-Unis en particulier, le siècle du cerveau était déjà bien amorcé au tournant des années 1990, il faudra attendre le début des années 2000 pour que la Chine se réveille vraiment sur cette question.

Certes, le nombre de neuroscientifiques chinois aura depuis doublé à peu près tous les cinq ans, mais reste que la Société chinoise de neurosciences dépasse à peine les 6.000 membres –globalement le 1/10e des effectifs américains. Sans oublier que les neurosciences ne sont toujours pas officiellement reconnues par le système universitaire chinois comme un champ disciplinaire à part entière.

Rattrapage rapide

Ce qui n'empêche pas les instigateurs du projet cerveau d'être optimistes et d'avoir des raisons de l'être. Depuis 2005, le gouvernement chinois ne regarde pas trop à la dépense et les laboratoires poussent comme des champignons noirs. Le programme des «mille talents» entend inciter les scientifiques chinois formés aux États-Unis ou en Europe à revenir dans leur pays d'origine, où ils sont susceptibles de grimper bien plus vite les échelons de la recherche –à l'instar de Mu-ming Poo, diplômé de Berkeley– sans perdre un temps précieux à courir après les financements. Depuis une dizaine d'années, le nombre de publications scientifiques chinoises décolle, pour atteindre quasiment 10% de la production internationale et placer la Chine en seconde place derrière les États-Unis, une performance que d'aucuns soupçonnent néanmoins d'être dopée au plagiat.

La marge de progression des neurosciences chinoises est encore large et les sino-milliardaires ne sont pas en reste pour combler les déficits de l’État. Fin 2016, le très fortuné et très technophile Chen Tianqiao offrait, par l'intermédiaire de son Shanda Group, un milliard de dollars à la neurorecherche chinoise, dans l'optique de projets poursuivis «en lien étroit» avec les États-Unis. De fait, le pays «leader dans le domaine» demeure la destination de bien des cerveaux chinois en fuite, des neuroscientifiques enthousiasmés par «le développement rapide du marché chinois» mais qui n'ont aucune intention de rentrer au bercail «parce qu'ils sont préoccupés par l'éducation de leurs enfants et craignent la pollution», estime Chen Tianqiao.

«Je veux configurer mon cerveau sur un mode joyeux»

Ses boursiers pourront donc poursuivre leurs recherches aux États-Unis, tout en faisant régulièrement escale en Chine pour donner des cours et des conférences, avec la garantie de voir les fruits de leurs travaux –notamment en matière de brevets– revenir à leur université d'affiliation.

Le genre de «projet Manhattan du cerveau» que Mu-ming Poo appelle de ses vœux. En fin de compte, le but ne serait pas tant de propulser les neurosciences chinoises en haut de l'affiche que de faire décoller les neurosciences tout court, qu'importe la nationalité des chercheurs.

«Je suis devenu l'homme le plus riche de Chine à 30 ans, déclare Chen Tianqiao. Quel intérêt de s'efforcer à réaliser cette même ambition pour mes 40 ou 60 ans? À mon humble avis, il n'y en a aucun. Bien plus précieuse est la potentielle variété de l'expérience humaine, qui est entièrement un produit du cerveau. Naturellement, cette expérience implique autant le bonheur que la douleur. Aujourd'hui, je veux configurer mon cerveau sur un mode joyeux, admirer l'avenir des neurosciences et me réjouir du plaisir que cela peut m'apporter.»

Au bas mot, cet avenir radieux des neurosciences nous est promis depuis plus de trente ans. Avec l'arrivée de la Chine dans la balance, c'est un fait, nous n'en avons jamais été aussi proches.

Peggy Sastre
Peggy Sastre (28 articles)
Auteur et traductrice
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