Économie

Extrême et catégorisée, la nouvelle sexualité du porno 2.0

Temps de lecture : 4 min

Le documentaire Pornocratie, diffusé sur Canal+, analyse comment les « tubes » (sites pornographiques foisonnants et gratuits) ont profondément modifié la consommation et la production de contenus porno.

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CONTENU PARTENAIRE - La démocratisation d’internet au début du XXIe siècle a chamboulé les habitudes des consommateurs de porno. À la place des rayonnages de VHS des vidéo-clubs, une myriade de contenus gratuits à portée de clics. Accessible, anonyme, le X 2.0 modifie le rapport à la sexualité, aux fantasmes et aux tabous.

Teen, threesome, asian, lesbian… Ces quelques catégories (anglicistes évidemment, la langue de Shakespeare s’étant imposée sur le web porno comme ailleurs) ne sont qu’un exemple des recherches possibles sur les tubes porno. La multiplication des sites pourvoyeurs de vidéos et l’explosion numérique des séquences pornographiques offertes aux internautes ont ainsi obligé YouPorn et consorts à classer, organiser, répertorier tout ce petit monde selon des critères. Si l’on peut aisément comprendre la nécessité de trier le flot d’images afin que le client s’y retrouve (les vidéo-clubs classaient déjà leurs K7), le référencement systématique et selon une catégorisation quasi universelle pose problème.

Googlisation des esprits

Cette délégation à un tiers d’une requête non encore formulée organise la production pornographique en un immense catalogue. Avant même de savoir quelle scène X l’internaute veut consommer, il se voit offrir une catégorisation a priori utilitaire mais ô combien restrictive, voire délétère.

Car au-delà d’une classification par orientation sexuelle (hétéro, homo, bi), les pistes proposées par les tubes ont une odeur nauséabonde. L’ethnie (asiatique, sud-américaine, afro), l’âge (adolescente, mature) ou encore la morphologie (anorexique ou XXL) sont autant de catégories déshumanisantes, d’autant plus qu’elles sont quasi exclusivement réservées aux femmes. Les hommes semblent être exemptés de cet étiquetage, hormis celui concernant la taille de leur appendice.

La chair féminine, véritable moteur pornographique, subit ainsi une nouvelle forme d’oppression, une injonction d’enfermement lexical. Résumées à un mot, un critère, un particularisme physique, les femmes sont réifiées. D’une page d’un quelconque catalogue de vente par correspondance où l’on peut hésiter entre une lampe à poser ou à suspendre, au monde des tubes X, où on slalome entre une teen ou une MILF, il n’y a qu’un pas.

Segmentation des fantasmes

Ce classement entre femmes se double d’une subdivision de pratiques. Ainsi on peut croiser les résultats comme on échafauderait une recherche Google à coup de mots clés : Rough+amateur+anal+harcore+teen ou BBW (big black woman)+Bukkakke (éjaculation collective sur une femme) ouvrent ainsi des horizons très pointus. Le premier constat de cette segmentation des us et coutumes X est l’importance de maîtriser un lexique, très anglo-saxon, bourré d’acronymes et de termes inconnus.

La multiplication des contenus a induit leur spécialisation afin de répondre à tous types de fantasmes. Mais cette diversification atteint des sommets peu imaginables. Les pratiques autrefois transgressives (sodomie, SM, bondage…) ont laissé la place à des mises en scène sophistiquées destinées à un public de niche. Outre le fait qu’il faille un dictionnaire du porno pour naviguer dans cette galaxie des tubes, cette segmentation isole surtout les usages des uns des autres.

Si les acteurs X ne sont plus guère payés qu’à la scène (et non plus pour un film), c’est que la séquence a remplacé le déroulement. Exit les préliminaires divers, allons directement à la pénétration, au sexe buccal ou à l’éjaculation. Ce découpage dépeint ainsi une sexualité non linéaire, mais uniquement constituée de coups d’éclat. Cette déconstruction fait émerger l’idée de rapports courts, limités dans le temps, tournés vers la performance, autant dire une image bien peu réaliste pour les jeunes internautes pour qui les tubes sont souvent devenus la première porte d’accès vers la découverte de la sexualité.

En marketant les fantasmes, en isolant les pratiques, YouPorn, PornHub ou RedTube pour ne citer qu’eux, modèlent la sexualité de millions d’utilisateurs, valorisant l’acte au détriment de la relation sexuelle. Et comme la nature a horreur du vide, les tubes généralistes connaissent aujourd’hui la concurrence de sites spécifiques (sur les femmes fontaines, le sexe anal, le fisting…). Si ces propositions répondent à une demande de fantasmes, plus ou moins marginaux, elles dénotent surtout la porosité entre sexe simulé et vie réelle, produisant au final une sexualité forcément déceptive une fois les écrans éteints.

Extrémisation des pratiques

La demande pour du X toujours plus excessif conduit naturellement les acteurs à faire face à des conditions de travail toujours plus rudes. Les sites promouvant du « rough sex » (sexe brutal en VF, des mises en scène proches d’un viol ou des fellations forcées jusqu’à l’étouffement) se trouvent sur le net en deux clics. Dans Hot GirlsWanted, un documentaire présenté à Sundance et mis en ligne par Netflix en mai 2015, plusieurs témoignages faisaient état de cette escalade dangereuse dont les femmes seraient les premières victimes.

Pornocratie, le documentaire réalisé par Ovidie, dresse le même état des lieux. On y observe, médusé, trois acteurs pornographiques, en attente de leur prochaine scène, discuter de la quadruple sodomie qu’une jeune actrice semble toute disposée à réitérer. Entre les médicaments que les hommes prennent pour faire durer des heures une érection et les anesthésiants que les femmes utilisent pour supporter la violence des rapports et les conditions de tournage (parfois jusqu’à 20 heures non stop), on imagine aisément les risques pour leur santé, à plus ou moins longue échéance.

Mais les pratiques toujours plus hard du X dérapent parfois jusqu’au délit. En 2015, l’acteur porno James Deen a ainsi été accusé par plusieurs de ses collègues de les avoir violées ou sexuellement agressées. Comment démêler le vrai du faux, la mise en scène pornographique d’un viol et sa véracité? Sans se transformer en juge à la petite semaine, force est de constater que la représentation d’actes sexuels violents (gifles, coups, entrave, fellation forcée) et la soumission systématique des femmes tendent un miroir bien sombre aux internautes en quête de sensations fortes.

Cette course effrénée que se livrent les sites X pour glâner du clic et appâter avec des vidéos toujours plus “borderline”, vante la masculinité des comportements brutaux et dédouane des actes délictueux, en arguant du consentement, même tacite, de la partenaire. Des méthodes pousse-au-crime qui élèvent le seuil de tolérance des internautes.

Pornocratie

Documentaire réalisé par Ovidie

En exclusivité sur Canal+

Diffusé le 18 janvier à 20h50

Slate.fr

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