France

Le pays se satisfait-il d'être laid?

Claude Askolovitch, mis à jour le 16.01.2017 à 17 h 09

Il y avait, hier soir dans le débat de la primaire quelque chose de vertigineux: l’opposition entre les 5000 réfugiés que nous avons accueillis, les 30.0000 que nous devrions prendre, et les centaines de milliers de personnes que l’Allemagne invite, éduque et organise, à ses risques et ses fractures. Et l'absence de honte, voire la fierté.

Manuel Valls lors du 2e débat de la primaire de gauche, le 15 janvier à Paris | Bertrand GUAY / AFP

Manuel Valls lors du 2e débat de la primaire de gauche, le 15 janvier à Paris | Bertrand GUAY / AFP

Il est des hasards cruels. Le débat socialiste s’achevait à peine qu’on découvrait ceci, venu de Donald Trump, dans une interview accordée au Times anglais. Evoquant Angela Merkel, Trump disait:

«Je pense qu'elle a commis une erreur absolument catastrophique, à savoir accepter tous ces illégaux.» 

Qu’importe l’imprécision du vocabulaire et la confusion manifeste, dans les mots limités de Trump, entre les réfugiés de Syrie et les immigrants mexicains de ses états sudistes… Le son de sa phrase en rappelait d’autres.

En février 2016, Manuel Valls, Premier ministre de la France, est à Munich, pour assister à un Forum sur les politiques de défense. Il y tient un discours dur et alarmiste sur le risque de dislocation de l’Union européenne, si celle-ci ne s’organise pas face au terrorisme. Hors Forum, à plusieurs reprises, en interview ou devant la presse, il élargit son propos à la crise des réfugiés, pour attaquer la politique d’ouverture d’Angela Merkel. Sa politique d’accueil des migrants «n’est pas tenable dans la durée», dit Valls à des journaux allemands, puis en insiste au fil des déclarations. «Il faut un message très clair qui dise: maintenant, nous n’accueillons plus de réfugiés», insiste-t-il. Il ironise sur les malheurs de la chancelière, contestée dans son pays. «Il y a quelques mois, les médias français demandaient “où est la Merkel française?’’ ou voulaient donner le prix Nobel à la chancelière. Aujourd’hui, je constate les résultats...»

Parler comme Trump? Valls ne parle pas «comme Trump», quand il parle ce jour-là, au nom de la France ou en son ironie personnelle. Mais résonner comme Trump? Être du côté de Trump, dans la frontière qui sépare l’engagement aux autres et la protection de son territoire? Etre avec Merkel, et l’aider à porter le poids du monde, seule en Europe, ou miner sa position?

L'homme de la restriction migratoire

Tout se joue en peu de mots. Sur la question des réfugiés, Manuel Valls a imprimé sa vérité politique en deux temps, pour devenir l’homme, à gauche, de la restriction migratoire. Quelques mois avant Munich, il y avait eu Menton. Au printemps 2015, il était allé s’afficher avec les deux incarnations de la droite la plus dure, Christian Estrosi et Eric Ciotti, délivrer «un message de fermeté», face aux migrants qui passaient la frontière italienne. L’alors Premier ministre en avait profité pour fusiller, au nom de la France, les mécanismes de répartition des réfugiés que l’Union européenne mettait en place. La France ne se laisserait pas imposer de quotas! Cette belle déclaration d’indépendance poignardait la commission, l’Italie, l’Allemagne déjà, et ouvrait une crise qui irait crescendo jusqu’à ce que la honte nous saisisse, quand un bambin nommé Aylan se noya sur une plage de Sicile. La honte ne dura pas.

Ce ne sont pas les nationalistes hongrois ou autres égoïstes de l’Est européen, qui ont les premiers  saboté la générosité de l’Allemagne et les vélléités européennes. C’est nous, la France

Ce fut Manuel Valls. Ce fut la voix de la France. Ce fut nous. Ce ne sont pas les nationalistes hongrois ou autres égoïstes de l’Est européen, qui ont les premiers  saboté la générosité de l’Allemagne et les vélléités européennes. C’est nous, la France, qui nous sommes dérobés, nous et nos mâles gouvernants aux grands principes et au viril réalisme. C’est de cela que l’on parlait hier, dans un débat plein de punchlines, quand Manuel Valls opposait sa «fierté de gouverner» et son refus que l’on critiquât la France, aux attaques de Benoit Hamon et Vincent Peillon. L’histoire est dite. Ce fut nous, la France, et les socialistes au pouvoir de ce pays. «C’est une plaisanterie», dit un jour la journaliste Léa Salamé, à François Hollande qui affirmait, épicier des sommets de l’Union, partager avec Angela Merkel une ligne politique sur les migrants. Ce n’en était pas une. C’était une petite tragédie, et nous n’aimons pas qu’on la rappelle.

Il y avait, hier soir, quand on discutait de nous, quelque chose de vertigineux: l’opposition entre les 5000 réfugiés que nous avons accueillis, les 30.0000 que nous devrions prendre, et les centaines de milliers de personnes que l’Allemagne invite, éduque et organise, à ses risques et ses fractures, donne le vertige sur ce que nous sommes devenus. Un pays perclus de craintes, de doutes, d’impossibles et qui se montre incapable, à son sommet, de se tourner vers ses forces encore vives: ici, les associations, chrétiennes ou laïques, ce qui fait l’honneur d’un peuple mais que ses gouvernants ignorent ou méprisent, et que sa justice poursuit.

Dans ce vertige, c’est l’absence de honte qui marque le tournant idéologique. Le pays se satisfait d’être laid? Il souffre tellement, comprenez-vous! L’apport singulier de Manuel Valls dans cette histoire tient dans son vocabulaire. D’une petitesse, il fait une fierté. D’une mesquinerie collective, un point d’honneur national. De sa force et de sa détermination, il couvre ce qui est, pour n’importe quel être sensé, un instant pas très propre de notre histoire. Il n’est pas le premier homme de gauche à prêter ses mots à nos petitesses. La France qui ne peut pas accueillir toute la misère du monde, de Michel Rocard, a métastasé. Il y en eut d’autres. Jadis, Pierre Mauroy, Premier ministre, ne voulait pas être trop méchant avec le bloc communiste, au moment où un régime militaire mettait la Pologne au pas, pour ne pas ajouter à la détresse des Polonais privés de liberté, celle des Français privés de gaz soviétique… Mais ces grands ancêtres ne se vantaient pas. Valls, oui. Il peut dans une phrase expliquer que sa politique de la porte fermée, en réalité, est une défense de grand principe du droit d’asile, et une manière de protéger nos valeurs les plus belles.

La fermeture est l’asile.

La mesquinerie est généreuse.

La vérité politique est le mensonge humanitaire.

Parler comme chez Orwell.

Et parlant comme chez Orwell, devenir Trump?

Le bruit de Trump

Dans son présent d’homme d’action, Manuel Valls fut Daladier, et pire

Valls est l’opposé de Trump. Celui-ci déteste l’étranger et vomit l’Union Européenne, et toute forme d’organisation civilisée entre Etats. Il préfère le Royaume-Uni du Brexit à l’Union ébranlée. Valls est un Européen et de culture humaniste. Il peut tenir des discours d’une générosité réelle et exprimer du remords, quand il évoque une République qui ne fut «pas à la hauteur», en matière d’accueil de réfugiés, quand les vaincus de l’Espagne républicaine furent parqués dans des camps par une France dépassée… Il a, sur cette Retirada,  eu des mots forts et exemplaires. Mais cet exemplarité se conjugue au passé. Dans son présent d’homme d’action, Manuel Valls fut Daladier, et pire: Daladier, au moins, ouvrit nos frontières. Le sait-il?

Valls a une logique. Il l’a souvent exprimée. Elle encercle son action et doit le miner, persuadé qu’il est des dangers du moment. Elle est l’absurdité idéologique du socialisme depuis 2012. Il pense que nos civilisations seront emportées par les citoyens en colère, si les gouvernants les forcent à la générosité. «Dire «venez tous» peut finir par détruire les fondements de l’Europe», disait-il à Munich. Il a souvent décliné cette hantise. Ce que nous sommes, européens civilisés, disparaîtra si les peuples pensent que nous les laissons nus, exposés aux bombes et aux pauvres qui les apporteraient. Les peuples malmenés deviennent méchants? Pour conjurer cette méchanceté, un socialiste a cessé de l’être, faisant le sale boulot pour éviter le pire. Pour conjurer Trump ou Madame Le Pen, il ne faut pas que les Aylan de demain, s’ils échappent à la noyade, arrivent sur nos côtes. Qu’ils vivent, mais loin de nous, pour que nos électeurs ne fassent pas de bêtise. Le fier gouvernant fut un homme qui redoutait les peurs de son peuple. Craindre les apeurés, et leur céder, un peu, et leur chanter une chanson de la patrie. Et dire à la gauche, ou aux attristés, que c’est pour le meilleur, ce qu’il en reste.

La vérité est le mensonge. La fierté est la peur. La générosité conduit au fascisme. On fait le bruit de Trump pour l’éviter. Le socialisme se rétracte et attendra des jours meilleurs. Il a fait ce qu’il a pu? Il est compliqué de gouverner à gauche un pays essoré. Sous François Hollande et Manuel Valls, la gauche a collé, dans les difficultés; elle n’a jamais eu la mesquinerie palpable d’un Wauquiez, qui prétendait fermer sa région aux réfugiés de Calais, ni le ridicule d’un Sarkozy, qui vaticinait sur la plomberie pour récuser les quotas, ni l’effronterie écoeurante des élus frontistes qui pétitionnaient contre les migrants. Mais elle est entrée en résonance avec cette laideur, qui norme notre moment. Elle lui a ressemblé. Jusqu’ici, cela ne l’a pas rendue plus heureuse. 

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (136 articles)
Journaliste
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