France

La gauche n'a pas à choisir entre la diversité et le peuple

Fabien Escalona, mis à jour le 23.01.2017 à 18 h 59

Retrouver le peuple en relativisant la défense des minorités est une impasse. Il est possible et nécessaire de combattre toutes les dominations sans céder à la spirale identitaire.

silent diversity / DryHundredFear via Flickr CC License by.

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«Faut-il être raciste pour être populaire?» La couverture du dernier numéro du magazine Regards met les pieds dans le plat, en formulant de façon volontairement outrancière un dilemme qui s’exprime de manière lancinante dans le débat public. Depuis plusieurs années, et de façon renouvelée après l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis, cette petite musique énonce (dans des versions plus ou moins sophistiquées) que la gauche pâtit d’une sorte de préférence pour les minorités. Une grille de lecture problématique, à laquelle il existe pourtant des alternatives non identitaires.

Selon ce discours, les concessions répétées au néolibéralisme et la célébration de la diversité auraient abouti à la fameuse «substitution du sociétal au social» dans l’offre programmatique de la gauche, voire à la substitution d’un peuple à un autre dans sa stratégie électorale. Il n’est pas rare que s’exprime également une inquiétude face à ce qui est considéré comme une prolifération de revendications individualistes ou particulières, sous forme de droits, au détriment de la recherche collective du bien commun.

Un tel diagnostic provoque évidemment des réactions, sur lesquelles s’appuient ses porteurs pour confirmer l’existence d’une gauche militante obsédée par ces questions. Les mêmes s’avèrent en revanche plus obscurs quant aux remèdes à appliquer pour reconnecter la gauche aux classes populaires. A minima, on comprend qu’il faudrait cesser d’exalter la diversité des identités pour rassembler sur la base de valeurs communes. Pour ceux qui ne craignent pas d’être plus explicites, certains «tabous» (l’immigration et l’islam, au hasard) devraient être abordés de front dans cette nouvelle offre doctrinale.

Or, ce discours pose une série de problèmes d’ordre à la fois analytique et normatif. Il ne capture que grossièrement les dynamiques sociopolitiques à l’œuvre en Europe, tout en présentant le risque d’être trompeur, voire dangereux pour ceux qui se réclament du progrès humain. Une autre voie est empruntable, qui consiste à s’attaquer à tous les torts subis sans pour autant essentialiser ceux qui en sont les victimes. Autrement dit, des pistes existent pour penser une politique de justice non identitaire, qui ne fasse pas le tri parmi les dominations à déconstruire.

Trop d’angles morts dans la description du réel

Remarquons tout d’abord que la description d’une sorte d’effet d’éviction entre électorats s’avère trop généralisatrice. Quel sens a-t-elle alors que les milieux populaires, non seulement comptent en leur sein des minorités sexuelles et des minorités ethniques, mais se sont régulièrement recomposés à travers des apports extérieurs? C’est bien là le drame du Parti communiste français, par exemple, que d’avoir pris en compte trop tard les transformations internes au prolétariat dont il se voulait le porte-parole. Il est d’ailleurs peu souvent souligné que les électeurs ouvriers l’ont fui plus vite et plus massivement que le Parti socialiste.

Il faudrait en outre distinguer, dans le déclin du soutien des milieux populaires aux partis de centre-gauche, la part qui correspond au recul global de ces partis et la part spécifique qui renvoie à des pertes plus élevées que dans l’ensemble de l’électorat. Il se trouve en effet que les déclins absolus sont souvent plus impressionnants que les déclins relatifs, assez modestes dans certains cas. De plus, les rares enquêtes qui existent sur le comportement électoral des «minorités visibles» dans les trois décennies d’après-guerre, notamment au Royaume-Uni, pointaient déjà un alignement très net sur une gauche censée être au faîte de son attractivité populaire.

Au demeurant, alors que le discours dont nous parlons est souvent franco-centré, il prend très peu en compte le fait que la «gauche diversitaire» des années 1980-2000 a beaucoup plus exercé le pouvoir que celle des années 1950-70. La situation actuelle du PS, désastreuse, ne doit pas servir à occulter le statut conquis et préservé par ce parti pendant plus de trente ans, c’est-à-dire justement la période pendant laquelle les revendications sans fin des minorités auraient eu raison de l’attractivité de la gauche pour le «peuple».

Les risques de négliger les revendications des minorités

À partir des soubassements empiriques assez friables de ce discours, on touche ici à une autre question, celle de l’efficacité des remèdes proposés ‒quand ils sont proposés et quand on parvient à y comprendre quelque chose. Comme le politiste Joël Gombin le remarque dans le numéro de Regards déjà cité, les offres politiques ayant tenté de concurrencer le discours autoritaire et unitariste du FN sur son terrain n’ont jamais réussi à faire reculer durablement ce parti.

Certes, il faut bien prendre acte que le rejet du multiculturalisme et la demande de fermeté sont les principales motivations du vote FN. Les électeurs de ce parti ne peuvent se réduit à des pauvres hères désorientés, à qui il suffirait d’assurer de meilleures conditions sociales d’existence. Il existe de multiples manières de contester les injustices ou de rejeter le système, et choisir le vote FN signale un minimum d’adhésion à une vision du monde profondément «altérophobe». Le nier revient à se rassurer à bon compte.

Cela dit, à moins d’assumer de conforter cette vision du monde, il faut comprendre, pour mieux les désarticuler à la base, les ressorts matériels et symboliques de son succès. Ceux-ci s’enracinent aussi bien dans le système productif,et ses conséquences sociales et territoriales, que dans les représentations collectives de longue durée, lesquelles évoluent également en fonction de la géopolitique mondiale. Au fond, il s’agit de désamorcer le processus qui a fait que des attitudes xénophobes, qui existaient avant la montée en puissance de la droite radicale, et étaient probablement davantage répandues qu’aujourd’hui, se sont traduites en suffrages pour des forces politiques significatives.

Et quand bien même le discours anti-diversitaire fournirait une description réaliste des dynamiques électorales et des solutions potentiellement gagnantes, la gauche ne perdrait-elle pas sa raison d’être en négligeant les fameuses minorités? Si la «gauche morale» est souvent fustigée, on ne voit guère comment elle pourrait abandonner l’éthique qui lui donne son identité et son sens historiques, à savoir un engagement sans cesse renouvelé auprès des catégories subalternes de la société, pour élargir la portée de la citoyenneté.

Or, certains groupes, qui appartiennent ou non aux milieux populaires, subissent bien des torts spécifiques. Et ils ont parfois besoin de les identifier et de les faire reconnaître en tant que groupe, afin de participer à la vie sociale sur un pied d’égalité avec les autres. Leurs revendications nécessitent évidemment examen et débat, mais ne sauraient être balayées sous prétexte de «diversion» ou de «multiculturalisme rampant».

À ne privilégier que ce qui est censé rassembler largement, le discours anti-diversitaire risque au contraire de jouer comme une intimation au silence des minorités, par crainte des préjugés du reste de la population ‒préjugés qu’on ne fait alors que conforter, quand il faudrait les désamorcer. Pire, ce discours ne voit pas qu’il défend in fine lui-même une identité, peut-être majoritaire, mais qui n’a pas pour cela le monopole du bien et du désirable.

Reconnaître des torts spécifiques, sans essentialiser

Plutôt que de se renier idéologiquement et de s’aventurer dans des stratégies électorales douteuses voire suicidaires, la gauche a donc pour horizon d’articuler des combats se situant parfois, c’est vrai, sur des terrains irréductibles les uns aux autres. Cela ne signifie pas forcément l’enclenchement d’une spirale identitaire: la philosophe américaine Nancy Fraser, théoricienne de la justice sociale, peut notamment nous aider à penser cet équilibre.

Cette philosophe est en effet consciente que des mesures visant seulement à réparer les injustices, qu’elles concernent les inégalités de classe (impôts, prestations sociales) ou les inégalités de genre et de «race» (parité, discrimination positive), présentent un double désavantage. D’abord, elles enferment les publics aidés dans une seule identité, parfois dépréciée socialement. Ensuite, elles risquent de susciter du ressentiment chez ceux qui, peu conscients de leurs propres privilèges de classes moyennes/hommes/blancs/hétérosexuels..., s’estiment lésés par les mesures en faveur de ces publics.

Fraser nous indique alors deux pistes très stimulantes. En premier lieu, on peut préférer aux mesures réparatrices, nécessaires voire indispensables à court terme, des mesures de transformation qui empêchent la formation des inégalités et dominations à la base. On privilégiera par exemple, dans le champ de la production, un resserrement de l’éventail des rémunérations et une démocratisation du pouvoir économique. Dans le champ culturel et sur cette base d’une plus grande égalité sociale, on visera à déstabiliser et déconstruire les hiérarchies de genre et raciales.

En second lieu, plutôt que d’envisager la reconnaissance de torts sur un registre identitaire, il faudrait le faire sur un registre statutaire. Peu importe à quel titre le tort est subi: s’il doit être redressé, ce n’est pas à cause d’une identité bafouée, que chaque individu peut bricoler ou abandonner à sa guise sans que cela regarde la puissance publique, mais parce que ce tort empêche la «parité de participation» à la vie sociale et ses arènes politique, économique, familiale, etc. Prenant l’exemple du mariage, Fraser explique qu’il y a deux façons de corriger une institution qui empêche la parité de participation des couples de même sexe: soit leur donner accès au mariage, soit «désinstitutionnaliser le mariage hétérosexuel» en déconnectant les droits afférents du statut marital.

Pour en finir avec un républicanisme figé

Cette dernière piste, autour de l’exigence de parité de participation, nous rapproche d’une conception renouvelée du républicanisme, autour du principe de «non-domination». Professeure de théorie politique, Cécile Laborde qualifie cette conception de «républicanisme critique», par opposition à un «républicanisme conservateur»:  

«Cela n’implique pas que les citoyens doivent voir leurs identités particulières positivement reconnues par l’État; l’important est qu’ils ne soient pas dominés –ni par les membres de leur communauté ni par la société majoritaire. Ainsi, le républicanisme critique vise-t-il au retrait des principaux obstacles (socioéconomiques, politiques et symboliques) à une pleine participation citoyenne des membres des minorités. Seuls des individus qui bénéficient d’un statut de non-domination sont à même d’être des citoyens.»

Sur le terrain concret des demandes religieuses, il faudrait par exemple être capable de distinguer entre leur compatibilité –impérative– avec des principes de liberté et d’égalité universalisables et leur compatibilité – facultative– avec des particularités issues de l’histoire française (comme un calendrier marqué par des fêtes catholiques). Dans ces derniers cas, défend Laborde, le respect des droits fondamentaux et l’absence de coûts excessifs pour l’administration sont les seules conditions acceptables à des accommodements qui ne remettent pas en cause le beau principe de laïcité. 

Des pistes existent en tout cas pour éviter toute fuite en avant dans le «narcissicisme des petites différences», dont on peut partager le refus avec les porteurs du discours anti-diversitaire, sans pour autant les suivre dans leur aveuglement volontaire face aux différences et aux torts spécifiques auxquelles elles donnent parfois lieu, à raison du genre, de l’orientation sexuelle, de la confession ou de la couleur de peau des individus concernés.

Fabien Escalona
Fabien Escalona (40 articles)
Enseignant à Sciences Po Grenoble
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