Culture

«Corniche Kennedy», un saut de l’ange cinématographique

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 17.01.2017 à 17 h 08

L’énergie vive du film de Dominique Cabrera témoigne aussi de ce qu’est une belle manière de réussir l’adaptation d’un roman.

Alain Demaria, Lola Créton, Kamel Kadri
© Jour2Fête

Alain Demaria, Lola Créton, Kamel Kadri © Jour2Fête

Corniche Kennedy est un bon film. On veut dire par là un film vif, où quelque chose vibre, où la lumière, le mouvement, les corps, les voix stimulent sans cesse, séduisent, intriguent. Dérangent même, et c’est tant mieux.


Corniche Kennedy est aussi l’occasion d’un éclairant test comparatif. Pour des raisons où il n’y sûrement pas que du hasard sortent sur les grands écrans à quelques mois d’écart deux adaptations de deux romans de Maylis de Kerangal. Ce que Katell Quillévéré a fait avec Réparer les vivants et ce que Dominique Cabrera accomplit avec Corniche Kennedy rend sensible la distance entre différentes attentes du cinéma, tel que le rapport à la littérature les souligne.

Il ne s’agit bien sûr pas de définir un modèle, il existe de nombreux moyeux de faire voyager la littérature vers l’écran. Juste de tirer profit d’un cas singulier et éclairant.

Quelle fidélité au texte?

Supposons que les deux livres sont semblables en termes de rapport à la fiction et d’accomplissement d’écriture –ce n’est pas parfaitement exact, mais si Réparer les vivants est une œuvre romanesque plus ample et plus aboutie, cela ne fait qu’augmenter ce qui ressort en menant la comparaison.

À partir de ces points de départ réputés égaux, les deux réalisatrices empruntent des voies rigoureusement opposées. Réparer les vivants, le film, devient ainsi anecdotique, psychologique et sentimental quand Corniche Kennedy élimine beaucoup de l’intrigue pour privilégier les présences et les sensations.

L’adaptation de Cabrera, en apparence plus libre vis-à-vis du texte et au fond plus fidèle

 

Dans l’adaptation de Cabrera, en apparence plus libre vis-à-vis du texte et au fond plus fidèle, beaucoup se joue dans la transformation du personnage du policier, contrepoint des aventures des jeunes gens qui plongent de la corniche marseillaise.

L’essentiel n’est pas qu’elle devienne une femme (interprétée par Aïssa Maïga), encore que cette innovation est bienvenue en ce qu’elle modifie les rapports des jeunes avec l’autorité qu’elle représente. L’essentiel est que l’intrigue secondaire du roman sur les déboires sentimentaux et les angoisses existentielles du flic a disparu.

Ce qui permet, et c’est heureux, de centrer bien davantage encore le film sur ce qui advient sur la Corniche. C’est-à-dire entre les kakous des cités qui viennent s’éclater en défiant leur peur et les keufs, et la terre entière, par leurs sauts spectaculaires et le jeune Suzanne descendue de sa villa, attirée par leur énergie et leur différence.

Dominique Cabrera aurait peut-être même pu aller encore plus loin dans la réduction de l’anecdote romanesque, et on la sent moins à l’aise avec la petite intrigue policière qui vient se faufiler dans la dernière partie.

© Jour2Fête

Éléments charnels, visuels, sonores, atmosphériques, dynamiques

Si l’écriture de Kerangal se caractérise par le fait de rendre sensible une situation, définie par l’extrême diversité de ses composants, grâce à des fils narratifs entrecroisés, la comparaison entre les deux films montre combien le cinéma a plus à gagner à privilégier les éléments charnels, visuels, sonores, atmosphériques, dynamiques. Alors qu’en privilégiant le «romanesque» comme l’a fait l’adaptation de Réparer les vivants, c’est l’essentiel qui s’évanouit.

Cet essentiel, il tient pour beaucoup, dans Corniche Kennedy, aux jeunes interprètes, Lola Créton excellente (comme d’habitude) en Suzanne, mais surtout la bande des tchatcheurs risque-tout emmenée par Alain Demaria et Kamel Kadri.

Il tient à la manière de filmer les plongeons (qui sont plutôt des sauts), avec un mélange de tension, d’inquiétude, de croyance et d’abandon.

Il tient à la sensibilité à ce qui frémit, change de couleur, se crispe et se relâche à fleur de peaux nues, de corps exposés, à la fois fiers et innocents, en danger et en attente.

Regarder en face et le soleil et la mort

 

Il tient à ce défi relevé sans effet de manche de regarder en face et le soleil et la mort.

Il tient au trafic de signes, gestes, regards, manière de s’effleurer et de s’empoigner, trafic infiniment plus intéressant que celui de la drogue, interférence qui menace le film comme elle menace l’existence des personnages.

Corniche Kennedy est un film en situation de risque, un film d’embardées et parfois d’impasses. Ce n’est pas une faiblesse, c’est une des conditions de sa belle énergie, et de la qualité paradoxale du vertige qu’il suscite.

Corniche Kennedy

de Dominique Cabrera, avec Lola Créton, Alain Demaria, Kamel Kadri, Aïssa Maïga, Moussa Maaskri.

Durée: 1h35. Sortie le 18 janvier

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Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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