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Pierre Moscovici: encore un faux départ pour l'Europe

Pierre Moscovici, mis à jour le 24.11.2009 à 11 h 51

La désignation du Président du Conseil européen et de la Haute représentante reflète l'équilibre des pouvoirs entre les forces politiques et les Etats de l'Union. C'est tout.

Herman Van Rompuy, REUTERS/Yves Herman

Herman Van Rompuy, REUTERS/Yves Herman

Les Chefs d'Etat et de gouvernement de l'Union européenne ont nommé la semaine dernière le premier président du Conseil européen choisi par ses pairs, pour deux ans et demi renouvelables, ainsi que la première «haute représentante» pour la politique étrangère et de sécurité commune (PESC). Le nouveau tandem exécutif de l'Europe est composé du Premier ministre belge, Herman Van Rompuy, et de la Commissaire britannique au commerce extérieur, Catherine Ashton. Cette désignation, rapide, suscite peu d'enthousiasme. Est-ce à dire que la montagne a accouché d'une souris, que l'Europe politique, promise par le traité de Lisbonne, est morte-née? Ce n'est pas mon sentiment. Je crois plutôt qu'il s'agit d'un rendez-vous manqué, aux conséquences lourdes.

Ne jetons pas le bébé avec l'eau du bain. L'existence même d'un Président du Conseil européen durable et d'une présidente permanente du Conseil des ministres des Affaires étrangères de l'Union européenne est, en soi, un progrès. Elle permet d'en finir avec les présidences tournantes de six mois, trop courtes pour permettre une action en profondeur, pour définir un agenda cohérent, trop discontinues pour être de qualité égale. N'en ayons donc pas la nostalgie. J'ai la conviction que le nouvel attelage donnera à l'Union européenne une stabilité dans l'action, une capacité à développer des politiques publiques articulées que n'autorisaient pas les règles antérieures, celles du traité de Nice, lui-même héritier lointain du traité de Rome, conçu pour une Europe à six. Par ailleurs, je ne souhaite pas faire le procès a priori des deux nouveaux responsables européens. On ne parvient évidemment pas à un tel niveau dans la vie publique sans posséder des qualités éminentes.

Leur laisser une chance

Herman Van Rompuy est un intellectuel catholique, polyglotte, pondéré, qui a réussi la performance de maintenir la Belgique à peu près unie: il y faut sans doute de l'habileté. Catherine Ashton a une faible expérience politique, son bagage en politique internationale est très léger: on la dit toutefois fine négociatrice. Laissons leur donc leur chance. L'adage «la fonction crée l'organe» se vérifie parfois. N'oublions pas, par exemple que rien ne laissait présager – ce n'était en tout cas pas une évidence – que Jacques Delors, ancien ministre de l'économie et des finances français, deviendrait un grand Président de la Commission européenne, et marquerait l'histoire. Il est néanmoins clair que le choix fait jeudi 19 novembre est loin d'être optimal, de deux points de vue.

Il y avait, tout d'abord, deux «profils de poste» possibles: le ticket désigné représente le plus faible. Le traité de Lisbonne lui-même est ambigu. Le Président du Conseil européen pouvait être soit un quasi-chef d'Etat, capable d'identifier, d'incarner l'Europe aux yeux de ses propres citoyens et dans le monde, soit un mécanicien, simplement chargé de préparer et animer les quatre réunions annuelles du Conseil européen, de faciliter le consensus. Le haut représentant, de son côté, pouvait faire figure de ministre des Affaires étrangères, homologue du «Secrétaire d'Etat» américain, ou bien n'être que le successeur de Javier Solana, à la fois bon politique et haut diplomate.

Les Chefs d'Etat et de gouvernement ont préféré le profil bas. Personne n'imagine Herman Van Rompuy égaler Barack Obama, ni même s'imposer à Nicolas Sarkozy et Angela Merckel, personne ne voit Catherine Ashton impressionner Hillary Clinton. Tous deux auront, je l'espère, de l'entregent, pourquoi pas du talent, mais ils ne pourront pas avoir d'autorité ni un grand prestige.

Les recalés

La ressource, pourtant, existait, même si elle était problématique. Pour le poste de Président du Conseil européen, la candidature de Tony Blair, par exemple, aurait eu du sens. Mais son origine – ancien Premier ministre d'un pays eurosceptique, ardent défenseur de la guerre en Irak – rendait sa désignation difficile, d'autant qu'il aurait embarrassé le Président français et la Chancelière allemande, qui voyaient en lui un rival potentiel. Jean-Claude Junker ou Vaira Vicke-Freiberga auraient également davantage marqué les esprits.

Pour devenir ministre des Affaires étrangères, les noms de David Milliband – qui a préféré, à juste titre sans doute, préparer l'avenir du parti travailliste après sa défaite, probable, du mois de Juin face au parti conservateur de David Cameron – ou de Massimo d'Alema, ancien Premier ministre italien, fin connaisseur de la politique internationale et notamment du Moyen-Orient, auraient donné du lustre et de la force à la fonction.

Je ne comprends pas bien, à cet égard, la position des socio-démocrates européens: la désignation de Catherine Ashton fait figure de mauvais compromis, dans le cadre d'une transaction laborieuse. Et je trouve symptomatique d'une certaine dérive de l'Europe conservatrice vers l'atlantisme que le premier haut représentant de l'Union pour le PESC soit britannique – la Grande Bretagne étant, chacun le sait, l'alliée privilégiée et inconditionnelle des Etats-Unis. Il est d'ailleurs choquant et symbolique que Nicolas Sarkozy ait acquiescé à cette nomination: je n'imagine pas le général de Gaulle, ou un quelconque de ses successeurs, notamment François Mitterrand ou même Jacques Chirac, accepter ainsi la perte d'autonomie complète de la diplomatie et de la défense européennes.

Opacité

L'autre défaut majeur de cette désignation réside dans la procédure choisie. Celle-ci a les caractéristiques classiques des conclaves européens. Elle est opaque, voire secrète. Elle est un marchandage hyper-réaliste, presque sordide, sans le moindre esprit européen, cantonné dans le champ intergouvernemental. Elle ne privilégie donc pas les qualités requises pour exercer l'une ou l'autre responsabilité, mais reflète l'équilibre des pouvoirs entre les forces politiques et les Etats de l'Union. En l'occurence, le ticket retenu entérine de facto la domination des «grands» Etats, l'existence d'un «directoire», que manifestera davantage encore, soyons-en sûrs, la répartition des portefeuilles au sein de la nouvelle Commission européenne, qui fera la part belle à l'Allemagne, la France et l'Italie. Une démarche plus transparente, supposant la publicité des candidatures, la présentation de celles-ci à travers des plans d'action, un débat public, eût été largement préférable. Tant qu'elle ne sera pas mise en oeuvre, l'Europe sera condamnée aux deuxièmes choix ou aux seconds couteaux.

Après les élections européennes, cet épisode marque à nouveau la suprématie actuelle des droites sur l'Europe. La famille sociale-démocrate a, hélas, abdiqué après avoir été défaite dans les urnes, en acceptant d'être représentée dans le triumvirat exécutif – n'oublions pas le Président de la Commission, José-Manuel Barroso – par un membre du « New Labour », lui-même en terrible difficulté.

L'agenda européen, dans les cinq années qui viennent, sera donc sans doute très libéral et très conservateur, la méthode intergouvernementale régnera en maître. Les décisions de jeudi sont un faux départ. L'Europe risque de piétiner, au moment même où elle devrait faire bloc et peser. Les Européens risquent de payer cher cette erreur. Ce n'est pas, contrairement à ce que certains laissent entendre, la faute du traité de Lisbonne. Celui-ci ouvre un espace public, il affirme la loi de la majorité, ce qui est une avancée démocratique. La gauche européenne a cinq ans pour travailler à la reconquérir. Pour cela, elle doit se (re) construire, et dessiner l'ambition d'une Europe économiquement active, écologiquement exemplaire, socialement juste, politiquement intégrée. Cette préoccupation devra être centrale dans la refondation de la gauche française.

Nous avons l'ardente obligation de préparer le prochain rendez-vous européen, en 2014, avec la volonté de relancer l'Europe, de lui permettre, enfin de s'affirmer comme une puissance dans le monde, de réussir là où les conservateurs viennent, intentionnellement, d'échouer: la gauche de demain sera européenne ou ne sera pas!

Pierre Moscovici

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Image de Une: Herman Van Rompuy, REUTERS/Yves Herman

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