Sports

Roger Federer, un immense champion à l'héritage invisible

Yannick Cochennec, mis à jour le 29.01.2017 à 14 h 04

Toujours motivé par son sport à l'âge de 35 ans, le Suisse n'a pas réussi à lui donner un second souffle après l'apogée des années 1990.

Roger Federer a remporté, dimanche 29 janvier, son 18e tournoi du Grand Chelem en battant Rafael Nadal en finale de l'Open d'Australie 2017 (6-4, 3-6, 6-1, 3-6, 6-3). Nous republions ci-dessous un article sur son héritage tennistique paru juste avant le tournoi.

Après six mois d’absence dus officiellement à une blessure au genou survenue en juillet, Roger Federer, 35 ans, est entré victorieusement, ce lundi 16 janvier, dans son dix-huitième Open d’Australie, tournoi du Grand Chelem qu'il a remporté à quatre reprises (2004, 2006, 2007, 2010), en battant l’Autrichien Jürgen Melzer. Il était déjà revenu sur les terrains de compétition à l’aube de la nouvelle année à Perth, à l’occasion de la Hopman Cup, une exhibition, mais c’est à l’épreuve des matches au meilleur des cinq sets dans la chaleur éprouvante des antipodes qu’il va être véritablement possible de le j(a)uger. Sans excès, cependant, et avec prudence, même s’il est immensément attendu tant il a paru cruellement manquer à un sport qui redoute de le voir partir pour de bon.

En effet, à un âge aussi «avancé», l’ancien n°1 mondial, retombé à la 17e place en raison de sa longue convalescence, devra inévitablement secouer la poussière de son jeu pour retrouver la pleine mesure de ses possibilités, qui restent énormes. Comme il l’a confié, Federer envisage encore deux ou trois années de compétition tant il reste passionné par son sport en dépit de toute la gloire accumulée, à commencer par ses 17 titres du Grand Chelem.

A la façon de Jimmy Connors naguère –l’Américain avait disputé les demi-finales de l’US Open en 1991 à l’âge de 39 ans–, le septuple vainqueur de Wimbledon, qui n’a plus remporté une épreuve du Grand Chelem depuis 2012, n’a jamais ployé sous une quelconque pression, que ce soit le poids des habitudes ou la contrainte de ses obligations familiales, pour tenter de toujours s’élever vers la promesse de demain raquette en main. Et il n’a jamais lassé personne, ou si peu de monde, en dépit d’une carrière qui s’est véritablement lancée à l’orée des années 2000.

Audiences et pratique en baisse

La popularité sensationnelle de Federer est intimement liée à sa rivalité avec Rafael Nadal, mais elle existerait pratiquement de la même manière sans le sel de ses duels avec le nonuple champion de Roland Garros. Dans ce registre de l’affection, Federer, à cause de sa personnalité, de sa façon de jouer et de se comporter, a toujours régné devant Nadal puis, à distance, Novak Djokovic, avec très loin derrière Andy Murray. Les ventes du mensuel spécialisé Tennis Magazine, en fonction du joueur figurant en une, en attestent comme un baromètre fiable et légitiment cette incontestable hiérarchie, quels que soient les goûts de chacun. «Il n’y a pas photo, il est devant les trois autres dans un ordre relativement net», remarque Jean Couvercelle, le créateur de cette publication en 1976.

Pourtant, Federer, dont le souvenir et l’aura seront encore célébrés dans cinquante ans, n’a pas donné l’occasion au tennis de retrouver un second souffle. Globalement, cette période exceptionnelle, avec trois joueurs, Federer, Nadal et Djokovic, qui ont cumulé 43 titres majeurs à eux trois entre 2003 et 2016, laissera une trace indélébile dans l’histoire de ce sport, mais elle n’aura pas permis à la balle jaune de se refaire une place au soleil au niveau de sa puissance télévisuelle et de sa pratique.

Les audiences ont stagné ou se sont plutôt inscrites à la baisse aux quatre coins du monde –quand elles n’ont pas parfois carrément sombré, comme aux Etats-Unis, à l’image de la dernière finale masculine de l’US Open. En fait, il y a bien longtemps que le soufflé de la mode du tennis est retombé. Entamé à grande vitesse dans les années 70 avec l’avènement de Björn Borg qui, de ce point de vue, a eu un impact nettement supérieur à celui engendré par Roger Federer, cet engouement a trouvé son apogée au tout début des années 1990. La meilleure année de Tennis Magazine au niveau des ventes a été 1991, sans même prendre en compte la victoire historique de la France en Coupe Davis cette année-là, puisque le numéro de tous les records était celui du triomphe de… Jim Courier à Roland-Garros. Depuis, ce sport a atteint une phase de maturité puis a piétiné jusqu’à plus ou moins décliner, parfois sèchement dans les pays où il avait un ancrage fort, comme en Allemagne et en France, même s’il a trouvé de nouveaux marchés de développement, à l’instar de la Chine. En Asie, il n’est jamais parvenu, toutefois, à devenir une sorte de phénomène de société –jusqu’à ce jour, il a probablement manqué le champion masculin originaire de Pékin ou de Shanghai. Et l’Afrique reste désespérément à l’écart d’une discipline où, pourtant, ce continent possède depuis longtemps un vivier d’athlètes qui auraient dû lui permettre de se distinguer –en dehors de déplacements isolés, Federer, Nadal et Djokovic n’ont pas eu l’occasion d’y tracer un quelconque sillon.

Les tournois du Grand Chelem, à l’immense popularité comme les champions qui les dominent depuis quelques années, sont en réalité les arbres majestueux qui cachent une forêt de difficultés. Le tennis, au quotidien, est à la peine. Les Internationaux de France à Roland-Garros, qui dégagent près de 100 millions d’euros de marge nette pour une activité d’une quinzaine de jours (!), ont été le moteur du boom du tennis hexagonal il y a trente ou quarante ans, mais leur influence, toujours bien réelle, n’arrive plus à enrayer une sorte de chute qui paraît inexorable.

En France, le nombre de licenciés se situe ainsi ric-rac au-dessus du million, après avoir atteint près de 1,4 million avec une population inférieure il y a un quart de siècle. Et il sera très difficile de ne pas tomber très vite en dessous, en raison de la vaste offre d’activités diverses proposées aux plus jeunes adeptes, aujourd’hui, d’un zapping de loisirs. Le tennis, c’est long (à pratiquer et à regarder), et cela peut être cher. Pour la fédération française de tennis, et sachant que de nombreux sports sont concernés par cet affaissement de la pratique, les solutions ne sont pas faciles à trouver. Comment attirer et surtout garder des jeunes pendant longtemps auprès de soi, une vraie gageure pour une discipline profondément solitaire et s’appuyant, plus que d’autres, sur la concentration, qualité personnelle en voie de disparition?

Comment innover?

Les fans de sport –et le tennis n’échappe surtout pas à cette observation– sont conservateurs et toujours rétifs à l’idée de changements de règles ou de formats de matches ou de tournois, parce que c’est leur passion qui se retrouve mise en cause ou contestée. Et pour relancer la «machine», ceux qui dirigent le jeu au niveau international et national savent évidemment qu’ils ne doivent pas faire n’importe quoi, sous peine de faire perdre son âme à une discipline. Mais rester inerte est également dangereux face à la montée des nouvelles concurrences de plus en plus nombreuses, sachant que la Fédération internationale de tennis a probablement manqué d’initiatives et s’est montrée relativement inefficace pour promouvoir à travers la planète la chance qui était la sienne de compter des sportifs de la dimension de Federer. Elle n’a d’ailleurs jamais su nouer un dialogue fécond avec son élite, qui l’a souvent regardée avec perplexité, si ce n’est du mépris. Et quand elle se risque à imaginer des transformations au niveau de ses compétitions les plus prestigieuses, elle doit faire face à une volée de bois vert...

La réforme envisagée de la Coupe Davis met ainsi à cran la plupart des amoureux du tennis alors qu’il est incontestable que cette compétition a perdu une partie de son lustre, y compris auprès de certains champions. Les réseaux sociaux, parce qu’ils mettent en relation des communautés de passionnés, donnent une fausse impression à ces convaincus qui se relaient leurs certitudes pour défendre cette épreuve sous son mode de fonctionnement actuel: celle d’être plus nombreux qu’ils ne le sont en vérité. Car en réalité, combien de téléspectateurs, en France, ont vu la dernière finale à rebondissements de Coupe Davis entre la Croatie et l’Argentine? Quelques dizaines de milliers tout au plus devant BeIN Sports.

Les lignes sont très dures à faire bouger à tous les niveaux et il n’y aura pas de recette miracle. Le tennis ne s’élèvera jamais au rang de religion comme le football, mais pour tenter au moins de conserver sa place parmi les disciplines majeures voire pour essayer de rebondir, il peut certainement mieux faire au prix de quelques ajustements afin d'être plus en phase avec le monde si rapide d’aujourd’hui et avec celui qui arrive, ne serait-ce déjà qu’au niveau de la vitesse des courts et des balles. Roger Federer, lui-même très conservateur et soucieux du respect des traditions, a peut-être plus séduit que les autres parce qu’il a été capable de jouer tous les types de jeu et qu’il a constamment recherché à innover.

C’est ce type de joueur éclectique, multicolore, qu’il faudrait pouvoir encourager au niveau d’une formation plus audacieuse, moins formatée à cause du matériel et des surfaces, pour espérer voir éclore un autre «joueur total» dans le futur. Ce sera peut-être son meilleur héritage: avoir suscité une ou plusieurs vocations capables de reprendre à l’avenir son flambeau au niveau de la richesse de son répertoire. En attendant l’oiseau rare, le tennis sait déjà que la retraite de Federer, quand elle arrivera, le plongera dans une petite déprime qui lui coûtera quelques autres plumes…

Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (555 articles)
Journaliste
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