Parents & enfants

Il y a des mauvais profs, mais il y a surtout des profs seuls

Louise Tourret, mis à jour le 14.01.2017 à 12 h 14

L'Éducation nationale ne peut ou ne fait pas grand-chose pour remédier à ce problème, sauf dans les cas les plus graves.

Classroom with Three Figures / Cliff via Flickr CC License by.

Classroom with Three Figures / Cliff via Flickr CC License by.

Que faire quand un prof est défaillant? Le problème, c’est que l’Éducation nationale semble organisée comme si cela ne pouvait pas arriver. En cause, une culture bien ancrée, celle de l’individualisme et de la solitude, acceptée ou subie dans la pratique professionnelle et des carrières de plus en plus longues.

«Il n’y a pas de mauvais enseignants, il n’y a que des professeurs qui ont besoin d’aide.» Clément Airaud enseigne les sciences physiques dans un lycée de l’éducation prioritaire et est syndiqué à la CGT. Je l’ai rencontré via le collectif «Touche pas à ma ZEP» pour l’émission «Rue des écoles», que je produis pour France Culture, et sa déclaration n’est pas le reflet d’un réflexe corporatiste. Elle procède d’une réflexion sur une vraie problématique du métier enseignant: la solitude.

Alors, bien sûr, les mauvais enseignants existent, tout le monde en a rencontré. Des histoires de professeurs un peu timbrés qu’on n’arrive pas à renvoyer malgré la mobilisation de parents, j’en ai entendues des dizaines –elles proviennent de proches ou de témoignages spontanés d’inconnus qui me demandent quoi faire:

«L’enseignant insulte ses élèves et balance des cahiers à travers la classe… On a écrit au rectorat mais rien ne se passe…»

Les mauvais profs, c’est aussi un éternel sujet de plaisanterie, comme en témoigne la culture populaire, de la bande dessinée Les Profs et son adaptation sur grand écran à, pour les plus âgés, d’autres films comme P.R.O.F.S., qui mettent en scène des enseignants catastrophiques. Les enseignants médiocres, dont les élèves ne comprennent ni les objectifs ni la méthode, font de bons personnages de comédies populaires.

Difficile de savoir si les cas de plaintes de parents (ou d'élèves!) sont nombreux: l’Éducation nationale ne délivre pas de statistiques sur le sujet. On sait juste, par exemple, que, en 2015, 34 enseignants ont été radiés ou mis à la retraite d’office (dont 27 pour des faits de mœurs).

C'est la sanction 4, la plus élevée, de la liste définie par l’article 66 de la loi du 11 janvier 1984. Cette loi fixe la liste des sanctions applicables aux fonctionnaires titulaires: le blâme tout d’abord, l’exclusion temporaire de fonction, le déplacement et la mutation d’office ensuite (mais c’est très problématique), puis la rétrogradation (avec impact financier) et l’exclusion temporaire sans salaire. En tout, 166 sanctions ont été prononcées en 2015, dont 72% du premier groupe, sur 800.000 enseignants. Sinon, pour les débutants, stagiaires, il existe la possibilité de ne pas titulariser.

Pour les enseignants titulaires, à partir de la sanction de type 2, les procédures disciplinaires sont toujours contradictoires. Il faut des éléments importants à charge et l'enseignant peut se défendre (avec un représentant du personnel ou un avocat) devant une commission paritaire constituée des instances de l’Éducation nationale et des représentants syndicaux.

«On ne sait pas comment les profs travaillent»

Mais revenons à la question de Clément Airaud: qu’est-ce qui empêche les enseignants d’évoluer dans leur pratique et de mieux enseigner? Le premier problème, c’est qu’un enseignant qui rencontre des difficultés ne peut tout simplement pas en parler:

«C’est assez tabou de raconter ce qui se passe dans la classe car on est jugé par nos pairs. C’est implicite, mais on te regarde de travers dans la salle des profs. Si tu as des soucis, c’est que tu ne sais pas tenir ta classe. C’est de l’ordre du ressenti, mais tu comprends vite que tu te fragilises encore davantage en en parlant.»

Secrétaire général du principal syndicat des personnels de direction de l’Éducation nationale, le SNPDEN, Philippe Tournier évoque une ignorance globale de la manière dont travaillent les enseignants:

«Je ne suis pas sûr qu’on connaisse bien les pratiques réelles des profs. On ne sait pas comment ils travaillent. Quelle est la réalité moyenne et dominante? On n’en sait rien!»

Manque de partage au sein des équipes

Faut-il ouvrir la porte des salles de classe pour rendre leur travail plus visible aux yeux du collectif? Oui pour Clément Airaud, et c’est une culture d’établissement à transformer. Mais rien d’évident pour Philippe Tournier:

«Dans les années 1970, on a voulu construire des lycées ouverts sans porte aux salles de classe et avec des vitres à la place des murs. L’expérience a tourné court! Un problème de culture académique.»

Et puis, enseigner est déjà un métier public, et c’est bien cela qui peut épuiser:

«Les enseignants sont déjà sous les yeux des élèves –être en plus sous le regard des collègues, ça fait beaucoup.»

À mettre également au compte de la fatigue, le rapport aussi affectif, parfois, avec les classes, qui fait que le métier mêle le personnel et le professionnel:

«Je vois bien que les élèves aiment “leurs” professeurs et que les uns et les autres font mutuellement des efforts pour se plaire. Une relation qui dépasse une relation professionnelle classique. On évacue trop cette dimension interpersonnelle quand on parle des pratiques enseignantes. La sympathie, l’affectivité… l’approche techniciste est trop pauvre.»

Or, cette dimension humaine du métier finit par brouiller les repères professionnels. Faut-il avoir l’étoffe ou le caractère pour enseigner, ou faut-il faire se développer des compétences professionnelles collectivement? Pourtant, pour Clément Airaud, la réponse est là:

«On peut rater des cours –il n’y a pas de recette miracle. Mais pour moi, partager davantage au sein de l’équipe pédagogique et essayer de mettre collectivement des choses en place peut permettre de progresser. Et on ne le fait pas assez.»

La collaboration pourrait devenir un outil qui permet à ceux qui le souhaitent de s’inspirer des autres, de progresser dans leur métier… sauf que, aux yeux de l’enseignant, ce n’est pas encouragé:

«C’est souvent en plus de notre temps de travail, cela peut prendre énormément de temps. Le temps pour partager ce qu’on doit faire est inexistant –et matériellement, la salle des profs, ce n’est pas dingue comme espace de travail. Nous disposons de dix ordinateurs pour 170 profs et je n’ai pas internet dans ma salle de classe. Le prof qui s’occupe du réseau informatique est rarement libre…»

Philippe Tournier tempère cette vision des choses: selon lui, le numérique permet, en particulier, de travailler de manière collaborative sans forcément se réunir physiquement. Les enseignants étant des cadres, ils ont la latitude d'y consacrer du temps et le travail en réseau semblerait être porteur de solutions.

La tenue des classes épuise les professeurs

Mais au quotidien, c’est surtout la tenue des classes qui épuise les professeurs et qui représente une difficulté parfois insurmontable. Le Conseil national d’évaluation du système scolaire notait, dans un rapport sur l’éducation prioritaire, que le temps consacré «au maintien d’un climat favorable à la classe» équivalait en moyenne à 21% des heures de classe pour les réseaux d’éducation prioritaire et à 16% ailleurs. C'est énorme!

Or, l’amélioration des conditions d’enseignement (pour les élèves et les enseignants) passe par la possibilité de faire et suivre le cours dans le calme nécessaire. Cela devient plus simple quand le sujet est affronté collectivement et sans que les adultes se contredisent, m’explique Clément Airaud:

«Dans mon lycée, à Goussainville, les profs s’adressent collectivement à un élève qui pose problème pour montrer qu’ils sont solidaires. Mais la direction n’est pas toujours de notre côté car, on le sait, pour la réputation de l’établissement, il est dans son intérêt de ne pas faire de vagues et de ne pas organiser de conseils de discipline.»

Mais il n’y a pas que la tenue de classe, qui est un préalable (quoique qu’on peut transmettre des connaissances avec du bruit dans son cours et être inefficace malgré un silence religieux, mais c’est un point de vue personnel). Une autre difficulté est la gestion de carrière, ubuesque, des enseignants. Celle-ci commence souvent dans les zones les plus difficiles: un baptême du feu qui ne semble pas idéal pour donner d’emblée le meilleur de soi-même, mais c’est ainsi qu’on traite la jeunesse en France, et pas que dans l’enseignement. Ce qui est particulier au professorat, c’est que de nombreux jeunes enseignants se plaignent d’être trop peu accompagnés dans leurs débuts et mal formés à affronter les difficultés.

De plus, tout au long de leur carrière, les enseignants bénéficient de moins de temps de formation que dans les pays comparables, un point sans cesse mis en avant par les analystes de l’OCDE dans l’étude Pisa sur le niveau des élèves de 15 ans. Mais les formations délivrées en France sont souvent mal perçues, comme l’explique Clément Airaud:

«Les formations sont déconnectées du métier et nous barbent souvent, car trop décalées. Du coup, on n’a plus envie d’en faire. Alors que je pense que la formation continue est importante, je déplore la faiblesse des contenus.»

«Être dynamique devant des ados pendant 42 ans, c’est tout de même difficile»

À ceci s’ajoute la délicate fin de carrière. Le recul de l’âge de la retraite touche aussi les profs: 42 ans devant les élèves, c’est long, selon Philippe Tournier.

«Certains sont épuisés, la fatigue professionnelle est importante chez les enseignants, d’autant qu’ils sont sous le regard des autres –les élèves ont toujours le même âge mais les enseignants vieillissent tous les ans! Le recul de l’âge de la retraite est une difficulté réelle pour certains. Je vois certains enseignants en difficulté alors qu’ils ont été très dynamiques par le passé. Être dynamique devant des ados pendant 42 ans, c’est tout de même difficile.»

Et le proviseur de se demander si les diverses activités (travail en classe entière, travail en petit groupe, correction de copies...) ne pourraient pas être distribuées autrement plutôt qu'être toutes assurées par chaque professeur.

Mais quand un professeur est défaillant, que se passe-t-il vraiment?

«Les élèves se plaignent. En général, il s’agit de dérapages dans la façon de parler aux adolescents, de notes aléatoires, de sanctions trop nombreuses… Les professeurs principaux sont les premiers au courant. D’ailleurs, c’est très embarrassant. On essaie d’arranger les choses en passant par un autre enseignant. Ce sont souvent des enseignants usés par de longues carrières.»

Et puis vient le moment de retirer l’enseignant du circuit... ou pas:

«Pour commencer, au sein d’un établissement, on veille à ne pas donner de classes à examen. Quand le cas est vraiment grave, il est porté à la connaissance du rectorat, les directions des ressources humaines font leur possible. Cela représente le gros de l’activité des rectorats, avec un grand usage du congé maladie, sans quoi ils se retrouvent devant d’autres élèves.»

Louise Tourret
Louise Tourret (167 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte