Sports

La langue de bois, un sport de combat qui épuise les champions

Yannick Cochennec, mis à jour le 13.01.2017 à 16 h 26

Réfrénée par la peur de déplaire au public ou aux sponsors, la parole des sportifs de haut niveau est de plus en plus lissée. Mais les réseaux sociaux leur offrent enfin l'opportunité de trouver leur voix.

Le conducteur allemand de Ferrari Sebastian Vettel parle à la presse, le 23 février 2016 sur le circuit de Barcelona-Catalunya.
JOSE JORDAN / AFP

Le conducteur allemand de Ferrari Sebastian Vettel parle à la presse, le 23 février 2016 sur le circuit de Barcelona-Catalunya. JOSE JORDAN / AFP

Cinq mois après les Jeux olympiques de Rio auxquels il n’a pas participé, le golfeur Rory McIlroy est revenu sur cette absence brésilienne. Né en Irlande du Nord, l’ancien n°1 mondial avait choisi initialement de représenter à cette occasion le drapeau irlandais au lieu de l’Union Jack britannique, avant de signifier son forfait en juin à quelques semaines du grand rendez-vous planétaire. Comme d’autres golfeurs de renom, il avait alors justifié son absence par la crainte du virus Zika. Mais la vérité était ailleurs, comme il vient de le révéler à un média irlandais avec des mots très forts: c'est son déchirement d'avoir dû choisir, dans l’hypothèse d’un déplacement à Rio, entre l’Irlande et la Grande-Bretagne, qui a pesé dans la balance.  

«Soudainement, on m'a placé dans une position où je devais me demander qui je suis. Qui suis-je? D'où viens-je? Où va ma loyauté? Qui vais-je représenter? Qui je souhaite le moins insulter? J'ai commencé à leur en vouloir, à ces Jeux olympiques, en raison de la position dans laquelle ils m'ont placé. C'est comme ça que je me sens. Peu importe que ce soit bien ou pas, c'est comme ça que je me sens.»

Il a également ajouté que lorsque l’Anglais Justin Rose, médaillé d’or à Rio, lui avait demandé plus tard s’il n’avait pas eu le sentiment d’avoir manqué un rendez-vous important, il avait choisi d’être direct:

«Je lui ai répondu: "Justin, si j'avais été sur le podium en train d'écouter l'hymne national irlandais en regardant son drapeau être hissé dans les airs, ou encore l'hymne britannique et son drapeau, je ne me serais pas senti à l'aise". Je ne connais pas les paroles de ces deux hymnes. Je ne me sens lié à aucun de ces deux drapeaux. Je ne veux pas que ce soit une histoire de drapeau. J'ai tenté de me tenir loin de cela.»

Pourquoi n’avoir pas dit sa vérité d’emblée? Pourquoi, dans le déferlement des réseaux sociaux, avoir accepté, à l’époque de son forfait, d’être catalogué comme un golfeur millionnaire capricieux qui prétextait de sa peur d’un moustique pour éviter un tournoi qui ne lui aurait rapporté aucune somme d’argent? Il est vraisemblable que Rory McIlroy aura été conseillé d’agir de la sorte jusqu’au moment où il a éprouvé le besoin de soulager sa conscience avec probablement cet amer constat final. Quand il a donné la raison du virus Zika, il a été critiqué. Il l’a été tout autant au moment de révéler ses réelles motivations en janvier. Il a «perdu» deux fois au lieu d’une ce «match» de la communication que, de toute façon, il n’avait aucune chance de gagner.   

Peur de déplaire

De manière intéressante, voilà quelques jours au tournoi de Brisbane, la championne espagnole de tennis Garbiñe Muguruza, couronnée à Roland-Garros en 2016, a indiqué la promesse qu’elle s’était faite à l’aube de la nouvelle année. Ce n’était pas la première fois qu’elle faisait état de son espoir, comme s’il était difficile d’atteindre un tel objectif pour elle:

«Je veux être plus sincère quand je m’adresse aux gens. Je veux dire ce que je pense. Je ne veux plus être tout le temps politiquement correcte. Ce sera dur, mais c’est ce que je veux. Je pense à cela depuis un certain temps. Je souhaite que ça change.»

Depuis quand les sportifs, notamment ceux de premier plan, ne seraient-ils donc plus «autorisés» à dire ce qu’ils ont sur le cœur? Pourquoi faudrait-il qu’ils optent pour un mensonge ou de l’eau tiède afin de contourner une difficulté? N’auraient-ils plus le droit de penser?

A l’heure des réseaux sociaux, qui renforcent leur exposition médiatique, ces questions peuvent tarauder certains athlètes, «piégés» par leur notoriété et souvent cornaqués par des conseillers qui pensent ce qui est bien ou mal à leur place. La peur de déplaire à des sponsors soucieux que leur ligne de communication et leurs valeurs soient respectées se mêle à la crainte d’être emporté pour quelques mots dans une polémique sans fin, dans la violence des commentaires de ceux qui les jugeraient avec outrance. Jusqu’à disparaître quasiment en tant qu’individu libre de sa parole. Pourtant, comme pour les stratèges politiques, les nouveaux modes de communication peuvent aussi convenir aux arrière-pensées des sportifs et de leurs entourages.

Martin Fourcade, twitto libre

A sa manière, sans concession, Martin Fourcade, champion français du biathlon, a résolu cette «difficulté» comme il l’a précisé avec force dans les colonnes de L’Equipe il y a peu sous cette formule toute simple qui ferait presque rêver Garbiñe Muguruza: «J’essaie juste d’être moi-même, toujours.» Voilà, c’est tout. Etre soi-même. Une évidence et une gageure à la fois.

C’est le mode de fonctionnement, sans filtre, de Martin Fourcade devant un micro ou un stylo, mais aussi sur les réseaux sociaux où il a choisi de ne jamais avancer masqué. A propos de son usage très fréquent de Twitter, où il n’hésite pas certains commentaires tout schuss, il a expliqué, par exemple, tout le plaisir qu’il retirait de cette pratique notamment quand il lui arrivait d’évoquer des thématiques débordant de son cadre sportif:

«Twitter, c’est un outil intéressant parce qu’il favorise le franc-parler, on a 140 caractères pour faire passer un message. C’est compliqué d’être pertinent en mettant les formes autour, donc c’est une pensée simple. C’est pour ça que j’aime bien ce média.»

Martin Fourcade, qui utilise aussi classiquement ces outils pour promouvoir ses sponsors, est donc plutôt une exception dans le monde devenu très prudent du sport professionnel. Mais il a instinctivement compris qu’il est son premier —et meilleur— avocat, notamment quand il est nécessaire pour lui de défendre la crédibilité de sa discipline —et donc la sienne— face à l’inaction de certaines institutions censées traquer le dopage et les tricheurs. Alors que ces mêmes institutions louvoient pendant des mois à travers une communication floue et des actes toujours à retardement, il porte le feu dans l’instant et se fait entendre pour tenter de faire bouger les choses. Les réseaux sociaux, qui «aplatissent» véritablement ces organisations, lui donnent cette chambre d’écho qu’il refuse de capitonner, quitte à déranger nombre de ses quelque 150.000 followers. Il prend des risques seul et en assume les conséquences, dont celle d’être attaqué voire insulté, mais quoi qu’il fasse, qu’il gagne ou qu’il échoue, ou quoi qu’il dise, il sait que, de toute façon, il ne fera jamais l’unanimité en dépit de sa légitimité d’athlète consacré. Il a intégré que chercher à plaire est une fausse route dans cet univers connecté.

C’est là sa force mentale, qui n’est plus à démontrer par ailleurs, et sachant qu’évidemment, elle n’est pas à la portée de tous. Effectivement, il faut être costaud pour gérer le stress de la compétition en plus des risques d’une exposition de soi sur les réseaux sociaux avec des attaques et des risques de déstabilisation en ligne contre son image ou un contenu. Mais sa ligne de conduite est au moins exemplaire en raison, déjà, de sa singularité.

Plus besoin de journalistes

Comme le suggérait un avis du Conseil Economique Social et Environnemental (CESE) porté par Agnès Popelin et Gérard Aschieri et rendu public le 10 janvier, l’engagement sur les réseaux sociaux suggère pour tout citoyen, et donc par extension tout sportif, «un nouveau langage qu’il faut apprivoiser grâce à une éducation nécessaire liée à une pratique raisonnée de ces réseaux sociaux» avec le sentiment général qu’il y a toutefois plus à gagner à y être qu’à leur tourner le dos. Toutefois, il n’est pas certain que les centres de formation du sport de haut niveau fassent un travail conséquent ou positif de formation dans ce domaine alors que les réseaux sociaux, tellement portés par l’actualité sportive, sont appelés à écraser de plus en plus les médias traditionnels.

Aujourd’hui, le sportif est déjà devenu un média, son propre média, sans qu’il en prenne véritablement conscience

 

En effet, les relais classiques, comme les journalistes, vont de plus en plus s’effacer pour peut-être même finir par carrément disparaître. Dans son rapport frontal avec l’opinion, Donald Trump a intégré, par exemple, ce paramètre: l’information, la vérité, c’est d’abord la sienne.

Aujourd’hui, le sportif est déjà devenu un média, son propre média, sans qu’il en prenne véritablement conscience. Dans ce chamboulement qui va s’intensifier et pour émerger de la masse molle et incolore, il lui reste à être ou à redevenir lui-même à l’image de Martin Fourcade et au cœur d’un contexte où les algorithmes narrateurs vont réussir par être capables de générer des mots tout seuls jusqu’à ne plus vouloir rien dire tant ils seront vidés de leur sens.

Au sein des débats actuels sur la post-vérité, peut-être est-il plus que temps pour les sportifs de «récupérer» le contrôle de leur pensée et de leur parole quelle qu’elle soit. Dans un monde qui les exonère de plus en plus de leurs contraintes en raison d’entourages de plus en plus pléthoriques, avec des agents ou des conseillers de communication qui cherchent avant tout à exister eux-mêmes et pour eux-mêmes, le sportif gagnant de demain sera probablement celui qui sera le plus authentique et le plus dépouillé, au plus près de lui-même. C’est lui qui se racontera avant d’être raconté par un autre comme l’a peut-être ressenti profondément Garbiñe Muguruza. «Aime la vérité, pardonne à l’erreur», écrivait Voltaire qui avait tout compris bien avant Twitter, Martin Fourcade et Rory McIlroy.

Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (566 articles)
Journaliste
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