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L'adage «Don't feed the troll» ne fonctionne pas toujours

Titiou Lecoq, mis à jour le 13.01.2017 à 11 h 43

Plusieurs cas de harcèlement récents permettent de réfléchir au trolling homophobe et sexiste qui sévit sur Internet

DR.

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Ces derniers temps, trois cas de harcèlement ont retenu mon attention. 

Flo Marandet, prof d’espagnole, la trentaine, mariée, militante féministe active sur les réseaux sociaux. En juillet dernier, elle commence à recevoir des messages d’insultes, appels au viol et tout le toutim. On appelle ça, «le Classico». Elle décide de les ignorer selon l’adage qui veut qu’on ne doit pas nourrir le troll, autrement dit lui accorder la moindre attention. Ça se calme certains jours mais ça finit toujours par redémarrer. Au bout de cinq mois de harcèlement, elle change alors de stratégie et décide de porter plainte. Elle l’annonce sur sa page Facebook. En l’apprenant, les agresseurs franchissent allègrement plusieurs degrés dans l’intimidation pour qu’elle retire sa plainte. D’abord, les menaces redoublent. Exemple: «Hé si tu lis ce message salope, fais attention à toi, ici on n’a rien à perdre tu vois. Si y’a un mec qui chope ton adresse, tu risques de prendre cher alors je te conseil vivement de retirer tes menaces futiles sur Facebook éspèce de trainée, on n’a peur ni de la justice ni de toi.»

Ensuite, ils la dénoncent pour propos antisémites (qu’elle n’a jamais tenus évidemment) auprès de la Licra qui ne tombe pas dans le panneau. Ils contactent alors le collège où elle travaille pour la dénoncer. Elle serait antisémite, elle pénaliserait les garçons, elle tiendrait des propos militants en cours etc. Ils contactent également le rectorat, et même des parents d'élèves. Elle n’a pas retiré sa plainte mais elle est terrorisée. Elle vient d’obtenir 8 jours d’ITT et une prescription d'anxiolytiques. La journaliste de LCI qui a publié un article sur cette affaire a elle-même subi un déferlement de promesses de viols. 

Caroline de Haas, également militante féministe. En janvier 2016, elle est aussi victime de messages d’insultes, appels au viol, menaces. 200 messages par minute. Elle hésite un peu mais décide de porter plainte pour être en accord avec ses principes, elle qui répète régulièrement aux victimes de harcèlement de ne pas laisser faire. Elle poursuit deux personnes, pour des messages sur Facebook et Twitter, comme «va te faire violer par tes migrants salope de collabo tu te feras raser la tête poufiasse». Mais là, surprise. Le parquet classe l’affaire en non-lieu. En fait, les deux entreprises –Facebook et Twitter– ont refusé de fournir les IP des profils en question, sans aucune explication. Ils ne «commentent pas les cas particuliers». Et sans identification possible, fin de l’histoire. Résultat pour Caroline de Haas: pas mal d’argent et de temps perdu. Et un terrible sentiment d’impuissance. 

Ian Brossat, la trentaine, est élu communiste de la ville de Paris, et homosexuel. Lui aussi reçoit des dizaines de messages d’insultes et menaces de mort et viol. Comme Flo, il choisit de les ignorer. Mais au bout de deux ans, il en a ras le bol. Il se rend compte que l’adage d’internet ne semble pas fonctionner. Il décide de porter plainte en avril 2015, il en fait une action politique pour dénoncer l’homophobie, pour tous ceux qui ne peuvent pas, ou n’osent pas le faire. Le procès vient d’avoir lieu.Ian Brossat avait choisi de poursuivre deux comptes précis. David Perrotin a suivi l’audience pour Buzzfeed. Il raconte qui sont les harceleurs. Un homme de 37 ans, banquier au chômage. Il a écrit notamment: «Salut la petite fiotasse, alors tu t’es bien fait enculer dernièrement par le fion lol?!» Message qu’il explique ainsi: «J’étais mal réveillé, c’était un lundi matin, c’était par rapport à la politique HLM de la ville de Paris. Je plaide l’immaturité et la bêtise.»

L’autre accusée est une femme, Nadia A., absente à l’audience parce que déjà incarcérée pour une autre affaire. «Ton cul est réservé ce soir? On devine par qui? SALE PD. HONTE SUR VOUS TOIT BOUR MOI LE CUL PLAINTE UMP PENAL.» Elle plaide: «J’ai tweeté cela car Ian Brossat est très arrogant sur Twitter. Dès qu’il n’est pas d’accord, il bloque» et «Je n’ai pas mesuré la portée et le sens de mes propos.» Deux à trois mois avec sursis ont été requis.

Qu’en penser? 

1°) On notera que ces individus homophobes et sexistes prônent un retour de l’autorité (valeur à leurs yeux virile) mais qu’une fois devant la justice, ils demandent de l’indulgence.  

2°) Porter plainte, ça coûte. Pas mal de fric. Et de temps. Et de risque de menaces supplémentaires.

3°) L’adage du vieil internet «don’t feed the troll» ne fonctionne pas toujours. Ne pas répondre aux harceleurs, c’est bien mais le simple fait d’exister publiquement peut suffire à les alimenter (comme dans le cas de Ian Brossat dans la mesure où ses fonctions électives le mettent à la lumière). En fait, quand on parlait de ne pas nourrir les trolls c’était quand ils vous interpellaient sur un point précis d’argumentation. Pas parce que le simple fait qu’un homosexuel soit élu est insupportable pour eux. Là, ce qui les nourrit c’est l'existence même de l'autre. «Don't feed the troll» n'est donc plus adapté à certains cas actuels.  

4°) Il faudrait sortir de «l’exemple». Dans les cas de Caroline de Haas et Ian Brossat, ils ont choisi les messages les plus violents mais il existe une dynamique de foule qui est passée sous silence. D’abord, du côté de la victime. Ce n’est pas la même chose de recevoir un message d’insulte et une cinquantaine. On change d’échelle et par là même de nature. Ça me parait difficile de juger un message seul. La vraie violence vient de leur répétition. Chaque insulte amplifie les autres, comme si elle était à la fois elle-même et une reprise de toutes les autres. (Principe du harcèlement et de la cabale.)  Ensuite, du côté des agresseurs, est-ce qu’il ne faudrait pas un délit ou une circonstance de multiplication? Voir quelqu’un se faire insulter et décider d’y participer c’est une configuration particulière. Même si ces personnes ne sont pas formellement concertées, il y a une forme d’action collective qui devrait être une circonstance aggravante.

On va finir par dire des trucs comme «tu vas sur Twitter? Et t'as pas peur? Moi j'y vais plus, c'est trop dangereux»

5°) Vous vous souvenez quand on parlait du courage de Simone Veil défendant sa loi sur l’IVG alors qu’elle recevait des tombereaux d’insultes, la comparant elle, l’ancienne déportée, aux nazis? Désormais, n’importe qui peut subir cette violence, sans y être préparé/e. Je vous conseille ce papier de Buzzfeed sur quoi faire en cas de cyberharcèlement, si vous êtes victime ou témoin. Mais on ne va pas se mentir, on n’a pas trouvé la solution. Si ça continue comme ça, on va finir par dire des trucs comme «tu vas sur Twitter ? Et t'as pas peur? Moi j'y vais plus, c'est trop dangereux.» À ce rythme, je n'autoriserai mes enfants à aller sur internet que pour consulter Wikipédia et YouPorn.  

6°) La décision de Facebook et Twitter de ne rien faire dans le cas de Caroline de Haas est d'une irresponsabilité dangereuse. Ce qui me rappelle cet autre article passionnant sur pourquoi Twitter gère si mal les cas de harcèlement.

7°) Je reste une totale partisane de la liberté d'expression mais ce n'est pas le sujet. Dans tous ces cas, il y a eu interpellation des victimes. Autrement dit, les harceleurs ne se contentaient pas d'émettre une opinion, ils se servaient de fonctionnalités des réseaux leur permettant de notifier aux victimes les insultes (le principe du @). Cet usage devrait en lui-même être pris en compte par la justice.

Titiou Lecoq
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