France

Le «Je suis Charlie» de Valls, les socialistes et la guerre

Claude Askolovitch, mis à jour le 13.01.2017 à 12 h 39

En se déclarant «Charlie», l'ancien Premier ministre met ses adversaires en demeure de l’être autant que lui. Mais la stratégie du chef de guerre est un piège quand il s'agit de porter un projet pour l'avenir.

Manuel Valls lors du premier débat de la primaire de gauche, jeudi 12 janvier. 
PHILIPPE WOJAZER / POOL / AFP

Manuel Valls lors du premier débat de la primaire de gauche, jeudi 12 janvier. PHILIPPE WOJAZER / POOL / AFP

Délavée et ravaudée, la tragédie devient un slogan de campagne. Dans le huis clos d’un débat d’entre-soi, quand des socialistes rescapés de Hollande s’attachaient à faire sobre, l’un d’eux s’exalta. «Je suis Charlie et je serai toujours Charlie», lança Manuel Valls, se référant à la manifestation du 11 janvier 2016 et à son propre discours du 13, quand l’Assemblée l’avait applaudi unanimement, dans l’abandon d’un moment. Ce fut sa plus belle heure et c’était, ce soir-là, la vérité que cet homme montrait. «Je suis Charlie et je resterai Charlie». L’irruption d’un slogan n’est pas une anecdote. Etant Charlie, Valls mettait ses adversaires en demeure de l’être autant que lui? Etaient-ils des tièdes (sur le terrorisme, sur la laïcité, sur le souvenir, sur l’union sacrée, sur Charlie, sur la patrie?), ses contradicteurs? Hamon lui opposa que les binationaux aussi étaient Charlie, et un slogan en affronta un autre. On passa à autre chose. Rien d’autre n’est resté et, depuis, on hésite.

Manuel Valls n’a rien de mieux à offrir, pour notre avenir, que le sang versé et le mal qu’on nous fit? On ne sait pas s’il faut s’étonner. Cela fait deux ans que cela dure. Quand la France fut frappée par le terrorisme, en janvier 2015, commença un étrange ballet. L’émotion et le deuil glissèrent à force de mots vers l’argumentaire politique. Ce fut une histoire de répétition, de redites et de redites encore, et au bout d’un moment, quand François Hollande eut dit une fois de trop que le 11 janvier, la France avait été debout, quand ce qui nous avait glacé était devenu un tic de tribune, l’indifférence revint qui l’emporterait. La peine ne nourrissait pas l’estime. Dans la déchéance de nationalité, l’horreur deviendrait une argutie politicienne. Rien n’a changé.

La guerre sanctuarise les pouvoirs

Le Président se trompait. Le 11 janvier ne pouvait lui appartenir, ni la mort des autres, ni le Bataclan. Chacun réagit à la perte et au danger, dans une foule éprouvée, dans la peur qu’il ressentira, ensuite, quand ses enfants sortiront le soir… Le gouvernant ne peut en user. Valls se trompait également. Il eut, plus que Hollande, l’intuition d’une ligne politique qui s’adosserait aux attentats, d’une norme qui renforcerait le pays face au danger. La laïcité, mais aussi l’ordre, mais aussi un principe d’égalité à réimposer. La guerre était salvatrice, en un sens, si elle nous rendait meilleurs?

Nos politiques seraient intouchables, puisque se battant en notre nom

 

Rien n’est arrivé sauf des mots, une esthétique aussi. La guerre sied au socialiste comme le deuil à Electre? Le «nous sommes en guerre» est devenu un fétiche. On en devine l’utilité. La guerre sanctuarise les pouvoirs. Nos politiques seraient intouchables, puisque se battant en notre nom.

Leurs polices seraient intouchables, dans leurs répressions quotidiennes, puisque vouées à notre sauvegarde. On peut aussi —intuitivement— rameuter la psychologie? Chez Hollande, la guerre autorisait l’espérance —cruellement démentie— d’incarner une Nation qui se refusait à lui. Chez Valls, elle rencontrait une narration personnelle, faite d’autorité et de patriotisme, du besoin de servir et protéger, et de prolonger. «Je fais la guerre» disait Clemenceau, «moi aussi» nous dit son émule. Ce qu’il construisait politiquement, transhumant du socialisme au républicain d’ordre, était transcendé. Comme Clemenceau, qui fit embastiller le pacifiste Joseph Caillaux, Valls punirait, verbalement, ses adversaires qui l’empêchaient de protéger le pays…

«Je suis Charlie»: une revanche, un défi, un reproche

La sincérité n’empêche pas la parodie. Rien ne se ressemble, entre ce que vécurent nos ancêtres et ce que nous vivons. Eux furent en guerre, comme le sont aujourd’hui les Syriens, dans les bombardement et les ruines et la peur sans fin. Nous subissons, sporadiquement, des violences et des cruautés qui ne sont pas la guerre, et que combattent ceux dont c’est le métier. On fait, au terrorisme, la police, pas la guerre. Au demeurant, la vraie guerre n’a jamais protégé quiconque; et surtout pas ses vainqueurs. Clemenceau perdit la paix à Versailles et fut chassé de la politique par les mêmes parlementaires qui le redoutaient. L’Américain Wilson, qui avait amené l’Amérique à la guerre pour construire «la paix pour notre temps», fut désavoué par son propre congrès et ne put construire sa Société des Nations. Churchill, une guerre plus tard, perdit les élections l’année de sa victoire. De Gaulle, en 1946, dut laisser le pouvoir à des politiques ordinaires, mais qui, dans la guerre —Bidault, Ramadier— n’avaient pas été moins héroïques que lui.

Les slogans et les tautologies, les instants exaltés que nous offrent les drames, ne servent à rien quand il s’agit de vivre

 

Valls, quelques semaines après son discours du 13 janvier, dut violenter la même assemblée qui l’avait applaudi, mais n’acceptait pas la loi dite Macron. La vie revient si vite, et la réalité politique. Aucun mort ne donnerait une majorité à ce gouvernement. Le «Je suis Charlie» si l’on y pense, sonne aussi comme une revanche, comme un défi, un reproche, à ceux —Hamon, singulièrement— qui forcèrent le héros du charlisme à devenir l’usager tatillon du 49-3. La parodie n’exclut pas la sincérité blessée. Qu’il y revienne est une ruse —involontaire ou non— et une échappatoire compréhensible, et puis un piège. On ne se résume pas impunément. Quand la guerre s’arrêtera, que nous dira-t-on? Est-on Charlie pour sa vie et ses contradictions, pour sa liberté, pour le destin tragique qui l’a frappé? Valls, étant Charlie, évoque-t-il la liberté d’expression, ou se méfie-t-il, à l’instar d’un éditorial malvenu, en avril dernier, d’un boulanger sans sandwich au jambon, cause de nos malheurs?

Les slogans et les tautologies, les instants exaltés que nous offrent les drames, ne servent à rien quand il s’agit de vivre. Pour les socialistes, cette primaire devrait parler de vie; penser et risquer, pas seulement sur le terrorisme qu’on nous impose, mais sur ce qu’ils voudraient faire d’eux-mêmes, après le brouillard. Ils n’y parviendront pas si se poursuivent les comédies du sang et de l’emphase. Ils ne sont pas guéris.

Assassinats ciblés, et secrets

Si Valls a parlé plus fort, il n’est pas le seul à se délecter de la tautologie de la guerre. Il y eut, dans cette même émission une séquence curieuse, qui voulait amener du buzz ou de la polémique, où les animateurs sollicitèrent les candidats, comme on demande à des enfants s’ils seraient capables de faire comme des grands. Il s’agissait de savoir s’ils seraient capables, élyséens, de faire tuer des gens en dehors de la légalité. Ces assassinats ciblés de terroristes sont des choses que l’on fait semble-t-il, et François Hollande, tout attaché à se montrer Président devant des témoins choisis, le confia aux journalistes du Monde Davet et Lhomme. Qu’en pensaient-ils, alors? Ils en pensèrent à l’unanimité que ce n’était pas bien d’en parler, mais visiblement que oui, s’il le fallait…

Ce fut très intéressant. Ils étaient tous, philosophe, avocat, politiques, de conscience élevée. On était sur un plateau de télévision. Il y avait peu de chance —statistiquement, sondagièrement— que cette responsabilité leur incombe prochainement de faire tuer un homme, un jour, mais pourtant, ils répondaient, et répondant, quelque chose d’exaltant semblait se glisser en eux, et de leurs réponses, on comprenait qu’ils n’hésiteraient pas. Sylvia Pinel semblait embarassée par le surréalisme de la situation; Vincent Peillon posa une fragrance de dignité. Mais la guerre saisissait, qui transforme le socialiste en maître de tueurs, pour notre bien. Ils étaient, hommes et femme de gauche et de principes, dopés et débordés de responsabilité potentielle. Entre le droit, la légalité, ce qui les anime, et l’impératif de l’Etat, ils étaient de l’Etat, de l’assassinat possible et il resterait secret. On comprenait soudain une éternité du socialisme de 1914, qui avait trahi Jaurès au lendemain de son assassinat pour participer à l’Union sacrée et au grand massacre, quand le ministre Jules Guesde espérait joyeusement la Révolution qui sortirait de la victoire. On comprenait l’éternité du socialisme de 1956, quand le gouvernement Mollet avait envoyé le contingent garder l’Algérie à la France et laissé protéger les rues d’Alger par la torture, quand le terrorisme FLN les ensanglantait. On comprenait tout et une vérité plus ancienne que le doux Charlie, et j’entendais une voix murmurer, «Je suis Jules Guesde, je resterai Guy Mollet».

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (136 articles)
Journaliste
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