France

L'instant cruel du débat de la primaire

Jérémy Collado, mis à jour le 13.01.2017 à 9 h 45

La façon dont les sept candidats ont répondu à cette question en dit beaucoup sur leur positionnement, et sur les difficultés de l'exercice.

La synthèse a été érigée en art politique par François Hollande. Sur le plateau de TF1, qui accueillait le premier débat de la primaire organisée par le PS et ses satellites, c'est cette fois le bilan du chef de l'Etat qui en a fait les frais, lorsque chaque candidat a du résumer en un mot le quinquennat écoulé. Un mot, souvent agrémenté d'une attitude ou d'une mimique –comme celle de Benoît Hamon, la bouche totalement pincée avant de répondre– qui en dit long sur l'état d'esprit de ceux qui briguent la succession du président de la République. Et ce après un quinquennat auquel ils ont tous participé au sein de la majorité, que ce soit comme ministres, comme chef de file d'un des partis de la majorité pour François de Rugy ou comme «visiteur du soir» de l'Élysée pour Jean-Luc Bennhamias.

Pour les sept candidats, l'exercice fut compliqué et révèle à quel point la gauche est fracturée à l'aube de la présidentielle, même si ce type de formules incite évidemment à la caricature: l'histoire tranchera sur ce qu'il restera (ou non) du quinquennat de François Hollande, et ne sera évidemment pas seulement écrite par ceux qui en ont affronté les tempêtes sans toujours en avoir les épaules.

Mais l'exercice a le mérite de résumer le défi de cette primaire, qui est double: comment proposer des idées nouvelles après cinq ans d'exercice du pouvoir? Et est-ce vraiment possible d'apparaître comme neuf, en rupture, lorsqu'on a soi-même participé à l'édifice d'un quinquennat qui s'effondre sous le poids des divisions? En 2007, Nicolas Sarkozy avait réussi ce tour de magie d'être à la fois porteur d'un projet nouveau et en décalage avec le bilan de Jacques Chirac. Une posture qui lui avait bien réussi...

Les réponses furent variées: ceux qui défendent le bilan bec et ongles, à la fois sincèrement et parce qu'ils n'ont pas le choix (Manuel Valls et Sylvia Pinel), ceux qui le rejettent mais y mettent les formes (Benoît Hamon et Arnaud Montebourg), ceux qui adoptent une position médiane (Jean-Luc Bennahmias et François de Rugy) et enfin celui qui fait avant tout le constat d'un dialogue avorté entre le pouvoir et les Français (Vincent Peillon).

«Difficile à défendre», «inachevé», «contrasté»...

Premier à se plier à l'exercice, l'ancien ministre de l'Économie Arnaud Montebourg résuma donc d'une formule alambiquée son sentiment:

«C'est un bilan difficile à défendre mais qui contient des avancées: la COP21, le mariage pour tous, le tiers payant généralisé, les carrières longues qui ont bénéficié de la retraite à 60 ans... Mais c'est un quinquennat qui a échoué sur le chômage.»

Sous-entendu, un bilan qu'il a construit sur la base d'un pacte politique né en 2011, alors qu'il incarnait l'aile gauche du PS et que François Hollande incarnait l'aile droite. Auréolé de ses 17% à la primaire, Arnaud Montebourg avait hésité à rester neutre: il a préféré se servir des voix qui l'avaient placé comme le troisième homme. Résultat: il n'a cessé, pendant qu'il était ministre, d'essayer d'infléchir la ligne économique du quinquennat. En vain. A posteriori, Montebourg –qui profite aujourd'hui d'un nouveau statut de présidentiable– a d'ailleurs reconnu que ce choix fait à la primaire était une erreur mais une nécessité politique, afin que la gauche batte Nicolas Sarkozy en 2012.

Benoît Hamon est allé dans le même sens: «Mon sentiment le plus profond, c'est un sentiment d'inachevé, comme si nous étions restés sur beaucoup de sujets au milieu du gué Au milieu du gué, c'est aussi là où il était resté, démissionné (bien contre son gré) de l'Éducation nationale une semaine avant la rentrée des classes, même si son action comme ministre délégué à l'Économie sociale et solidaire et à la Consommation est plutôt saluée. Représentant de l'aile gauche du parti, Hamon a choisi un positionnement intermédiaire: il veut rester fidèle aux valeurs socialistes tout en proposant des solutions nouvelles, comme le revenu universel. Une posture audible mais qui risque de séduire un électorat restreint (même si la primaire le privilégie...), concentré chez les CSP+ et les jeunes diplômés urbains.

En rupture avec le Modem et Europe-Ecologie-les Verts, Jean-Luc Bennahmias («Peut mieux faire») et François de Rugy («C'est un bilan contrasté, en demi-teinte») ont poursuivi dans la veine de ce qu'ils disent depuis cinq ans: leur positionnement est un soutien pragmatique à François Hollande et, sur le plateau de TF1, ils y sont restés fidèles. Reconnaissons aux deux «petits» candidats –comme Bennahmias se présente lui-même ironiquement– d'avoir évoqué les questions de démocratie avec un courage indéniable. 

Ce qui doit être fait, ce qui doit être tenu secret

Le plus instructif fut certainement la réaction de ceux qui soutiennent le bilan du quinquennat Hollande, envers et contre tout. Outre l'ancienne ministre radicale Sylvia Pinel, qui a évoqué «un bilan qu'il convient de porter parce que beaucoup de réformes pour redresser le pays ont été entreprises», Manuel Valls a défendu solidement le bilan de François Hollande, revendiqué la méthode du 49-3 et même assumé par la suite la philosophie qui sous-tendait la déchéance de nationalité proposée par le chef de l'Etat: «Fierté d'avoir servi les Français dans une période très difficile, notamment face au terrorisme

Il faut dire qu'il n'avait pas trop le choix. Son successeur à Matignon l'avait d'ailleurs prévenu, avant de le soutenir à demi-mots: «Le bilan du quinquennat est bon et nous devons en être fiers. [...] Manuel Valls défendra avec talent le bilan du quinquennat, car il en a été un des acteurs majeurs avec Jean-Marc Ayrault Autrefois en rupture dans son propre camp, pas toujours d'accord avec François Hollande, qui l'avait nommé à Matignon pour incarner l'autorité qui lui manquait, Manuel Valls veut désormais rassembler sa famille politique pour gagner en 2017: l'équation impossible?

Enfin, candidat à la dernière minute (malgré ce qu'il en dit), Vincent Peillon ne choisit pas. Il se place dans l'héritage de François Hollande mais propose également de refonder les institutions. Il défend mollement le quinquennat et jure aller plus loin, sans qu'on sache toujours avec quoi il est franchement en désaccord. Depuis le début de cette campagne, son positionnement est difficile à comprendre et le flou qui l'entoure est lié aussi à ses bourdes sur la laïcité, dont il est pourtant un spécialiste... Pour lui, le mot qui résume les cinq dernières années est à la fois un élément de langage et l'archétype de la méthode Coué utilisée par les thuriféraires du quinquennat: «Profonde incompréhension, parfois injuste, liée à des maladresses politiques». Comme si le rejet du pouvoir par les Français n'était affaire que de communication...


Autre sondage instructif, la séquence où les candidats étaient interrogés sur les exécutions ciblées de terroristes à l'étranger –dont François Hollande avait parlé aux journalistes du Monde Fabrice Lhomme et Gérard Davet dans son livre de confessions Un président ne devrait pas dire ça... Là, les candidats n'étaient pas interrogés sur le bilan collectif d'un quinquennat auquel ils ont participé, mais sur le pouvoir de vie ou de mort d'un seul individu, celui qu'ils ont assisté, celui qu'ils espèrent remplacer. Tous –sauf Jean-Luc Bennahamias– ont souligné les choix en responsabilité du président de la République... tout en regrettant que François Hollande ait pris le risque de communiquer publiquement sur ce sujet. Le plus proche de ces décisions par ses anciennes fonctions, Manuel Valls, résuma alors, d'une formule cinglante, la ligne précaire de sa campagne, entre continuité sur le fond, fidélité au bilan et rupture sur la forme: «Ce qui doit être fait doit être fait, et ce qui doit être tenu secret doit être tenu secret.»

Jérémy Collado
Jérémy Collado (133 articles)
Journaliste
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