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Weld El 15, la voix du Printemps arabe dont l'État français ne veut pas

Jacques Besnard, mis à jour le 25.01.2017 à 16 h 34

Condamné à de la prison en Tunisie pour une chanson, Ala Edine Yacoubi (Weld El 15) a reçu un visa pour s'installer en France. Une décision qui n'est pas du goût de la préfecture d'Ile-et-Vilaine en raison notamment de ses liens d'amitié avec Emino qui a rejoint l'État islamique. Rencontre.

Ala Edine Yacoubi aka Weld El 15 par Richard Dumas.

Ala Edine Yacoubi aka Weld El 15 par Richard Dumas.

En septembre 2014, le rappeur marocain Mouad Belghouat (El Haqed) et son homologue tunisien Ala Edine Yacoubi (Weld El 15) étaient tous les deux nominés pour le prix Sakharov, décerné chaque année par le Parlement européen pour la liberté de l'esprit. Devenus des symboles de la révolte des jeunes lors du Printemps arabe, les deux artistes avaient été poursuivis par la justice de leur pays pour avoir critiqué les deux états policiers.


Deux ans et demi plus tard, le premier, qu'on avait rencontré l'an passé, attend toujours l'asile à Bruxelles. 


Le second a déménagé en Bretagne après s'être vu délivrer un visa «compétence et talent». Il a dû se battre avec la préfecture d'Ile-et-Villaine qui refusait de lui émettre son titre de séjour et avait ordonné son expulsion en Tunisie. Motif: le Tunisien représentait une menace pour l'ordre public notamment en raison de ses liens avec le rappeur Emino, son ami d'enfance qui a rejoint l'État islamique

La cour administrative d'appel de Nantes a finalement rejeté le recours de la préfecture d'Ile-et-Vilaine. Selon l'arrêt, cette dernière a commis une erreur en délivrant «plusieurs récépissés de demande de titre de séjour» et en attendant «plus d’un an avant de statuer sur la remise de la carte de séjour.» 

Weld El 15, qui craint d'être harcelé par la police tunisienne ou d'être emprisonné s'il est expulsé, peut donc pour le moment rester en France et enregistrer les premières chansons de son album. Il vient aussi d'être papa d'une petite fille. 

«Ils avaient des doutes sur moi, ils ont fait leur travail. Maintenant, je veux avoir une vie tranquille, je suis venu pour ça. Je vais pouvoir travailler sur mon album et continuer à faire ce que j'ai à faire», avait-il déclaré à l'issue du procès.

Mais pour combien de temps? Le préfet vient de décider de convoquer le rappeur Weld El 15 devant une nouvelle commission expulsion. L'audience aura lieu à Rennes le 10 février. La préfecture le soupçonnerait toujours de s'être radicalisé.

«Je suis habitué, j'ai vécu avec ces procès»

Ce 4 janvier 2017, deux jours avant la délibération, on retrouve l'artiste tunisien dans le studio d'enregistrement de sa nouvelle maison de disque de Cesson-Sévigné dans la banlieue rennaise. Weld El 15 rappe avec la même énergie que lorsqu'il a commencé à poser son flow à l'âge de 15 ans. 

«Partout, on m'emmerde moirelativise-il en français avec un sourire et un petit accent tunisien. Je suis habitué, j'ai vécu avec ces procès. Faut pas non plus que je me focalise là-dessus, je dois avancer.»

La manière de censurer cette jeunesse a été perverse, hypocrite. On n'a jamais arrêté des artistes directement pour leurs œuvres

On ne peut pas lui donner tort car, depuis cinq ans, Weld El 15 vit sans cesse avec une épée de Damoclès. En Tunisie, beaucoup pensaient que la révolution apporterait la liberté d'expression. Si les rappeurs et de nombreux artistes ont pu sortir du bois et faire entendre leur voix, ils sont toujours, pour beaucoup, aux abois. Hind Meddeb, la réalisatrice du documentaire Tunisia Clash sur le rap tunisien, explique:

«Quand les islamistes d'Ennahda, qui étaient poursuivis sous le régime de Ben Ali, ont pris le pouvoir, ils ont décidé de faire alliance avec la même police. Il n'y a pas eu de réforme du ministère de l'Intérieur et de la police. Ils ont été convaincus que pour tenir le pays et gouverner ils avaient besoin d'eux. Les règles de l'ancien régime ont commencé à revenir. Sauf qu'on ne plus retourner en arrière. Les gens ont pris la parole et du coup, ils ont donc identifié ceux qui critiquaient cet état policier.»

La réalisatrice franco-tunisienne Hind Meddeb a travaillé plusieurs mois sur les rappeurs tunisiens (D.R).

En 2012, Weld El 15, est d'abord arrêté comme des milliers d'autres jeunes Tunisiens puis emprisonné pour détention de cannabis en vertu de la Loi 52. Un texte promulgué pendant la dictature de Ben Ali en 1992 qui prévoit une peine d'un an de prison pour les consommateurs de stupéfiants. Le Tunisien prend neuf mois ferme pour un joint. Une législation qui permettrait aussi aux autorités de rendre muets les plus contestataires. 

«La manière de censurer cette jeunesse a été perverse, hypocrite. On n'a jamais arrêté des artistes directement pour leurs œuvres, on a toujours trouvé des moyens de leur mettre des histoires de cannabis. C'est arrivé à des gens du cinéma, chez qui on a fait des perquisitions pour leur mettre la pression, dénonce Hind Meddeb. Il y a eu une exception, c'est Weld El 15.»

 

Deux ans ferme pour une chanson

Durant sa détention, le chanteur écrit Boulicia Kleb («Les policiers sont des chiens») pour coucher sa rage contre le comportement des policiers sur papier. Avec ce titre qui a dépassé les 11 millions de vues sur YouTube (le compte qui hébergeait la vidéo a été supprimé récemment), l'artiste devient surtout un symbole de la jeunesse tunisienne.

«Tous les jeunes connaissent sa chanson et pensent comme lui. Elle a dépassé plus de 10 millions de vues, ce n'est pas rien dans un tout petit pays. Les injustices et le rapport avec la police ont été un des moteurs de la révolution. Aujourd'hui, ça continue et les gens ont vraiment la rage dans les quartiers», assure Hind Meddeb, arrêtée à l'époque en marge du procès du rappeur.

Un phénomène qui ne plaît pas du tout aux autorités du pays. Il est d'ailleurs condamné pour «outrage à la police» à deux ans de prison ferme en première instance avant que sa peine soit réduite à six mois de sursis en appel. Ce soulagement est de courte durée puisqu'il est condamné par contumace à 21 mois de prison ferme après avoir interprété ce titre lors d'un concert. L'artiste s'enfuit, puis se présente à son procès à l'issue duquel il est condamné à quatre mois ferme avant finalement d'être relaxé en appel. 

 

Une menace pour l'ordre public?

En quittant la Tunisie pour l'Hexagone grâce à un visa «compétence et talent» délivré par les autorités consulaires françaises en Tunisie, Weld El 15, arrivé le 14 mars 2015, pensait que ses ennuis avec la justice seraient terminés. Raté... Deux semaines plus tard, la préfecture d'Île-Et-Villaine lui octroit un récépissé de trois mois mais pas son visa. 

«Deux ou trois mois après son arrivée, il est venu me voir car il s'inquiétait de l'accueil qu'on lui avait réservé à la préfecture. Il ne savait pas pourquoi il n'avait pas de visa. Moi c'était la première fois que je voyais un tel document. En principe c'est la voie royale. Ils auraient dû lui donner son visa d'emblée», explique Carole Bohanne, la présidente de l'antenne rennaise du Mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples (MRAP 35) à ses côtés. 

S'ils avaient le moindre doute, il serait en taule ou expulsé. Il est sur écoute, la police a effectué deux perquisitions chez lui

Un an plus tard, après de nombreuses relances, le rappeur reçoit une obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours. Selon le document, sa présence en France  «constitue une menace pour l'ordre public». Entre-temps, Weld El 15 a fait des «conneries». Il a été condamné à quatre mois de prison avec sursis par le tribunal de grande instance de Saint-Malo pour violences et usage de cannabis. «J'assume et j'ai été condamné pour celarappelle-t-il. Mais je ne veux pas payer pour ce que je n'ai pas fait.»

Soupçonné d'être radicalisé

Ala Edine Yacoubi a donc décidé de saisir le tribunal administratif de Rennes pour faire annuler l'arrêté en question. Le juge lui a donné raison arguant notamment que la préfecture «ne pouvait sans erreur d'appréciation» considérer que le comportement du Tunisien constituait «une menace réelle, actuelle et suffisamment grave pour la sécurité publique».

La préfecture a fait appel de cette décision et évoqué devant le juge les liens d'amitié entre Weld El 15 et son ami d'enfance Emino, rappeur comme lui, qui a rejoint l'État islamique et qui serait mort, selon les médias tunisiens.

Un acharnement pour Ismaël Lefeuvre, le nouveau manager du rappeur:

«S'ils avaient le moindre doute, il serait en taule ou expulsé. Il est sur écoute, la police a effectué deux perquisitions chez lui. Ils cherchent, lui collent la pression, l'empêchent de bosser pour qu'il craque.»

Weld El 15, à qui l'on reproche notamment d'avoir consulté des sites djihadistes, se défend. «À la fin, Emino était isolé, il ne faisait plus de musique. J'avais travaillé sur un film pendant trois mois, je l'ai revu et j'ai été surpris. J'ai été pote avec Emino pendant longtemps mais chacun a sa vie. Il n'assume pas mes fautes et je n'assume pas ses fautes»assure l'artiste qui souhaite, selon lui, parler de la radicalisation dans son prochain album. «Si j'ai été sur ces sites, c'est justement pour mieux connaître le radicalisme.»

Hind Meddeb connaissait bien les deux hommes pour les avoir longtemps côtoyés pour son documentaire. Elle avait vu Emino changer après un voyage en Arabie saoudite mais pas son ami. 

«Le lien entre Emino et Weld El 15 est fort car ils sont amis d'enfance, ils ont été en prison ensemble, ils ont été arrêtés à la même soirée, ils faisaient de la musique ensemble. Ils étaient comme des frères. Ça ne veut rien dire concernant un risque djihadiste ou je ne sais pas quoi car Weld El 15 n'a jamais adhéré à ces mouvements-là. Cela ne l'intéressait pas du tout. Même s'il était très proche d'Emino, il n'a jamais été dans l'embrigadement salafiste dans lequel son copain était. Il est toujours resté à distance et se moquait de lui. Tous les gens qui sont amis avec ceux qui partent en Syrie ne sont pas embrigadés, ça n'a aucun sens.»

«Ce serait un mauvais signal» 

Le député frondeur (ex-PS) Pouria Amirshahi avait, lui aussi, rencontré plusieurs rappeurs tunisiens lors d'un voyage officiel et notamment Weld El 15 dans un hôtel en 2013. Contacté par téléphone, ce dernier s'est dit «surpris» par les accusations qui ont été faites à l'égard de l'artiste tunisien. 

«Même si je n'ai pas toutes les infos que la police peut avoir, il n'a jamais eu un lien avec l'État islamique. Au contraire, on s'était mobilisé pour la libération de jeunes rappeurs qui s'opposaient justement aux codes des conservateurs. Weld El 15, c'était quelqu'un plutôt de libertaire. Je ne souhaite pas qu'il revienne en Tunisie. Ce serait un mauvais signal. Je dis ça avec toutes les précautions d'usage.»

Jacques Besnard
Jacques Besnard (56 articles)
Journaliste
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