France

Voici ce qui est en train de profondément changer en politique en 2017

Claude Askolovitch, mis à jour le 12.01.2017 à 16 h 43

On a appelé ça la triangulation, l'art de jouer à la fois dans son propre camp et dans celui de son adversaire. En 2017, cette recette qui a connu un succès si fulgurant semble épuisé au profit de lignes plus pures.

Photos: François Fillon, THIERRY CHARLIER / AFP I Emmanuel Macron, PHILIPPE DESMAZES / AFP / Benoît Hamon, JEAN-CHRISTOPHE VERHAEGEN / AFP

Photos: François Fillon, THIERRY CHARLIER / AFP I Emmanuel Macron, PHILIPPE DESMAZES / AFP / Benoît Hamon, JEAN-CHRISTOPHE VERHAEGEN / AFP

Avez-vous remarqué la fragrance authentique qui imprègne la campagne? Le temps est revenu des produits naturels, avec de vrais morceaux d’identité dedans. La politique s’avance dans un refus des adjuvants, et ses camelots nous assurent de l’ingénuité de leur marchandise, ni coupée, ni frelatée.

La droite vient de choisir François Fillon qui n’est rien d’autre que de droite; il caressa, le stratège, chaque zone érogène de son camp, de l’immigration, du libéralisme, des fonctionnaires en trop, de la sécu trop lourde, du christianisme dont nous venons, de la campagne dont nous venons aussi, des paysans qui savent, eux…

La gauche frémit à son tour, dit-on à Benoit Hamon, qui coche uns à uns les invariants historiques. On appréciera notamment, plus idéologique que le revenu universel, sa confiance et son investissement dans le pouvoir syndical, auquel il veut donner un droit de veto sur les «décisions stratégiques» dans les grandes entreprises. C’est un marqueur. Cela ne ment pas. Cela a le parfum de l’éternité. Elle n’est donc pas achevée, l’éternité de la gauche, si l’on parle encore ainsi?

Siphonner l'adversaire

Il fut un temps où ces gens-là, ceux qui nous gouvernent voulaient être autre-chose qu’eux-même; quand on faisait savant, depuis les années 1990, on appelait ça la triangulation. C’était un truc chic et hégélien, de la dialectique, thèse-antithèse-synthèse, prétendait son inventeur, un communiquant nommé Bill Morris qui conseillait Clinton (un Président démocrate que le business aimait bien et que la postérité, charmante, a lavé de ses escapades sexuelles avec une stagiaire à peine majeure de la Maison-Blanche).

Il s’agissait de siphonner les aspirations de la droite pour faire passer la gauche. En route pour sa réélection de 1996, Clinton parlerait comme un républicain méfiant envers l’État, qui proposerait des réductions d’impôts et ne croirait plus aux idéologies.

«Il ne faut pas demander au gouvernement ce que nous devrions faire par nous-mêmes. […] J’espère vivement que lors des débats sur ces questions passionnantes nous serons capables de dépasser les arguties stériles. […] Mettons de côté l’esprit partisan. […]  Que l’ultime question que nous posons à ce que nous faisons soit simple: est-ce bon pour le peuple américain?»

Évidemment, c’était un peu une blague, et ce n’était pas si nouveau. On l’avait fait.  Ca permettait d’habiller de science et de ruse quelques désirs bien compréhensibles. La droite, après tout, avait droit à une âme, à l’art et la beauté des choses, et la gauche, aux assiettes garnies. Ça existait depuis si longtemps, quand Pompidou avait Boulez, quand Giscard avait du coeur et l’avortement et la majorité à 18 ans. Sarkozy supprimerait la double peine et donnerait droit de république aux musulmans.…

À gauche, une lame de fond

La gauche française ne triangula pas la première. Elle s’y mit un peu contrainte, quand l’économie démentit ses franchises, au début des années 1980, mais ensuite, quel talent! La gauche fut le parti de la désinflation (Delors), du serrage de vis financier (Bérégovoy), de l’étouffement du mouvement social (Rocard et les infirmières), de la sécurité première des libertés (Jospin, Chevènement), de l’État qui ne peut pas tout (Jospin), de la baisse des charges (Hollande), des restructurations capitalistiques (Strauss-Kahn), de la police et des gendarmes qui sont nos amis et qu’on ne doit pas critiquer (Valls), du libéralisme joyeusement crapulesque (Mitterrand, Tapie)…

Tout n’est pas à jeter dans les triangulations. Il y a même des sincérités, bonnes gens, et puis du bon chez tout le monde, pensent nos voisins les sondés. En plus, il y avait Le Pen, il fallait faire bloc! Ça nous a pris de longues années. On cherchait chez l’autre ce qu’on aurait de mieux. Chirac et sa fracture sociale, Mitterrand et son atlantisme, Léotard et les courses à pieds. On ne pouvait aimer vraiment que l’objet un peu différent, décalé, voyez-vous? Le produit net était ringard. Emmanuelli n’avait pas une chance…

Et ça a changé.

Ça fait un moment qu’on le sentait venir, dans les coups de cœur et les emballements. Que la production éditoriale de droite devienne nauséeuse était la preuve que le goût authentique revenait, il faut le temps de se remettre en bouche ce qu’exhalent Zemmour ou Valeurs Actuelles. Que l’on s’entichât de Mélenchon attestait la mémoire longue des lecteurs du Père Duchesne! Ça a commencé à la fin de Nicolas Sarkozy, quand, lui-même, ayant tant divagué, cherchait des preuves dans le buissonisme. Le hollandisme, dans sa décomposition, achève le processus, cette permanence de substitution. Ayant fondu et s’étant déshonoré dans une ultime tentative pour se trianguler à droite, dans la déchéance de nationalité, Hollande, auto-dissous, donne l’occasion d’en finir avec l’intelligence et la ruse, ces crapuleries. Autant être vrai, si l’on est fichu? Dans ce vrai, qui sait, se cachera le succès?

La fin des habiles

Macron le premier échappé de la maison Hollande, est réellement libéral, dans de pleines acceptions du terme. Il s’en porte excellemment. Hamon est de gauche. Cela lui donne une aspérité et un charme du revival, un intérêt militant, également une indulgence médiatique. Car évidemment, nous sommes encore au stade des représentations, et de de qu’en écrit la planète des observateurs, qui s’ennuie. La triangulation fut aussi une affaire de journalistes, qui criaient «Olé» à chaque espièglerie, chaque invention, chaque trahison fructueuse. Les confrères sont las d’admirer les habiles, ils ont envie de respecter ceux qui ne vacillent pas.

Il ne faut pas chercher plus loin les embarras (momentanés) de Manuel Valls, qui patine en campagne devant des media dépourvus d’indulgence, et même ravis de ses hésitations. Il est de cette période trinagulatoire dont on voudrait se débarrasser, ayant si bien communiqué et construit en s’opposant aux réflexes des siens, économiquement, socialement, sécuritairement, stylistiquement, dans des autorités surjouées. Un homme de gauche devenant de droite, quelle fin de l’histoire!

Évidemment, c’était plus compliqué que ça. Valls renouait avec une authenticité de gauche oubliée, la gauche des Moch et des Clemenceau, qui avaient fait de la police et de l’ordre un art socialiste ou radical de gouverner l’État. Valls était, triangulant, sincère et authentique à sa vérité. L’ironie de cette campagne, c’est de le voir, désormais, trianguler autrement en mettant de la gauche dans ce qu’il est devenu… Tout ceci, à expliquer, prend du temps, lasse le lecteur, et celui qui raconte. L’électeur, on verra bien. La subtilité des contrepieds nous a amené au vide. On sent comme une envie de reprendre à la base. Politique, année zéro. Zéro?

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (136 articles)
Journaliste
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