Monde

Pourquoi le site Buzzfeed a publié des mémos sur Trump que personne d'autre ne voulait publier

Will Oremus, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 11.01.2017 à 16 h 08

Le site Buzzfeed a publié des mémos explosifs sur Trump et la Russie que tout le monde connaissait et dont personne n’osait parler.

Donald Trump, le 9 janvier 2017 à New York |
TIMOTHY A. CLARY / AFP

Donald Trump, le 9 janvier 2017 à New York | TIMOTHY A. CLARY / AFP

Mardi 10 janvier, Buzzfeed a publié un dossier de 35 pages comportant plusieurs mémos dont les informations auraient été rassemblées par un ancien agent des renseignements britannique dans le cadre des enquêtes sur les rivaux de Trump pendant la campagne, concernant des liens supposés entre le président élu Donald Trump et la Russie. On peut y lire que les autorités russes «cultivent des liens et soutiennent» Trump depuis «au moins cinq ans», et que l’auteur du dossier aurait obtenu des informations compromettantes sur Trump, notamment une vidéo d’actes sexuels «pervers» réalisés dans un hôtel de Moscou.

Ce dossier n’est pas nouveau. Buzzfeed et de nombreux autres médias d’informations avaient mis la main dessus bien avant mardi et enquêtaient sur ses diverses affirmations. Mother Jones avait écrit sur le sujet avant les élections, le 31 octobre, et publié quelques citations. Des personnalités éminentes du Congrès l’avaient également vu et y avaient même fait allusion publiquement, et le Guardian a signalé mardi que le sénateur John McCain l’avait transmis au directeur du FBI, James Comey, le mois dernier. Mais personne ne l’avait encore publié dans sa stupéfiante intégralité avant ce mardi—en partie parce que, comme l'a expliqué mon collègue Joshua Keating, «rien dans ces mémos n’a été confirmé, et même leur provenance est trouble».

Pourquoi maintenant?

Buzzfeed a publié ce dossier dans son intégralité, précédé de toute une série de mises en garde sur sa véracité et assorti, peu après sa publication, d’un démenti véhément de l’avocat de Trump, Michael Cohen, sur qui le mémo fait bon nombre d’affirmations. Pourquoi le site a-t-il choisi de publier ce que tant d’autres avaient choisi de garder pour eux? Et pourquoi justement maintenant? Les réponses révèlent que les médias prennent toujours leur fonction de «vigiles» plus au sérieux qu’on ne le pense souvent—même s’il leur arrive d’y déroger. Ben Smith, le rédacteur en chef de Buzzfeed, justifie sa décision de publier le dossier dans un mémo à l’intention de son équipe, qu’il m’a ensuite fourni avant de le publier sur Twitter:

Voici la note que j’ai envoyée à @Buzzfeednews ce soir:

«Comme vous l’avez sûrement déjà vu, ce soir nous avons publié un dossier secret qui avance des affirmations explosives et non-vérifiées sur Donald Trump et la Russie. Je veux vous expliquer brièvement comment nous avons pris la décision de le publier.

 

Nous avons publié le dossier, obtenu par Ken Bensinger grâce à ses fameuses et féroces méthodes d’investigation, afin que, comme nous l’écrivons, “les Américains puissent se faire leur propre avis sur les affirmations qui circulent aux plus hauts niveaux du gouvernement des États-Unis au sujet du président élu”.

 

Nous prétendons pratiquer un journalisme transparent qui partage ce dont il dispose avec nos lecteurs. Dans le doute, nous optons toujours pour la publication. Dans ce cas, le document circulait largement dans les plus hautes sphères des médias et du gouvernement américain. Il semble être à l’origine d’un ensemble d’affirmations floues qui vont du chef de la majorité au Sénat jusqu’au directeur du FBI et d’un rapport que les agences de renseignements ont remis au président et au président élu.

 

Comme nous le signalons dans notre article, il existe de sérieuses raisons de mettre ces affirmations en doute. Nous enquêtons sur les détails de ce document depuis des semaines et allons continuer à le faire.

 

Publier ce document n’a pas été une décision facile, et certaines personnes de bonne volonté pourront être en désaccord avec notre choix. Mais la publication de ce dossier reflète notre manière de voir le travail des journalistes en 2017.»

Smith n’explique pas pourquoi Buzzfeed a attendu jusqu’à maintenant pour publier ce document, et il a refusé de faire d’autres commentaires pour cet article. Mais la publication a eu lieu presque immédiatement après que CNN a annoncé mardi que de hauts responsables des renseignements américains avaient montré à Trump et à Obama un résumé de deux pages de ce dossier. Ce synopsis était présenté comme une annexe officielle aux briefings de sécurité classés remis à Obama et à Trump sur l’ingérence russe dans les élections américaines, explique CNN. Certaines sources ont également confié à CNN que le «gang des huit» leaders du Congrès avait également reçu un résumé du dossier.

Des affirmations prises au sérieux

Le fait que de hauts responsables des renseignements américains aient jugé pertinent de briefer Trump et Obama sur le dossier semblerait indiquer qu’ils prennent ces affirmations quelque peu au sérieux, même s’ils n’ont pas été capables de les vérifier et, comme le souligne Buzzfeed, que les mémos contiennent quelques «erreurs certaines.» Mais l’article de CNN laisse penser que le rôle de ce briefing était en partie d’informer Trump que ce dossier existait et qu’il circulait au plus haut niveau du gouvernement américain.

CNN ne rend pas compte des détails des mémos car nous n’avons pas été en mesure de corroborer de façon indépendante le contenu des affirmations qui y figurent

 

 

Voici comment CNN justifie son refus de divulguer les affirmations: «À ce stade, CNN ne rend pas compte des détails des mémos car nous n’avons pas été en mesure de corroborer de façon indépendante le contenu des affirmations qui y figurent.» Smith et Buzzfeed n’ont pas vu les choses de la même façon. S’ils ne l’avaient pas publié mardi, peut-être qu’un autre l’aurait fait à leur place.

(Slate, pour sa part, a suivi Buzzfeed et publié le dossier plus tard mardi dans le cadre du post de blog de Joshua Keating sur le sujet. Lorsque je lui ai demandé pourquoi Slate l’avait publié, la rédactrice en chef Julia Turner m’a répondu: «Les mémos publiés par Buzzfeed sont des documents qui méritent de faire les actualités, et la décision de Buzzfeed de les publier était aussi une information. En couvrant le scoop de Buzzfeed et ses implications, nous avons décrit les affirmations contenues dans les mémos et les doutes sur leur véracité; nous pensions que cela servait mieux nos lecteurs de republier les documents pour qu’ils puissent juger des mémos par eux-mêmes.»)

Des accusations explosives

Avec ces mémos, nous avons en main un ensemble d’accusations explosives contre le président élu que pour l’instant, personne n’a été capable ni de vérifier, ni de déboulonner complètement. Ce qui est remarquable à notre époque de médias sociaux, de blogs, de polarisation de la politique, de piratages et autres fuites, c’est que ce dossier soit resté privé si longtemps, alors même que la campagne de Clinton et que les démocrates voyaient leurs communications privées étalées au grand jour par les médias. Nul doute que cela ait été dû au moins en partie à la nature sensationnelle des affirmations et à l’énorme impact qu’elles pourraient avoir si elles étaient vérifiées ou simplement crues à grande échelle.

David Corn, le journaliste de Mother Jones auteur du reportage du 31 octobre plutôt prudent en comparaison, a tweeté mardi soir qu’il n’avait pas publié l’intégralité des mémos à l’époque parce qu’il n’avait pas pu vérifier les affirmations qu’ils contenaient. Pour Corn—et pour la journaliste Julia Ioffe, qui a tweeté avoir été «approchée avec ce sujet» mais avoir refusé de le traiter parce qu’il était «impossible à vérifier»—c’était une question de déontologie et de manière normale d’opérer. Il est clair qu’internet n’a pas transformé le journalisme en une foire d’empoigne sans vergogne où tout est bon pour générer du trafic.

«1. À l’intention de ceux qui s’interrogent, je n’ai pas publié l’intégralité des mémos des renseignements parce que je ne pouvais pas confirmer les affirmations qu’ils contenaient.»

Pourtant le dossier a fini par être publié, il est donc intéressant de se pencher sur le pourquoi et le comment—et de se demander si c’était inévitable. C’est arrivé par le biais d’une série d’étapes réalisées par différents acteurs, dont chacun s’est appuyé sur les actes de ceux qui venaient avant lui pour justifier ses propres décisions. Buzzfeed l’a sans doute publié en partie parce que CNN en avait parlé. CNN en avait parlé parce que les renseignements avaient briefé Trump sur le sujet. Les renseignements avaient briefé Trump parce que des leaders du Congrès le faisaient circuler. Peut-être les leaders du Congrès le faisaient-ils circuler notamment parce que le chef de l’opposition au Sénat Harry Reid y avait fait allusion dans une autre lettre, qui incendiait le directeur du FBI James Comey pour avoir rendu publiques des informations nuisibles à Hillary Clinton mais être resté muet au sujet des rumeurs courant sur Trump. Chaque acte baissait un peu plus la barre pour les suivants, leur permettant d’utiliser des informations dont ils savaient la véracité invérifiée.

Une nouvelle ère médiatique

Savoir si Buzzfeed a eu raison ou tort de publier le mémo—et s’il aurait dû le présenter avec des commentaires ou un contexte plus critiques—est une question qui sera débattue dans de futurs cours de déontologie du journalisme. Pour l’instant, je me contenterai de souligner que si Smith positionne parfois fièrement Buzzfeed comme un membre des «médias grand public», ici il s’est inscrit dans une tradition différente. Il s’agit de la tradition des médias d’internet et des blogs—ceux dont Matt Drudge était le pionnier, lui qui a notoirement fait éclater le scandale Monica Lewinsky en écrivant que Newsweek faisait de la rétention d'information, et de feu Gawker. C’est une tradition où l’idée que les médias sont des vigiles privilégiés de l’information est regardée avec mépris. C’est une tradition où des informations sensibles et gênantes sur des personnalités publiques sont divulguées sans hésiter, officiellement par respect pour l’intelligence du public et pour son droit à l’information. Et c’est aussi une tradition où les éditeurs sont récompensés pour la publication de ce genre de bombes, non par de prestigieuses récompenses du secteur mais en notoriété, nombre de pages vues et partages sur les réseaux sociaux.

Dans le doute, nous choisissons toujours de publier

Ben Smith, rédacteur en chef de Buzzfeed.com

La manière dont Smith justifie sa décision montre qu’il comprend cette tradition et la place qu’y tient Buzzfeed. «Dans le doute, nous choisissons toujours de publier», écrit-il. Cette posture n’est pas dépourvue de vertu chez les journalistes, dans la mesure où elle fait office de contrepoids social à la tendance des gens en position  de pouvoir à supprimer des informations qui pourraient s’avérer gênantes. La question est de savoir jusqu’où il faut accepter de se laisser conduire par le doute, et Smith reconnaît que cette fois c’est passé de justesse. Ceci dit, lorsque Buzzfeed prétend avoir publié les documents simplement «pour que les Américains puissent se faire leur propre avis» sur les affirmations contenues dans le dossier, cela sonne un tantinet hypocrite. Si les plus grandes agences de renseignements américaines, les membres du Congrès et les journalistes d’investigation—y compris la propre équipe d’investigation décorée de Buzzfeed—n’ont pas réussi à se faire un avis sur les affirmations en question, comment le lecteur moyen en serait-il capable?

Cela ne signifie pas nécessairement que Buzzfeed a eu tort. Il est possible, au moins théoriquement, qu’une telle divulgation viole à la fois les codes journalistiques traditionnels et bénéficie à la société d’une manière qui transcende la déontologie du journalisme. Si les lecteurs ne sont finalement pas plus avancés pour évaluer la véracité de ces documents, le fait qu’ils soient désormais publics va peut-être provoquer l’émergence de preuves dans un sens ou un autre. Mais il est également possible que la publication d’affirmations incendiaires provoque un méchant retour de bâton, pas seulement pour les personnalités impliquées mais aussi pour Buzzfeed et les médias au sens large—surtout si l’on découvre qu’elles étaient fausses.

Will Oremus
Will Oremus (145 articles)
Journaliste
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