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Voici le paradoxe qui voue l'héritage d'Obama aux oubliettes

Jamelle Bouie, traduit par Antoine Bourguilleau, mis à jour le 11.01.2017 à 15 h 11

Notre premier président noir a conservé une foi sans faille dans les valeurs de son pays. Il a été élu grâce à cela. Et son héritage sera détruit pour les mêmes raisons.

Barack Obama, le 10 janvier 2017 I Joshua LOTT / AFP

Barack Obama, le 10 janvier 2017 I Joshua LOTT / AFP

Le mythe de Barack Obama, comme de nombreuses personnes s’accordent à le dire, a débuté lors de la Convention Nationale des Démocrates en 2004, et pour de bonnes raisons –c’est le discours qui a donné un coup d’accélérateur à sa carrière politique, plaçant le sénateur sur l’autoroute qui l’a mené aux plus hautes responsabilités. Mais ce n’est pas ce discours qui a fait de lui un président. Ce discours-là, il l’a tenu lors d’un moment de crise. Son ancien pasteur, le révérend Jeremiah Wright, se trouvait au beau milieu d’une tempête médiatique après un sermon délivré en 2003 après l’invasion de l’Irak. «Non, non, non. Dieu ne bénit pas l’Amérique», tonnait Wright dans cette vidéo célèbre aux États-Unis. «Dieu maudisse l’Amérique!»

Face à un tel discours tenu par un prêtre controversé, Obama aurait pu se contenter de l’ignorer –de le traiter comme un «fait divers qui fait diversion». Mais Wright était un peu plus que controversé. Il était noir. Et il s’inscrivait dans une tradition religieuse et politique noire qui condamne l’Amérique pour la manière dont elle traite les personnes noires ou basanées, pour le génocide des Indiens et l’esclavage des Africains, pour les camps et les déplacements forcés. Aux yeux de Wright, l’Amérique était pècheresse et tant qu’elle n’aurait pas pris ses péchés à bras le corps, Dieu ne la bénirait pas. Dieu ne bénit pas l’Amérique. Dieu maudit l’Amérique!

Une union plus parfaite

Pour Obama, qui a fondé sa posture politique en prenant ses distances avec cette rhétorique –en s’éloignant donc du ton et des voix générales de la politique noire–, le sermon de Wright était un désastre. Pour opérer au sein du courant majoritaire, pour obtenir de l’influence et du pouvoir, les personnalités publiques noires ont toujours dû naviguer dans un détroit bordé de récifs, celui du comportement acceptable. Ils ne peuvent en aucun cas se laisser aller à la colère ou se montrer passionnés. Et pour Obama, qui visait un poste par excellence réserve à des hommes blancs, il était fondamental de prouver qu’il n’était ni Al Sharpton, ni Jesse Jackson et qu’il n’avait ni ressenti ni frustration à l’égard de ce pays.

Et c’est ainsi que le 18 mars 2008, Obama a prononcé à Philadelphie un discours aujourd’hui connu sous le nom de «Une union plus parfaite». Il y condamnait les propos de Wright sans pour autant nier ses sources et, tout du long, il y démontrait les qualités qui l’ont défini comme président: un sens de l’équilibre, une volonté délibérée de s’adresser à la part de lumière de ses adversaires, une croyance dans l’idée qu’il existe toujours un terrain d’entente.


Aujourd’hui que Barack Obama vient de prononcer son discours d’adieu et un peu plus d’une semaine avant le discours d’investiture de Donald Trump, le plus célèbre des discours d’Obama sonne un peu différemment, tout comme le sermon dont il a été à l’origine. Ce que le «Dieu maudit l’Amérique» de Jeremiah Wright contenait de condamnation de l’Amérique, le discours d’Obama le remplaçait par un discours clair sur la nature de l’Amérique et ses péchés. Il refusait de détourner les yeux des recoins les plus sombres de l’histoire, de les traiter comme de simples écarts sur la route du progrès. Il posait un diagnostic éclairé sur le racisme comme force motrice de la culture américaine. Il savait que nous ne pouvions pas échapper à notre passé.

Vision distordue

Si Obama avait vraiment compris ces leçons, il aurait sans doute été mieux préparé au retour de bâton qui va saper son héritage. Si Obama n’avait pas écarté d’un revers de main le pessimisme de Wright, il aurait peut-être pris davantage conscience des dangers qui nous attendent. Mais alors, et très probablement, il n’aurait pas été Barack Obama, président des États-Unis. C’est là toute l’ironie de l’histoire: cet optimisme qui a permis à Obama de décrocher la mandature suprême  cette foi dans une union toujours perfectible– est totalement inadéquat face à la rage revancharde qui a permis l’élection de Trump.

Le réverend Wright exprime une vision selon laquelle le racisme blanc serait endémique dans ce pays, et qui met en avant ce qui ne marche pas en Amérique plutôt que de parler de ce que nous savons qui marche en Amérique

«La profonde erreur que commet le Révérend Wright dans ses sermons n’est pas de parler du racisme de notre société, disait Obama à Philadelphie. C’est qu’il en parle comme si notre société était figée; comme si aucun progrès n’avait été enregistré; et comme si ce pays –un pays qui a permis à l’une de ses ouailles de se présenter au plus haut poste du pays et de construire une coalition de noirs et de blancs, de latinos et d’asiatiques, de riches et de pauvres, de jeunes et de vieux –était irrémédiablement lié à ce passé tragique.»

Des progrès avaient été enregistrés déclarait Obama, nous n’étions plus liés à ce passé. Et en disant cela, Obama se présentait naturellement comme un homme fondamentalement différent de Wright. Il ne maudissait pas l’Amérique. Il y croyait. Il lui faisait confiance. Il était noir, certes, mais n’avait pas les mêmes revendications que Wright –il ne partageait pas sa colère. Cela est très visible au début du discours, lorsqu’Obama répudie Wright d’une manière on ne peut plus directe. Le révérend «exprime une vision profondément distordue de ce pays –une vision selon laquelle le racisme blanc serait endémique dans ce pays, et qui met en avant ce qui ne marche pas en Amérique plutôt que de parler de ce que nous savons qui marche en Amérique».

L'époque n'est plus civilisée

Cela ne signifie pas que «Une union plus parfaite» était un discours hypocrite. Loin de là. Ce discours résume l’essence même des croyances d’Obama et sa posture rhétorique, centrée sur ce qui unit de manière essentielle tous les Américains, nos espoirs et aspirations communes. Il reflète sa «foi inébranlable dans la générosité et l’honnêteté du peuple américain», et sa foi dans les institutions des État-Unis. Et si ce discours n’annonce en rien les évènements des huit années qui vont suivre, il offre une sorte de vadémécum de la manière dont Obama va, durant sa présidence, traiter les controverses et franchir les obstacles: avec générosité, œcuménisme politique et bonne volonté.

Voilà une approche civilisée pour une période civilisée. Mais l’époque n’est hélas plus civilisée. En quittant ses fonctions, Obama fait face à un nouveau président qui cherche à l’écarter en le présentant comme une sorte de monstruosité que l’on aurait infligé à la «vraie Amérique». Qui s’est appuyé sur la haine raciale, religieuse et misogyne pour s’emparer du pouvoir, qui représente une énorme menace pour notre démocratie libérale et pluraliste, signe avant-coureur d’un nationalisme autoritaire. Et dans un tel moment de bouleversement, l’approche d’Obama ne suffit plus.

Foi dans les institutions

À dire vrai, l’inadéquation d’Obama est palpable dans la manière dont il a traité la transition avec Trump, en le traitant comme une personnalité politique normale, ayant le même respect que les autres pour les processus et normes. Durant sa dernière conférence de presse de 2016, Obama a ainsi affirmé qu’il continuerait sa «coopération» avec le président-élu et que le problème posé par les hackeurs était un problème intéressant les deux camps politiques et dont il espérait que l’administration de Trump s’en occuperait.

«J’espère que le président élu aura à cœur, tout comme moi, de s’assurer qu’aucune influence étrangère ne vienne s’immiscer dans notre processus électoral», a dit Obama. Certes, il y a de la stratégie là-dedans, une tentative délibérée de normaliser Trump et de lui faire comprendre les contraintes du poste. Mais toute cela reflète également la foi d’Obama dans les institutions et les processus, alors que selon toute vraisemblance, ces institutions et ces processus ne pourront en rien arrêter la soif de pouvoir de Trump.

Il n’est pas inutile de revenir à ce fameux sermon de Wright. Il ne fait aucun doute qu’il s’agit là d’un discours raté, teinté même de pensées conspirationnistes. Mais il comporte aussi quelques idées fortes, notamment l’idée qu’il ne faut pas confondre Dieu et le gouvernement.

La malédiction du racisme

Wright explique pourquoi. Il déclare à ses paroissiens que «les gouvernements mentent». Il met cela en lumière en parlant du racisme. «Ce gouvernement a menti en affirmant qu’il croyait à l’idée que les hommes ont été créés égaux. La vérité, c’est qu’il pense que tous les hommes blancs ont été créés égaux.» Mais heureusement, dit-il à ses ouailles, «les gouvernements changent». Et il met l’accent sur ce point d’une manière que ne renierait pas Obama:

«Avant Abraham Lincoln, le gouvernement de ce pays disait qu’il était légal de maintenir les noirs esclaves, à perpétuité. La perpétuité, selon les mots de l’université de Chicago, signifie pour toujours. Quand Lincoln a été élu président, le gouvernement a changé. […]

Avant les lois sur les droits civiques et l’égalité votées par le gouvernement de ce pays, la ségrégation régnait à l’égard des noirs, la discrimination légale, voulue par le gouvernement, empêchait les noirs de voter; les noirs devaient manger dans des lieux séparés, parce que le gouvernement l’avait décidé, vous deviez vous asseoir dans d’autres lieux que les blancs parce que le gouvernement l’avait décidé et vous deviez être enterrés dans un cimetière à part. C’était de l’apartheid, à l’Américaine, du berceau au linceul, tout cela parce que le gouvernement en avait décidé ainsi.  Mais devinez quoi?Les gouvernements changent!»

Wright ne rejette pas l’idée que l’Amérique puisse se débarrasser son racisme. Mais à ses yeux, il y a des limites à cela. Et pourquoi? Mais parce que les gouvernements échoue, aussi:

Nous avons effectué ce bout de chemin sur la longue route du progrès, en sachant pertinemment que notre œuvre est et sera toujours incomplète

«Quand il s’est agi de traiter décemment ses citoyens d’origine africaine, l’Amérique a failli. Elle les a enchainés. Le gouvernement les a placés dans des prisons réservées aux esclaves, les a mis aux enchères, dans les champs de coton, dans de mauvaises écoles, dans des logis insalubres, les a livrés à des expériences scientifiques, leur a confié les métiers les plus mal payés, les a écartés de la protection de la loi, les a tenus à l’écart de ses bastions bien éduqués et les a enfermés dans une position désespérée, sans espoir d’amélioration.»

L'arc moral

Wright considère donc qu’il y a eu des progrès, mais également de profondes continuités entre le passé et le présent. Dans son sermon, le racisme est présenté comme un élément fondamental. Voilà pourquoi il finit par dire que «Dieu maudit l’Amérique de traiter ses citoyens comme moins que des humains» une phrase qui envisage la possibilité d’un changement par la rédemption, mais pas sa garantie.

Obama a donc prononcé son discours d’adieu, à Chicago. «Nous avons effectué ce bout de chemin sur la longue route du progrès, en sachant pertinemment que notre œuvre est et sera toujours incomplète», a récemment déclaré Obama dans une interview sensée présenter le contenu de son discours –ce qui s’est avéré; un discours optimiste, visant à inspirer ses concitoyens.

«Souvenez-vous que l’Amérique est une histoire que l’on raconte à l’horizon du long terme, avec des à-coups, parfois ponctuée de temps difficiles, mais au finale écrite par des générations de citoyens qui ont, bon an mal an, trouvé le moyen de travailler ensemble, sans bruit, pour former une union plus parfaite.»

Obama a donc terminé là où il avait commencé, avec un message d’espoir, fondé sur l’optimisme, fondé sur cette idée que –malgré les douleurs et les inévitables temps difficiles– l’arc moral de l’univers est long, mais tend vers la justice, comme le disait l’abolitionniste Théodore Parker.

Le quotidien et l'horizon

Le problème c’est que nous faisons face à bien plus que des difficultés potentielles. Nous faisons face à une administration qui semble bien déterminer à nous montrer que cet arc tend dans une autre direction. Trump et les réactions sur lesquelles il s’est appuyé ont mis à nu les limites de l’optimisme d’Obama. Quand nous regardons le passé avec recul, nous voyons une histoire de progrès; l’esclave est devenu libre; le métayer a échappé à l’apartheid. Mais d’un point de vue individuel, le temps n’a pas de tendance particulière; la personne réduite en esclavage ne distingue pas sa libération à l’horizon; le métayer ignore si ses enfants auront une meilleure vie que la sienne. Et même si la justice arrive enfin, elle ne change en rien le fait qu’ils ont vécu des vies définies par son antithèse même.

La vision d’espoir et de changement, portée par Obama, met tout cela de côté. Pas celle de Jeremiah Wright. S’appuyant sur la notion de péché, elle expose l’idée que nous pouvons revenir en arrière. Elle laisse entendre la possibilité d’un président Trump, car elle ne se fait aucune illusion sur le pays et ses institutions.

Obama a rejeté la vision de Wright dans un discours qui a sauvé sa campagne et lui a permis de devenir président. Mais au vu des circonstances actuelles, il est évident que nous aurions peut-être dû davantage prêter attention au discours de Wright. Obama considérait sa candidature et sa présidence comme une partie intrinsèque de l’histoire du progrès en Amérique. Mais les gouvernements changent, comme le dit le pasteur. Les choses peuvent et vont empirer. Maudite soit notre union toujours perfectible.

Jamelle Bouie
Jamelle Bouie (45 articles)
Journaliste
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