Parents & enfants

Laisser ou ne pas laisser un bébé pleurer: telle n'est pas la question

Béatrice Kammerer, mis à jour le 12.01.2017 à 15 h 12

Par notre façon d’interagir avec nos enfants, nous leur transmettons bien plus que nous le pensons.

Un nouveau-né, Tom, pleure dans son berceau, le 05 juin 2001 au service maternité de l'hôpital franco-britannique de Levallois-Perret. DIDIER PALLAGES / AFP

Un nouveau-né, Tom, pleure dans son berceau, le 05 juin 2001 au service maternité de l'hôpital franco-britannique de Levallois-Perret. DIDIER PALLAGES / AFP

Pour lancer une polémique sur les réseaux sociaux parentaux, rien ne vaut un petit article sur les pleurs de bébé. Mélangez quelques propos péremptoires, un peu de concours du meilleur parent, de fascination pour des sociétés lointaines censées être plus proches de l’humain «naturel», le tout saupoudré de psychobiologie alarmiste et c’est parti pour une foire d’empoigne d’une quinzaine de jours! Laisser pleurer ou ne pas laisser pleurer, telle est la question, simple et clivante. Loin de moi l’idée de promouvoir le retour de la terrible vision passéiste du bébé-tube digestif, sur lequel on pratiquait jusque dans les années 1970 des opérations sans anesthésie... Mais il me semble que le débat récurrent sur la nocivité (ou non) des pleurs de bébé est assez largement stérile, qu’il attise les tensions voire culpabilise inutilement les parents, sans poser la véritable question: non pas celle de savoir combien de minutes un bébé pleure chaque jour mais plutôt de comprendre quelles valeurs sociales, quels modèles d’interaction, quelle considération pour l’enfant et ses expressions corporelles notre manière de gérer ces pleurs sous-tend-elle?

Les guerres de tranchées parentales

Comme souvent en matière de parentalité, il y a les pros et les antis, comme en témoignent les commentaires postés sous cet article à succès: il y a ceux qui craignent que leur enfant les manipule et les réduise en esclavage, ceux qui voient dans chaque émission sonore de leur bébé le risque d’un traumatisme psychologique incurable, et au milieu, l’immense majorité de ceux qui cherchent le meilleur moyen de concilier leurs besoins vitaux avec ceux de leur enfant. Ceux-là se font attaquer de toute part: parce qu’ils «cèdent» trop aux «caprices» de leur nourrisson de quelques heures, ou au contraire parce qu’ils ont osé «l’abandonner à ses pleurs» pour aller faire pipi.

Dans ces articles, la manière de gérer les pleurs de bébé n’est presque jamais présentée comme un choix éducatif. Au contraire, elle est attaquée sous un angle résolument biologique, les parents attendant de la recherche médicale qu’elle leur énonce quel comportement sera préférable à quel autre. Pourtant, s’agissant de pleurs modérés, hors d’une situation de carence éducative ou de maltraitance, il se pourrait bien que la médecine n’ait aucune réponse définitive à formuler. Dès lors, ces articles à forte audience sont contraints de s’appuyer sur des raccourcis douteux n’ayant de scientifique que l’apparence. On note par exemple la récurrence de l’exploitation outrancière de la référence à la thanatose, un réflexe présent chez certains animaux qui consiste à simuler la mort pour échapper à ses prédateurs (ou au contraire pour s’approcher de ses proies), que certains psychologues n’hésitent pas à comparer au comportement des bébés qui deviennent silencieux après une longue période de pleurs. Leurs intentions sont bonnes, dans la mesure où ils espèrent convertir tous les parents à un modèle éducatif plus respectueux de l’enfant mais les méthodes sont non moins problématiques. Le plus préoccupant reste pourtant que ces articles semblent présupposer qu’il existerait une unique manière, optimale, de gérer les pleurs de bébé, et plus généralement l’interaction entre un nourrisson et son pourvoyeur de soin.

Pleurer, c’est culturel?

Beaucoup d’entre nous pensent que les pleurs de bébé, tels que nous les connaissons en Occident, sont un comportement naturel et universel des jeunes enfants. Pourtant, il semble difficile d’affirmer une telle chose. Certains spécialistes tels que Debra Zeifman, professeur de psychologie au Vassar College (USA), estiment qu’une composante sociale et interactionnelle intervient dans l’intensité et la fréquence des pleurs dès l’âge de deux mois, ce qui en ferait dès lors un comportement très loin d’être 100% «naturel». De son côté, Jack Katz, professeur de sociologie à l’Université de Californie de Los Angeles, soulignait dans son ouvrage de référence sur la sociologie des émotions, l’«incohérence heureuse» des conclusions des études ayant cherché à montrer quel comportement maternel était le plus efficace pour réduire les pleurs des nourrissons. Répondre avec rapidité aux sollicitations des bébés permet-il de limiter les cris ou au contraire risque-il d’en accroître la fréquence? Personne ne saurait le dire et selon Katz, cette absence de consensus permet non seulement de légitimer un grand nombre de comportements parentaux mais plus encore de reconnaître que ceux-ci sont d’abord à l’image du tissu culturel et social dans lequel le couple parent-enfant évolue.

Pour autant, pas question de les considérer comme des épiphénomènes, bien au contraire: pour Jack Katz, on a tendance à réduire le comportement communicationnel des jeunes enfants aux traces de langage verbal qu’on y identifie alors que les pleurs pourraient bien s’inscrire au sein d’un langage corporel plus vaste par lequel les humains se relient les uns aux autres et dont le langage verbal ne serait qu’une composante. S’agissant des pleurs de bébés, cette interprétation pourrait bien nous placer face aux contradictions de notre modèle éducatif occidental: à la fois nous souhaitons que les pleurs des bébés ne soient que des manifestations biologiques, des réflexes basés sur des besoins vitaux qu’on ne pourrait pas imputer à la «volonté» du bébé; et en même temps, nous espérons que ces pleurs soient un élément de communication, le signe que notre bébé à «quelque chose» à nous dire qu’il nous appartiendrait de découvrir. 

Les émotions, c’est naturel?

Si on admet que les manifestations des émotions que sont les pleurs sont des éléments fortement déterminés culturellement, peut-on tout de même s’entendre sur l’idée que les émotions sont universelles? Cette question est âprement débattue dans la communauté scientifique. En particulier, elle oppose psychologues et anthropologues, dans un débat qui ressemble à celui de la poule et de l’œuf: l’émotion est-elle déterminée par les processus biochimiques en jeu, ou par la manière dont un individu donné va interpréter ces signaux biologiques comme un ressenti pertinent? Ou encore par la façon dont ce ressenti peut être nommé par une langue, trouver une signification au sein d’une culture, et finalement se voir renforcé ou inhibé par les normes sociales apprises dès le plus jeune âge? Le débat est loin d’être tranché.

Parmi les défenseurs du point de vue biochimique, on peut citer les travaux du psychologue Paul Ekman (fortement inspiré par Charles Darwin), qui dans les années 1970 a tenté de montrer qu’il existait six émotions de base, universellement éprouvées que seraient: la tristesse, la joie, la colère, la peur, le dégoût, la et surprise (toute ressemblance avec des personnages de dessins animés étant totalement non fortuite). Il a en particulier basé sa démonstration sur la mise en évidence des capacités des individus à identifier, grâce aux expressions faciales, l’émotion qui traverse un autre individu, même si celui-ci appartient à une culture radicalement différente de la sienne. Pour lui, la raison de cet universalisme est simple et correspond à des processus adaptatifs: la peur nous servirait à fuir le danger, la colère à défendre notre territoire, le dégoût à ne pas ingérer de substance toxique. Chaque émotion déclencherait dans notre corps des réactions biologiques nous permettant de mieux faire face aux situations.

Son point de vue est pourtant controversé, notamment par les cognitivistes comme Klaus Scherer, professeur de psychologie à l’Université de Genève, pour qui l’approche d’Ekman ne permet pas d’expliquer la subjectivité des individus, c’est-à-dire pourquoi un même événement peut déclencher des émotions différentes chez les individus, voire des émotions successives différentes chez un même individu. Pour les anthropologues, comme l’américaine Catherine Lutz, cette focalisation sur les variations inter-individuelles ne suffit pas, car elle passe sous silence la forte connexion entre vie affective et contexte socio-culturel. Pour elle, c’est le groupe social qui, par ses normes et son langage, définit les émotions qui, en retour, contribuent à donner un sens culturellement déterminé aux situations. On en veut pour preuve l’existence de certains termes pour nommer des émotions, qui n’existent que dans une langue donnée: c’est le cas de l’amae qui désigne au Japon le sentiment d’une agréable dépendance (celui d’un enfant pour ses parents ou de deux conjoints), l’acédie qui décrivait au Moyen Âge le mal de l’âme provoqué par un manque d’attention pour sa vie spirituelle et religieuse, ou le schadenfreude allemand qui exprime le plaisir sadique ressenti devant le malheur d’autrui.

Exprimer ses émotions, une compétence sociale

Au-delà des mots pour décrire les émotions, l’expression de celles-ci peut aussi être considérée comme plus ou moins acceptable socialement, chacune de ces émotions étant connotées plus ou moins positivement. Par exemple, chez les hommes Ilongots des Philippines, la colère n’est pas perçue comme chez nous comme un risque de rupture sociale, elle est au contraire célébrée et ritualisée. De même, les Ifaluk de Micronésie semblent considérer la peur comme une qualité morale: exprimer sa peur aux autres reviendrait à être considéré comme inoffensif, et plus encore, comme une «bonne» personne. Pendant longtemps en Occident, l’expression individuelle des émotions a plutôt été jugée d’une manière négative, en tant que celles-ci s’opposaient à la raison et étaient donc considérées comme impropres à l’humain civilisé. De nos jours, la perception est différente, en particulier, l’idée selon laquelle il «faut» parler de ses émotions, que celles-ci doivent «sortir» est très répandue. Sans doute faut-il y voir la trace des théories psychanalytiques qui ont fait de la parole sur soi une thérapeutique à part entière. Rien n’indique pourtant que cette manière de voir les émotions comme étant contenues dans un réservoir prêt à exploser soit plus qu’une idée reçue. En 2005, Bernard Rimé, professeur de psychologie à la faculté de Louvain, a publié un ouvrage consacré au partage social des émotions dans lequel il montre, études à l’appui, que l’effet «défouloir» de l’expression des émotions n’est pas confirmé par le vécu des personnes. Loin de permettre d’«évacuer le trop-plein» comme on le pense souvent, le partage des émotions aurait plutôt tendance à raviver les souvenirs pénibles. Pour Bernard Rimé, la seule véritable fonction bénéfique du partage des émotions resterait de resserrer les liens sociaux entre les individus qui se sont confiés et ceux qui ont écouté, une réassurance qui n’en est pas moins précieuse lorsqu’on traverse un moment difficile.

Reste qu’il existe aussi des situations où l’expression des émotions est socialement obligatoire, ainsi que les avaient mises en évidence l’anthropologue Marcel Mauss dès 1921. C’est le cas des enterrements où la tristesse est de mise, des remises de cadeaux où nous sommes sommés de montrer notre reconnaissance, de même que ce pourrait bien être la joie prescrite des fêtes de fin d’année qui semble si douloureuse à celles et ceux qui ne souhaitent ou ne peuvent y prendre part. C’est ce qui fera dire dans les années 1930 au sociologue Maurice Halbwachs: «Amour, haine, joie, douleur, crainte, colère, ont d'abord été éprouvés et manifestés en commun, sous forme de réactions collectives. […] Par-là, on peut dire que chaque société, chaque nation, chaque époque aussi met sa marque sur la sensibilité de ses membres».

Comment parlons-nous aux bébés?

Ainsi, si notre manière de percevoir et plus encore d’exprimer nos émotions porte la marque de la culture dans laquelle nous vivons, on peut admettre que la façon dont on s’adresse aux très jeunes enfants, dont on prend en considération leurs vocalisations et expressions corporelles, dont on porte attention à leur confort ou inconfort, dont on les encourage à formuler leurs besoins, a pour but de leur permettre d’assimiler ces règles culturelles implicites, c’est-à-dire de faire d’eux, des membres socialement compétents du groupe auquel ils appartiennent.

Dans ce cadre, deux linguistes anthropologues, Elinor Ochs et Bambi Schieffelin, ont entrepris dès 1984 d’analyser comparativement les interactions entre les bébés et leurs pourvoyeurs de soin dans trois sociétés très différentes: les classes moyennes blanches américaines, les Kaluli de Papouasie Nouvelle Guinée et les peuples des îles Samoa.

Chez les premiers,  elles ont noté la prédominance d’interactions mère-enfant en face à face, au cours desquelles les mères manifestaient leur volonté comprendre et d’expliciter ce que l’enfant, considéré dès la naissance comme un être social doué d’intentionnalité, avait à dire. Ce type d’échange semble emblématique des valeurs des sociétés occidentales dans laquelle l’enfant est au centre des attentions tout en étant exclu du monde des adultes, dans laquelle il requiert à la fois des soins spécifiques à l’enfance tout en étant l’égal de l’adulte en tant que personne. A ce titre, les mères des classes moyennes américaines apprennent dès le plus jeune âge à leur enfant à interpréter les expressions faciales de ses interlocuteurs et à exprimer son agrément ou désagrément. Ce modèle n’a rien d’universel.  

Chez les Kaluli, les bébés sont au contraire considérés comme des êtres totalement dépourvus d’intentionnalité et de compréhension, ce qui emplit les adultes de pitié à leur égard. Si les mères Kalulis ne laissent jamais seuls leurs bébés et leurs proposent le sein au moindre gémissement, elles ne les considèrent pourtant pas comme des partenaires de communication, et continuent de vaquer à leurs occupations tout en allaitant. Le face à face mère-enfant n’existe pas: même lorsqu’une mère s’adresse à son enfant, elle le place face aux autres membres du groupe social. La situation change brutalement dès que l’enfant maîtrise les mots «mère» et «sein»: là commence un apprentissage très structuré du langage, où les adultes formulent pour lui les phrases d’une manière socialement acceptable et lui demandent de répéter. Ceci correspond à l’apprentissage d’une règle d’interaction majeure chez les Kaluli selon laquelle il est interdit de spéculer sur l’intériorité d’autrui et qui implique que chacun soit capable d’exprimer clairement et de manière assertive ses besoins.

Chez les peuples des îles Samoa, les usages sont encore très différents. Ici, c’est la forte hiérarchisation de la société qui prime: l’enfant doit apprendre seul et dès le plus jeune à adresser ses demandes au pourvoyeur de soin de plus haut rang (sa mère) afin que celle-ci commande aux pourvoyeurs de soins secondaires (notamment, les autres enfants) de satisfaire sa demande. Si en Occident, les mères sont encouragées à se mettre à la place de leur enfant pour répondre à ses besoins, l’objectif est ici opposé: il s’agit d’aider l’enfant à développer les moyens de faire valoir ses demandes, selon les règles sociales de communication hiérarchique en vigueur dans cette société.

Devant cette diversité, il devient difficile de maintenir un point de vue manichéen sur la manière optimale d’interagir avec un très jeune enfant et de prendre en considération ses expressions corporelles: doit-on célébrer l’attention des parents occidentaux, ou dénoncer l’infantilisation dans laquelle ils maintiennent leur progéniture; doit-on soutenir la nécessité d’apprendre aux enfants à expliciter leurs états émotionnels et les identifier chez les autres, ou plutôt axer leur compétence sur  l’apprentissage d’une manière non-violente de le faire, qui respecte aussi le droit d’autrui au respect de son intériorité; doit-on se faire l’avocat empathique des bébés ou leur donner les moyens de percevoir les rapports de force à l’œuvre dans notre société. Une chose est sûre, par notre façon d’interagir avec nos enfants, nous leur transmettons bien plus que nous le pensons nos valeurs, notre vision du monde et du rapport entre les individus, il reste à se demander quelle liberté de penser et de devenir nous sommes encore en mesure de leur accorder.

Béatrice Kammerer
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