France

François Kalfon, le directeur de campagne d'Arnaud Montebourg qui prenait beaucoup de place

Lucas Minisini, mis à jour le 03.03.2017 à 14 h 11

Avec Arnaud Montebourg, ils forment un couple politique. L'ancien ministre est deuxième dans les sondages derrière Manuel Valls, il vise la victoire à cette primaire de gauche, et pourquoi pas, à l’élection présidentielle. A ses côtés, François Kalfon, son directeur de campagne depuis un an est apparatchik du Parti socialiste, qui a acquis beaucoup de pouvoir. Beaucoup trop disent certains.

Arnaud Montebourg et Francois Kalfon lors d'une visite d'Alstom, le 14 septembre 2016, à Belfort | SEBASTIEN BOZON / AFP

Arnaud Montebourg et Francois Kalfon lors d'une visite d'Alstom, le 14 septembre 2016, à Belfort | SEBASTIEN BOZON / AFP

Rose, bleu, rose, bleu. «Montebourg», «Projet France», «Montebourg», «Projet France».  Sur la scène, ces affiches hautes de plusieurs mètres sont disposées à intervalles réguliers. Aux premiers rangs, des «jeunes avec Arnaud» serrent contre eux des posters vantant les mérites de leur champion, «pour les brandir devant les photographes au bon moment», glisse un militant, une légère écharpe en cachemire autour du cou. Dans un coin, les journalistes sont agglutinés. A l’entrée, on fouille les sacs, on vend cafés et bouteilles d’eau, avec en prime un stand entièrement dédié au livre Le retour de la France d’Arnaud Montebourg. Pour l’ancien ministre de l’Economie —aux premières heures du mandat de François Hollande— c’est aussi un retour en campagne ce samedi 5 novembre. Candidat déclaré à l’élection présidentielle de mai 2017, Arnaud Montebourg a donné rendez-vous à la salle de concert Olympe de Gouges dans le XIe arrondissement de Paris. Ancienne prison, 700 places assises, une grande scène, un espace presse, des militants par dizaines, et quelques mesures de musique épique. 

Un show politique se déploie face au public mais non sans coups de stress pour ses fans. «On n’était pas sûr de remplir la salle, c’était 700 places quand même», commente un soutien du candidat, tout sourire. Il peut respirer maintenant. Dans les travées, un homme ne montre aucun signe de joie, lui. Il déambule. Grand gaillard de deux mètres aux cheveux bruns qui forment une mèche contrôlée, il serre quelques mains, observe les militants prenant place dans la salle. Il s’arrête pour échanger quelques mots par-ci par-là. Puis, il reprend sa ronde. Mains derrière le dos, chemise bleu clair passe-partout, il vérifie. Une porte est restée ouverte, et un courant d’air se faufile sournoisement, en plus du bruit qui dérange: il s’empresse d’envoyer quelqu’un pour arranger cela. S’il n’était pas aussi grand, personne ou presque ne le remarquerait. Si tout semble bien se passer, c’est grâce à lui. François Kalfon est le directeur de campagne d’Arnaud Montebourg. Il y a encore un an, personne ou presque ne le connaissait. Aujourd'hui, il est le personnage central dans la course à la présidentielle de ce candidat. 

Un PDG de campagne

Etre un «chef d’orchestre» dans les ambitions présidentielles de l’ancien ministre, c'est le voeu pieu de François Kalfon. A l’en croire, il forme un bon binôme avec celui qu’il appelle juste «Montebourg». Il le résume simplement: «Il me donne des indications et je les mets en musique». Il tente de métamorphoser la campagne, si ce n’est Arnaud Montebourg lui-même. On connaît le Arnaud Montebourg des années 2011-2012: l’outsider, l’homme politique boudé par les sondages terminant à 17% des votes à l’issue de la primaire de la gauche avant l’élection de François Hollande. Maintenant, le directeur de campagne nous dévoile le Arnaud Montebourg nouvelle version. Version vainqueur de la primaire à gauche, et pourquoi pas, version président de la République. En gros, «passer de l’homme de 17% à l’homme de 50 + 1», comme il le formule. C’est pourquoi Kalfon applique sa méthode pour mettre ce plan à exécution. Terminé le «fonctionnement familial» de 2011. Ce n’était apparemment pas la bonne solution: «C’était une petite équipe qui n’avait rien à perdre en 2011 et les gens avaient un rapport affectif fort avec Arnaud Montebourg». Mauvaise idée donc. Alors, François Kalfon a décidé de faire à sa manière.

Mathias Nirman dirige une entreprise en conseil politique. Engagé auprès d’Arnaud Montebourg depuis quelques mois, très proche de François Kalfon, ce qu’il observe à présent ne ressemble en rien à toutes ses expériences passées. Car, cette fois, le directeur de campagne est partout. «Le rôle de François Kalfon est assez inédit, il est vraiment au four et au moulin». En effet, contrairement à un Patrick Stefanini —le directeur de campagne de François Fillon— invisible, inconnu de tous, travaillant dans l’ombre, François Kalfon, lui, est en première ligne. Il s’exprime dans les médias, il se fait entendre, s’agite à la fois en coulisses et sur scène. Jusqu’à accepter le boulot de petites mains que personne ne se presse pour accomplir. «Il fait même une veille sur les réseaux sociaux avec le mot-clé Montebourg, tout seul», s’ébahit Mathias Nirman, avec une pointe d’admiration.

Il est effectivement de tous les coups politiques, de toutes les décisions. Mathias Nirman travaillait déjà avec lui lorsqu’il était conseiller régional d’Île-de-France en charge des questions sur l’emploi, en 2015. Il avait alors pu goûter au style Kalfon: « Il a une énergie débordante, difficile à canaliser parfois, mais il insuffle une dynamique en permanence, il n’y a jamais de coups de mou.» Et pour ce proche du directeur de campagne, les résultats sont là: «Il incarne cette montée en puissance avec une forme de professionnalisation de la campagne». En fait, François Kalfon y aurait ajouté du «process». Quand le directeur de campagne évoque le projet de monsieur Montebourg, il se transforme un peu en PDG de grande entreprise.

L’ère d’Arnaud auto-entrepreneur de la politique, c’est terminé. Maintenant, c’est le temps de la multinationale Montebourg. Dans ce que raconte le directeur de campagne, ça parle de «back office», de «front office», de big data, et de management. Son business, c’est la politique, et cette campagne, une «entreprise humaine». François Kalfon a investi dans la personnalité qu’est Arnaud Montebourg, et il s’est donné les moyens de faire fructifier ce potentiel. Comme un businessman. Qui ne sort d’ailleurs pas de nul part.

C’est son rôle de directeur de campagne d’Arnaud Montebourg qui l’a projeté au coeur de toutes les attentions, mais cela fait bien plus longtemps que l’homme politique de 48 ans squatte les milieux politiques de gauche. Aux côtés de Jean-Pierre Chevènement d’abord, il a ensuite rallié Dominique Strauss-Kahn, une «ruche d’intelligence», pour la dernière course à l’élection présidentielle. Manque de bol, l’expérience a tourné court mais les liens de François Kalfon avec le Parti socialiste ne s’arrêtent pas là pour ce frondeur –jamais élu au Parlement– à la critique facile envers François Hollande. Pendant plusieurs années, il est le monsieur sondages du parti. Ces mêmes sondages qu’il remet maintenant en cause, quand il est question de «filer les clés de la boutique à un candidat». Pendant ce temps-là, l’apparatchik façonné par le Parti socialiste est sur tous les terrains. Jusqu’à aller explorer les villes de Seine-et-Marne entre Noisiel dès 2008 –dont il démissionna en 2013 après avoir été violemment attaqué sur son absentéisme au conseil municipal– et Melun où il tentait d’être maire en 2014. Sans succès. Mais la sphère publique ne lui suffisant pas, il s’est aussi illustré dans plusieurs boîtes privées. Avant les élections régionales de 2015, il travaille un temps pour l’agence de pub Euro RSCG, pour ensuite diriger la communication et les relations publiques pour Altedia, une boîte de conseil en ressources humaines. En clair, il était expert des plans sociaux d’entreprises en détresse.

En 2015, quand le transporteur MoryGlobal fait faillite, c’est François Kalfon qui s’occupe du reclassement des milliers de salariés sans emploi du jour au lendemain. L’Union européenne finira par proposer 5,1 millions d’euros afin d’aider une partie des ex-employés. Mettre de l’ordre dans un business en perte de vitesse, c’est son truc. Et dans cette campagne présidentielle de l’ancien ministre de retour dans la vie politique, c’est lui le patron.

Une amitié très politique

 Café Beaubourg. Le matin-même, ce mardi 22 novembre, François Kalfon souffrait d’une nouvelle migraine. Ça lui arrive souvent, mais peu importe. «Il y a des moments où la machine ne suit plus. Mais c’est la machine, c’est pas le cerveau», balaie-t-il. Aujourd’hui, le directeur de campagne est arrivé tôt pour parler de son couple. Le «couple politique» qu’il forme avec Arnaud Montebourg de son propre aveu. Quand il s’est engouffré à l’intérieur du café, il s’est dirigé vers la dernière édition du Monde posée sur une table. Dessus, une carte de France représentant les votes accordés à François Fillon après sa victoire à la primaire de la droite et du centre. Il brandit alors le journal: «Ça, c’est la France réelle! Non, c’est sûr qu’elle ne regarde pas “On n’est pas Couchés” (l’émission de débat présentée par Laurent Ruquier, ndlr), elle ne regarde pas l’émission “Quotidien” de Yann Barthès. Mais elle vote. Elle vote au canon.» Il en deviendrait même lyrique: «Au-dessus de cette France-là, il existe une autre strate. C’est l’écume des choses parisiennes.» Autrement dit, une sphère politico-médiatique qui aurait perdu pied avec la réalité.

François Kalfon s’arrête un instant pour boire une gorgée de son café noisette à trois euros. Lui veut reconnecter les classes populaires avec la politique, les défendre, et même les «libérer». De qui? Du système «politico-médiatique», encore une fois. Accessoirement, le but est aussi de gagner la primaire de la gauche les 22 et 29 janvier prochains. D’où l’équipe formée par le binôme Arnaud Montebourg/François Kalfon. Ils se sont rapprochés dès 2014. A l’époque, Arnaud Montebourg est encore le ministre de l’Economie de François Hollande. Cependant, ce n’est déjà plus l’idylle entre le chef de l'État et le ministre chantre du «Made in France». Montebourg réfléchit, il hésite, et il est malmené par les sales rancœurs du quotidien politique. Dans le même temps, il cherche du soutien. Avant les élections régionales de 2014 qui laissent présager une claque pour le Parti socialiste, il invite un de ses fidèles à Bercy: Laurent Baumel. Ce dernier ne vient pas seul puisque François Kalfon se joindra à eux. C’est là qu’a lieu la confession: Arnaud Montebourg souhaite quitter ce gouvernement qui empile les mesures libérales —trop nombreuses. Puis, tout s’accélère. Le ministre renverse la table du gouvernement et annonce son retrait pur et simple de la vie politique. Une année passe avant que François Kalfon ne reçoive un coup de fil. «Je vais partir en campagne électorale pour l'élection présidentielle, est-ce que tu veux être mon directeur de campagne ?» déclare son nouvel «ami» Montebourg.

«A la fois, je suis flatté, mais je ne suis quand même pas follement enthousiaste à vrai dire. A ce moment-là, Montebourg a abandonné tous ses réseaux !», se remémore François Kalfon. Mais il se lance: «On fait un premier CDD de six mois et puis on va voir comment on peut faire tout ça», s’entend-il répondre dans le combiné. C’est comme si les deux n’avaient jamais vraiment raccroché le téléphone. Leur relation est «fusionnelle» selon les mots de Mathias Nirman, un fidèle du duo. Tous deux ont ce «cerveau d’intuition, d’affectivité, assez développé». Des frères politiques siamois, qui ne veulent surtout pas être vus comme des «monstres froids» tapis dans l’ombre des hauts lieux de la politique française.

Le 24 novembre au matin, Arnaud Montebourg répond à Elizabeth Martichoux qui empile les questions au micro de la radio RTL. Fillon, Juppé, puis la primaire de la gauche. «Invitez-vous tous les Français, même ceux de droite, à voter?» s’enquiert-elle. Personne ou presque ne le sait mais, à ce moment-là, François Kalfon est dans le studio. Assis dans un coin, il décortique les paroles prononcées entre ces quatre murs insonorisés. Quand cette question fuse, à la fin de l’interview, le directeur de campagne flaire le piège. «Il était dans le champ visuel, et il a fait non d’un signe de tête», relate Mathias Nirman. Arnaud Montebourg évitera la question, rétorquant que tout le monde est en mesure d’aller voter. Ils n'ont plus vraiment besoin de se parler pour se comprendre donc. Comme des amis, des amis politiques. François Kalfon ne l’a pas oublié: «En politique, on a que des amis pour faire des mauvais coups ensemble. Enfin, quand je dis des mauvais coups, ce sont des coups intéressants politiquement. C’est ça qui justifie l’amitié. Si elle n’est pas orientée vers un but, c’est de l’amitié personnelle, pas politique». Mais François Kalfon ne s’est pas fait que des amis depuis qu’il a commencé la campagne.

Un certain style de management

 «François Kalfon? C’est quelqu’un d’assez brutal, cassant. Ce qu’il fait assez bien, c’est sortir régulièrement des phrases grossières.» C’est Julien —il préfère ne pas révéler sa véritable identité— qui parle. Ce jeune homme est proche d’Arnaud Montebourg depuis des années. Mais, pour lui, il n’était pas question de rejoindre la campagne cette fois-ci. «Tout est très très flou idéologiquement parlant. Ils font de la godille, les discours évoluent constamment en fonction des événements». Un silence attristé ponctue chacune de ses phrases. Comme s’il était difficile d’exprimer tout cela à voix haute. Comment a-t-on pu en arriver là après le parcours plein d’espoir en 2011-2012? Julien répond sans même hésiter: «Cette fois-ci, François Kalfon a toutes les clés de la campagne». Et il ne les partage apparemment pas. Victor —préférant rester anonyme lui aussi— lui, fait partie de l’équipe. A reculons pratiquement. «François Kalfon a créé un vide autour de Montebourg. Aujourd’hui, impossible de le contacter par exemple. Kalfon bloque tout», s’insurge le militant. Et il n’est pas le seul. Quand le nom du directeur de campagne est prononcé en marge du meeting de la salle Olympe de Gouges à Paris, plusieurs militants lèvent les yeux au ciel.

Quand quelqu’un souhaite discuter avec François Kalfon, certains indiquent où il se trouve et glissent un bref «bon courage» à la fin de leur phrase, l’air désolé. A demi-mots, ils expliquent que la presque totalité de l’équipe historique du candidat —celle qui l’entourait en 2011— a été décimée. Par François Kalfon lui-même, qui a ensuite ramené ses propres affidés. Preuve en est dès février 2016. En ce début d’année, les membres de la Plateforme —un think tank des anciens de la campagne de 2011, monté pour élaborer des idées— souhaitaient rejoindre le dispositif pour 2017. C’était sans compter l’intervention de François Kalfon. La Plateforme n’allait pas faire partie de la campagne. «En gros, il a dit “oui oui venez, mais allez vous faire foutre quand même”» explique Victor, qui a suivi toute l’affaire. Le directeur de campagne arrête alors de répondre au téléphone, il n’organise plus de réunion, toute possibilité de dialogue est réduite à néant. Et ce n’était que le début. Il n’en faut pas plus pour énerver Victor, il bougonne: «D’une équipe de campagne, on est passé à une cour autour de Montebourg. Personne ne peut le contester, parce que si tu fais ça, Kalfon te tue!».

C’est le désespoir parmi les soutiens d’Arnaud Montebourg, plusieurs d’entre eux confient ne plus savoir quoi faire, ne plus connaître qui que ce soit dans le premier cercle de l’équipe. Et malgré la bonne place du candidat dans le dernier sondage IFOP pour la primaire de la gauche —juste derrière Manuel Valls— crédité à 25%, c’est la campagne qui en pâtirait le plus. Julien décrypte, sans appel: «Ce n’est pas au niveau d’une campagne présidentielle. C’est quoi d’ailleurs ce logo marinière avec un style façon manager des années 90?». Les derniers mois ne lui auraient d’ailleurs permis que de le ramener à un niveau politique comparable à sa popularité de ministre de l’Economie, sans pour autant le faire avancer au-delà. La peur est là: en coulisses, on craint une explosion en plein vol. Mais ceux qui croient encore au destin présidentiel de leur candidat ne restent pas effrayés bien longtemps par le directeur de campagne. Ce boss qui tire les ficelles ne serait rien de plus qu’un politique surjouant une sorte de « cardinal Mazarin » qui ferait ricaner les milieux politiques et intellectuels. Alors, au fur et à mesure que la primaire de la gauche se rapproche, certains préparent l’offensive. «Au sein de l’équipe, il y a des gens qui veulent voir Kalfon tomber, et ils préparent un putsch, en cas de victoire», murmure Victor entre deux gorgées de thé à la menthe. Ce qui augure de nouvelles migraines matinales pour François Kalfon.

Cet article fait partie d'une série consacrée aux proches des candidats à l'élection présidentielle rédigée par les étudiants de l'école de journalisme de Sciences Po.

Lucas Minisini
Lucas Minisini (1 article)
Etudiant en journalisme à Sciences Po
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