Culture

Se lever tôt ou la promesse d'une journée réussie

Laurent Sagalovitsch, mis à jour le 11.01.2017 à 10 h 19

Depuis quelques années maintenant, j'ai hérité d'une sale habitude qui me voit me lever à l'heure où j'ai programmé ma machine à café: cinq heures tapantes.

Miguel Discart License CC  via Flickr

Miguel Discart License CC via Flickr

Non, je ne vous ferai pas le couplet «c'est merveilleux, la ville dort encore, la rue est tranquille, j'entends le gazouillis des oiseaux, les enfants roupillent, tout est calme, la maison m'appartient, je peux enfin m'occuper de moi, réfléchir à la journée qui s'annonce, goûter à ces minutes suspendues dans l'éther de l'éternité, m'adonner à une activité sportive, faire le plein d'énergie avant le début des hostilités».

Vu que je travaille à la maison, que je n'ai pas d'enfants, que je donne sur une impasse calme comme la mort, que toutes mes journées se ressemblent, que l'idée d'éternité me terrifie, que le seul gazouillis entendu est celui du miaulement énervé du chat, que non, je ne suis pas encore assez sénile pour monter à la corde dès potron-minet, ce serait grossièrement mensonger.

Ceci dit, j'avoue, j'aime à me lever à l'aube.

J'ai l'impression de voler du temps au temps, je bois mon café sans avoir à parler avec quiconque, je lis les journaux dans l'isolement splendide de ma cuisine, je réponds aux mails de fous furieux qui ont passé leur nuit à m'écrire des injures de toute sorte, je regarde mon chat qui, la mine toute chafouine, semble souffrir d'une gueule de bois monumentale, je me ressers du café, je regarde l'horloge, j'appréhende le moment où cet entre-soi va prendre fin.

Je voudrais ne jamais voir le soleil se lever, rester ainsi dans le confinement sacré d'une solitude consacrée à l'étude et à la réflexion, loin, très loin de la rumeur du monde, dans une conversation avec moi-même où le temps s'est comme retiré et où j'ai cette impression d'être enfin maître de mon existence.

D'ailleurs peu importe la saison, l'heure où je me suis couché, les tâches à accomplir, le positionnement de la lune, l'état des marées, le jour du calendrier, je me lève toujours aussi tôt ; si par extraordinaire, effet du décalage horaire ou épuisement lascif du corps, je me réveille plus tard, bien plus tard, j'en conçois une telle amertume et une exaspération si grande que sitôt levé je fulmine contre la terre entière : ma journée est fichue, je ne rattraperai jamais le temps perdu, je m'en veux, je me sens coupable, j'aimerais me recoucher et attendre l'aube prochaine pour m'extirper du lit.

J'ignore si l'avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt, je sais seulement que pour l'ahuri que je suis, une bonne journée commence dans la pâleur d'une aube nouvelle.

La grasse matinée est une erreur métaphysique.

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Laurent Sagalovitsch
Laurent Sagalovitsch (104 articles)
romancier
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