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Les trois mois d'attente avant l’annonce de la grossesse

Daphnée Leportois, mis à jour le 16.01.2017 à 11 h 35

Si les couples ne partagent pas leur joie d’attendre un enfant avant trois mois de grossesse, c’est notamment parce que le risque de fausse couche est important pendant cette période. Paradoxalement, cela revient à instaurer une chape de silence sur ces grossesses interrompues.

Foetus | Quinn Dombrowski via Flickr CC License by

Foetus | Quinn Dombrowski via Flickr CC License by

«Tant que je n’aurai pas fait la première écho, je me dirai que je ne suis pas vraiment enceinte.» Ce témoignage, recueilli par les chercheurs Natalène Séjourné, Stacey Callahan et Henri Chabrol[1], souligne que certaines femmes enceintes ont besoin d’atteindre le cap des trois mois de grossesse –la première échographie ayant lieu entre la neuvième et la onzième semaine– pour pouvoir commencer à en parler. Peut-être parce que c’est à ce moment que la grossesse, alors que le ventre se dessine à peine, devient plus réelle grâce à l’écoute des battements de cœur du fœtus. Aussi parce que c’est cet examen qui permet de s’assurer que la grossesse se déroule bien. Et parfois d’apprendre, à l’inverse, qu’elle est arrêtée.

Car les fausses couches, qui ont lieu en majorité pendant les dix premières semaines de grossesse, sont plus fréquentes qu’on ne le croit: 200.000 femmes chaque année en France sont concernées (entre 12 et 24% des grossesses). Et les femmes les plus âgées ne sont pas les seules touchées. Pour les premières grossesses, la fausse couche n’a rien d’étonnant; on a ainsi parlé pendant longtemps de «la fausse couche des jeunes mariés», comme le signale Renée Greusard dans son livre Enceinte, tout est possible (J.-C. Lattès, 2016). Elle y cite sa gynécologue, qui explique qu’il s’agit «d’une immaturité du système immunitaire chez la femme qui n’a jamais reçu de parcelles étrangères». C’est-à-dire, vulgarise la journaliste de Rue89, que «votre tête veut un enfant mais votre corps ne l’entend pas ainsi. Confronté à la présence de l’embryon, il le vire, tel un vulgaire squatteur».

Attendre la première échographie pour s’autoriser à «être vraiment contente» et à parler de la grossesse à son entourage a donc du sens. Même si cela revient aussi à ne devoir annoncer une grossesse qu’une fois assuré qu’elle arrivera à son terme. «Les gens adorent la certitude. Alors que la vie est incertaine à tous les niveaux», appuie Stacey Callahan, professeure du département «Psychopathologie clinique, psychologie de la santé, neurosciences» à l’université Toulouse-Jean-Jaurès. Garder le silence sur ces premiers mois incertains de grossesse, c’est donc un peu en taire le risque. Rares sont les couples qui confient, comme Priscilla Chan et Mark Zuckerberg, avoir vécu cette douloureuse et fréquente expérience. Étant donné que, souligne la spécialiste de psychopathologie périnatale, «on a envie d’associer la grossesse à un moment heureux, épanouissant».

Prudence de rigueur

Exit donc les fausses couches précoces. Ne seront communiquées en temps voulu que les grossesses évolutives. Ce qui renforce le sentiment que le risque est faible. «On a toujours dans l’idée que ça ne nous arrivera pas à nous», témoigne une femme dans l’article «La fausse couche: une expérience difficile et singulière», co-écrit par les deux chercheuses et Henri Chabrol. En atteste également ce témoignage sur un forum d’aufeminin.com:

Ah, le sacro-saint délai de carence des trois mois avant de partager sa grossesse avec ses proches (ou moins proches). Je crois que tous les parents connaissent ce délai à respecter

La journaliste IT pink & green sur son blog

«Lorsque l’on est confronté à un souci durant sa grossesse (et je voudrais parler ici en particulier des fausses couches...) le ciel nous tombe sur la tête! On n’en avait jamais entendu parler, ou alors dans de rares cas exceptionnels et de très loin... [...] Et voilà que ca nous arrive à nous et en venant se reconforter sur les forums, on se rend compte que la très grande majorité des femmes en on fait une... C’est pourquoi je suis contre le fait de cacher sa grossesse durant les trois premiers mois car les fausses couches ne doivent plus être un tabou!!»

Bien sûr, «il n’y a rien qui dit “Ne parlez pas de votre grossesse avant trois mois”. Ce n’est pas le discours des médecins», précise Natalène Séjourné. Mais si des couples annoncent qu’ils attendent un enfant avant la première échographie ou les trois mois fatidiques, il est vrai, admet l’enseignante-chercheuse en psychopathologie, que des réflexions du style «ils le disent trop tôt» peuvent surgir, le plus souvent dans leur dos. Résultat: certains aimeraient l’annoncer avant le délai requis et se retiennent, parce qu’ils craignent que l’annonce ne leur porte malheur ou appréhendent le jugement de leur entourage –«3 mois, un tiers de la grossesse, passé à se cacher, à cacher le futur bébé, à cacher ses émotions, ses envies, ses besoins, son mal-être ou son bonheur…» écrit Evelyne sur le blog Untibébé. C’est qu’il est communément admis, comme le déclare sur son blog «La journaliste IT pink & green», que différer l’annonce de la future (et potentielle) arrivée d’un bébé revient à faire preuve de «prudence»:

«Ah, le sacro-saint délai de carence des trois mois avant de partager sa grossesse avec ses proches (ou moins proches). Je crois que tous les parents connaissent ce délai à respecter. Peur que ça s’arrête, peur de se réjouir trop tôt, peur de devoir ensuite partager une mauvaise nouvelle...»

Et c’est ainsi que, sans même relier cette chape de silence au risque de fausse couche, certaines femmes, comme le montre ce post de Claire sur un forum du site magicmaman, ont intégré qu’il n’était pas bien vu de parler d’une grossesse avant trois mois:

«C’est ma première grossesse, je suis enceinte de 8 semaines. Ce matin, mon gynécologue m’a fait une échographie et tout se passe bien. Mais je me demande si je peux l’annoncer maintenant à ma famille ou s’il faut encore attendre. J’ai en effet vu dans ce forum que certaines femmes préférent attendre le 3ème mois pour annoncer leur grossesse à leur entourage.»

Soutien maladroit

Dans les réponses à ce post de forum, une femme a vécu comme une erreur d’avoir annoncé la grossesse à ses débuts: «Pour mon premier bébé, je l’ai dit dès le 1er mois si ma mémoire est bonne, et à 2 mois et demi je perdais mon bébé. […] Pas facile à gérer après. Surtout que mon mari était content et l’avait dis à pas mal de sa famille. Résultat, 3 mois après la fausse couche, quelqu’un m’appelle pour prendre des nouvelles du bébé.» Dans le cadre des interventions de soutien auprès des femmes venant de faire une fausse couche qu’elle a conduites, Natalène Séjourné a également rencontré de nombreuses femmes qui étaient heureuses de ne pas avoir annoncé leur grossesse. Cela leur permettait par la suite de ne pas être obligées de parler de leur fausse couche alors qu’elles n’en avaient pas envie. «Certaines trouvaient plus facile de repartir au boulot l’air de rien.»

D’autres adoptaient le point de vue inverse. Ainsi d’Amélie, en réponse à Claire sur le forum de magicmaman: «Je ne suis pas d’accord d’attendre sous prétexte qu’il y a risque de fausse couche, en effet si effectivement il arrive quelque chose en l’ayant annoncé tu ne seras pas seule à passer cette épreuve car tu auras d’emblée le soutien de tes proches.»

Quand il s’agit d’une fausse couche, les proches peuvent ne pas capter les émotions et nier l’importance qu’avait cette grossesse

Stacey Callahan, professeure du département «Psychopathologie clinique, psychologie de la santé, neurosciences» à l’université Toulouse-Jean-Jaurès

Sauf que les réactions des proches peuvent aussi être maladroites face à ce qui peut être vécu comme un deuil, si précoce soit la fausse couche. «Déjà, dans le cas d’un décès, tout le monde n’est pas capable de réagir comme il le faut. Alors, quand il s’agit d’une fausse couche, les proches peuvent ne pas capter les émotions et nier l’importance qu’avait cette grossesse», poursuit Stacey Callahan à l’Université Toulouse-Jean-Jaurès. Que l’on passe sous silence le vécu de ce risque augmenté pendant les trois premiers mois de grossesse ne fait que renforcer le tabou, malgré la fréquence du phénomène.

Ainsi, face à quelqu’un qui vient de faire une fausse couche, on sait encore moins comment réagir. «Qu’on soit là, à me dire, allez, c’est pas grave, remue-toi, t’inquiète pas, t’en verras d’autres, ça arrive à plein de gens, ben oui, mais pour l’instant ça m’arrive à moi et foutez-moi la paix», témoigne une femme dans l’article des chercheuses. Et c’est, d’après Stacey Callahan, entre autres pour cette raison que les gens peuvent avoir envie de taire les grossesses les premiers mois. Surtout s’ils ont déjà été confrontés, après avoir annoncé une grossesse de manière prématurée qui n’a pas abouti, à des remarques du genre «je te l’avais bien dit». Preuve que l’on en revient toujours à cet insidieux cap des trois mois, que tout le monde ne respecte pas mais auquel tout le monde se réfère.

Les couples font ce qu'ils veulent

Pourtant, il ne s’agit pas non plus de décréter que tous les couples doivent annoncer la grossesse à tout le monde au moment où ils l’apprennent, afin de mieux se rendre compte, pas seulement par des statistiques, du nombre élevé de fausses couches et de faciliter le dialogue à ce sujet. Ne serait-ce que parce que, relève la psychologue clinicienne Laure Camborieux, les couples avec un parcours d’infertilité «ne se projettent pas trop pour ne pas être trop déçus mais ils veulent aussi se protéger en ne donnant pas de fausse joie à leur famille. Souvent, ils ont déjà vécu une fausse couche, savent que c’est déjà dur à gérer et n’ont pas envie de gérer la douleur de leurs parents en plus. Même si alors le couple peut se trouver en porte-à-faux entre le discours “tout va bien” donné à la famille et la réalité». Et puis «ne pas annoncer tout de suite sa grossesse est aussi une façon de se préparer psychiquement, de vivre les choses à son rythme, sans être confronté aux anticipations de la société ni se laisser emporter par elles», insiste Natalène Séjourné. Comme en témoigne sur magicmaman une autre femme en réponse au post de Claire: «Ce premier trimestre est pour mon mari et moi un moment d’intimité... où je n’ai pas à subir les “Et comment vous allez faire, pour ... (la chambre, le fric, la nounou, la baignoire, le boulot, ...)?”»

En revanche, il est peut-être temps de ne plus se positionner pour ou contre ce respect du cap des trois mois et de partager la nouvelle si on le souhaite en acceptant, voire en prévenant de sa vulnérabilité, appuie Stacey Callahan, qui mentionne les travaux de Brené Brown: «Quand nous acceptons notre vulnérabilité face à l’inconnu, cela nous permet de vivre pleinement, alors que le déni ne permet pas de vivre les fluctuations.» Un peu à la manière de cette femme qui témoigne sur aufeminin.com: «Perso, je me suis précipitée pour l’annoncer à tt le monde […] J’étais consciente du risque mais […] je l’ai annoncé en grande pompe à toute la famille, aux amis, aux collègues, et à mon chef pour qu’il commence à réfléchir au remplacement, en lui précisant que “ça pouvait encore changer dans les 3 premiers mois”.»

1 — Cette citation est extraite de leur article «La fausse couche: une expérience difficile et singulière» Retourner à l’article

 

Daphnée Leportois
Daphnée Leportois (29 articles)
Journaliste
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