LGBTQParents & enfants

La souffrance des ados trans en France

Alexis Patri, mis à jour le 11.01.2017 à 15 h 28

Le documentaire «Devenir il ou elle» donne la parole à cinq adolescents en France et aux Pays-Bas, une génération plus assumée que les précédentes mais dont la volonté de s’intégrer se heurte encore aux retards de la société française.

Image tirée du documentaire «Devenir il ou elle» | Crédit photo: Morgane productions

Image tirée du documentaire «Devenir il ou elle» | Crédit photo: Morgane productions

«Ma puberté a été une catastrophe. Mes parents ont voulu me faire interner en hôpital psychiatrique. Ma mère disait que c’était parce que j’avais des tendances suicidaires. Mais je sais très bien que c’est parce que je suis trans et que ça les gênait. J’ai décidé de fuguer.» Eléna, jeune femme de 17 ans née dans un corps d’homme, a tenté de se laisser mourir dans le froid hivernal. «Je ne voyais pas d’autre solution», explique-t-elle.

En France, où l’accompagnement de la transidentité est encore balbutiant, deux tiers des adolescents transgenres ont pensé à la tentative de suicide. Un tiers est passé à l’acte. Le nombre de Français transgenres est estimé entre 10.000 et 15.000. Les enfants transgenre représentent une naissance sur 500, selon un rapport du psychiatre et psychothérapeute Erik Schneider envoyé au Conseil de l'Europe en 2014. C’est le parcours de ces enfants et adolescents que montre la réalisatrice Lorène Debaisieux dans son émouvant documentaire Devenir il ou elle diffusé sur France 5 ce 10 janvier (et à revoir ici). À travers les portraits d’Eléna, Léna, Lucas, Bas et Connor, elle dessine une France encore à la traîne dans l’accompagnement des parcours de transition quand les Pays-Bas accompagnent et intègrent à leur société des adolescents transgenres heureux depuis plus de 15 ans.

Passée l’étape parfois douloureuse du coming-out, ces jeunes, qui veulent au plus vite faire correspondre leur corps au genre auquel ils s’identifient, se heurtent à des équipes médicales et pédagogiques pas encore habituées à les accompagner dans leur transition. «Qui je vais voir? Où je vais? Même le pédopsychiatre que l’on a vu ne savait pas où nous orienter...», se souvient avoir paniqué la mère de Lucas après le diagnostic de «dysphorie de genre» de son fils de 15 ans. Utilisée dans le documentaire, l’expression «dysphorie de genre» est préférée par les médecins et les associations de défense des droits des personnes transgenres au terme «transexualisme», utilisé quand les personnes transgenres étaient considérées comme atteintes d’une maladie mentale.

Un manque crucial d’éducation et de structures adaptées

Malgré le rapport du Conseil de l’Europe de 2014 sur la prise en charge des enfants transgenres, la situation a peu changé en deux ans. La France est en retard selon les recommandations internationales. Les «approches acceptantes» conseillées et détaillées dans ce document international sont encore rares. Comme nous l'expliquait le docteur Erik Schneider en 2014«Selon les approches acceptantes, l’enfant est laissé libre d’explorer quelle expression de genre lui correspond le mieux et la liberté lui est laissée de changer d’avis dans le parcours d’exploration de son identité.» Or, chez le médecin comme à l’école, les enfants transgenres et leurs parents sont souvent seuls et perdent un temps précieux à trouver les bons interlocuteurs et les structures adaptées.

En France, seul le service du centre hospitalier pour enfants et adolescents de la fondation Vallée propose un accompagnement de ces familles dans les premières étapes de transition hormonale, notamment avec l’administration de bloqueurs de puberté. Le service n’a ouvert qu’en 2015. Il constitue la première tentative du pays d’accompagner médicalement la «dysphorie de genre» chez les enfants et adolescents transgenres, au lieu de chercher à l'annihiler comme auparavant. Les traitements hormonaux aux mineurs n’y sont administrés qu’avec l’accord des deux parents, qu’ils soient réversibles ou irréversibles, ce qui empêche une transition tôt chez beaucoup d'adolescents. Or, plus le traitement est commencé tôt, plus les résultats physiques correspondent au genre ressenti, le «passing» (fait d'être identifié comme homme ou femme) est meilleur. 

Dans les établissements scolaires, chaque cas est différent: l’acceptation ou le rejet d’un enfant dépend de la seule compréhension de l’équipe pédagogique et de sa volonté d’intégrer les élèves transgenres.

«Notre enfant serait devenu dingue»

Aux Pays-Bas, le travail de sensibilisation des parents, du personnel d’éducation et des équipes médicales est beaucoup plus avancé, avec pour résultat des parcours plus fluides et des jeunes beaucoup plus épanouis. Dans son son collège, Bas a notamment pu faire son coming-out, accompagné par une association LGBT. «C’était le plus beau jour de ma vie», se souvient-il. La transidentité de Bas a été acceptée sans problèmes par ses camarades. L’équipe de direction de son école a changé son prénom et adapté son emploi du temps scolaire à son emploi du temps médical, comme pour les élèves qui font du sport à haut niveau ou de la musique.

«Sans accompagnement médical et social, on aurait un enfant très malheureux, qui se ferait du mal, qui se mutilerait. Ce serait un enfant perturbé et qui serait devenu dingue», explique le père de Bas, conscient que les jeunes transgenres auxquels on impose une puberté sans traitement hormonal tentent parfois de «corriger» leur corps eux-mêmes.

Dans le documentaire, la fébrilité des médecins français contraste avec la volonté de fer des jeunes transgenres. «Ils sont issus d’une génération qui va plus vite que les générations transgenres précédentes, qui s’assume plus vite», observe Lorène Debaisieux. Leur assurance affichée parfois dès 13 ou 14 ans s’explique parce qu’ils ressentent le sentiment de ne pas être né dans le bon corps dès leur enfance:

«J’étais naturellement attirée par tout ce qui était féminin en général, mais je ne savais pas exactement ce qui m’arrivait, parce qu’à six ans je ne savais pas ce qu’était la transexualité, explique Léna. C’est au moment de la puberté que je me suis rendue compte de ce qui m’arrivait. La puberté, c’est vraiment le moment où l’on se rend compte que notre corps évolue de la mauvaise façon. Et c’est l’élément déclencheur pour moi. J’ai commencé à faire des recherches sur internet, je tapais un peu les phrases qui me passait par la tête comme “je veux devenir une fille”. Au fur et à mesure, mes recherches se sont précisées et je suis tombée sur des témoignages de garçons transgenres et des filles transgenres. Et je me suis reconnue dans leur histoire.»

Des enfants plus matures et plus forts

Cette avance permise le web et un accès plus facile à l’information les renforce. Au fil des portraits, les jeunes transgenres de cette génération impressionnent par leur maturité. «Cette différence-là, bizarrement, au lieu d’être un poids est un truc qui la rend, qui le rend plus fort, observe son père qui a encore un peu de mal avec le changement de pronom. Elle… Il a fait beaucoup plus de chemin que nous-mêmes à son âge, c’est énorme! Forcément, toute sa vie ça lui donnera quelque chose que les autres n’auront pas.» Sa mère abonde, «je suis très fière de ça».

Leur maturité, acquise par un parcours inhabituel, en a fait de jeunes citoyens éclairés. «J’ai été bouleversée par leur force de caractère, confirme la réalisatrice. Tous ont déjà réfléchi d’eux-mêmes aux stéréotypes de genre, aux attentes de la société en fonction que l’on soit homme ou femme.»

Les jeunes transgenres n’attendent qu’une chose pour pouvoir pleinement s’intégrer: que les Français changent de regard sur la transidentité et que l’État facilite enfin leurs démarches, qu’il s’agisse du changement d’état-civil ou de leur accès aux traitements. 85% des personnes transgenres disent avoir été victimes de discrimination. En France, seuls les adultes ont le droit de changement d'état civil (en présence d'un avocat devant le tribunal de Grande instance), il est encore interdit aux mineurs. En 2016, le Conseil de l’Europe a pourtant appelé à des «procédures rapides, transparentes et accessibles, fondées sur l’autodétermination» concernant le changement d'état-civil. Et, en théorie, la Cour européenne des droits de l’Homme assure le changement d'état-civil depuis 25 ans mais la France fait de la résistance. Pendant qu'aux États-Unis, une professeure expliquait en septembre qu'elle donnait la possibilité à ses élèves de choisir comment ils souhaitaient se présenter et être présentés: il, elle ou autrement.

Devenir il ou elle

Un documentaire de Lorène Debaisieux 

1h15 min

Suivi d'un débat dans l'émission «Le Monde d'en face»

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Alexis Patri
Alexis Patri (21 articles)
Journaliste
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