Double XParents & enfants

La jupe obligatoire pour les filles à l'école, cette plaie

Nadia Daam, mis à jour le 10.01.2017 à 12 h 58

C'est un des clichés les plus attachés à l'idée de l'uniforme, et une pratique généralisée auprès de millions d'élèves.

Étudiantes japonaises | Nanak26 via Flickr CC License by

Étudiantes japonaises | Nanak26 via Flickr CC License by

À chaque fois que resurgit l'épuisant débat sur la supposée nécessité de restaurer l'uniforme à l'école, la polémique élude systématiquement les questions de genre, et est presque toujours illustrée de la même manière: des clichés de garçons en pantalon ou short et des filles en jupe au genou et chaussettes hautes. Ici, ici, , ici, ou encore ici.

Même si les défenseurs de l'uniforme bafouillent encore quand ils doivent trancher entre tenue complète ou simple blouse. Même si certaines écoles françaises ayant déjà imposé l'uniforme à leurs élèves ont opté pour une tenue neutre (de simples polos et sweat-shirt).

C'est que l'idée qu'un uniforme doit nécessairement se décliner en version jupe pour les filles semble largement admise dans l'imaginaire collectif. Et pour cause, dans de nombreux pays où l'uniforme est généralisé, la règle est de mise.

Strict et passéiste

Au Mexique, tous les élèves du collège public doivent porter un uniforme: chemisette, sweat et jupe obligatoire pour les filles. Aux Philippines, l'uniforme est également de rigueur dans le primaire le secondaire et même certaines universités, avec une précision de taille pour les filles: la jupe ne doit pas être plus courte que 5 cm au dessus du genou. Jupe obligatoire également à Taïwan, dans les écoles catholiques américaines, au Japon, en Thaïlande dans les écoles privés libanaises… Les rares dérogations à la jupe consistent à autoriser le port de la jupe-culotte, ou plus rarement d'un cycliste sous le vêtement.

Mais c'est encore en Australie que la réglementation est la plus stricte et passéiste. Dans le public presque autant que dans le privé, l'uniforme est imposé, au cours de toute la scolarité. Celui des filles ne déroge pas à la règle: chemise, pull, blazer et jupe à carreaux. Et si en France, les débats autour du retour de l'uniforme ne s'embarrassent du sexisme que ce dernier induit quand il impose jupette aux écolieres, en Australie, la question paraît désormais centrale. Même si elle est à rapprocher de la situation de toutes les écolières du monde sommées de remiser pantalons et jean au moment d'aller étudier.

Mouvement contrôlé

Sur le site The Conversation, l'universitaire australienne Amanda Mergler s'interroge sur ce diktat imposée aux filles en citant l'impact concret de la jupe obligatoire sur la vie scolaire, tel qu'il a été relevé par une étude:

«Les jupes et les robes vont techniquement restreindre les mouvement; celles qui les portent doivent négocier la façon dont elles s'assoient, comment elles jouent, et à quelle vitesse elless se déplacent. Le port de la jupe, consciemment et inconsciemment, va susciter des considération quand à la modestie ou l'impudeur, ce que le port du pantalon ne crée pas.»

Autrement dit, une jeune fille en jupe, dans une cour de récréation, à la cantine ou dans les allées de son école va être entravée dans ses mouvements et surtout, son genre va déterminer la façon dont elle va se comporter dans l'espace et avec ses congénères. Cette façon dont la jupe va modeler le corps des filles et les contraindre à se faire toute petites quand le pantalon, lui, ne va en rien encombrer les hommes fait d'ailleurs écho au manspreading, ou cette faculté que peuvent avoir les hommes à s'assoir les jambes écartées, et à prendre le plus de place possible comme s'ils détenaient entre les jambes, un bien précieux nécessitant aération et décontraction.

Il n’y a qu’à voir le contrôle des femmes, de leur sexualité, leur place dans l’espace public, qui passe par des remarques sexistes sur leurs jupes

La féminité

Mais ce vêtement imposé peut avoir des effets encore plus pernicieux. En février 2016, l'Australie a lancé une campagne baptisée «Girls Make Uou Move» dont l'objectif est d'encourager les jeunes filles à faire davantage de sport. Et pour cause, le bureau des statistiques australien a constaté que les jeunes femmes faisaient moins d'activités physique que les garçons. La corrélation avec le port de la jupe obligatoire semble évidente quand on apprend que ces dernieres sont physiquement moins actives quand elles portent la jupe de leur uniforme que quand elles portent un short.

Et cela ne réside pas que dans l'aspect peu pratique de la jupe (même si vous devriez essayer de piquer un sprint ou de faire la roue avec une jupe plissée au genou, juste comme ça pour voir). Une seconde étude a en effet constaté que les filles avaient davantage peur d'«être jugée ou ridiculisée» et étaient inquiètes de «paraitre moins féminine» si elles se mettaient à faire du muscle et à suer.

Quelle éducation?

Car c'est bien le message qu'adresse la jupe obligatoire aux fillettes et jeunes femmes. D'abord, elle institue de fait une différenciation de genres, ce qui est diablement contradictoire avec la supposée homogénéisation qu'est censé créer l'uniforme. Ensuite, la jupe, quand elles est imposée, renvoie donc celles qui la portent non pas par choix, mais parce que c'est ce qu'on exige d'elles, à se «comporter comme des filles» dans des univers réglé sur le pas de la domination masculine.

C'est que la jupe est symboliquement chargée. Si elle est devenue un objet de lutte féministe, elle n'en demeure pas moins un moyen de rendre les femmes plus vulnérables. Pour Christine Bard, auteure du livre Ce que soulève la jupe: identités, transgressions, résistances (Autrement, 2010), «il n’y a qu’à voir le contrôle des femmes, de leur sexualité, leur place dans l’espace public, qui passe par des remarques sexistes sur leurs jupes.»

Si la jupe des uniformes est plutôt longue, elle n'en demeure pas une injonction à l'ostentation féminine. Et ce qui est rageant avec cette interdiction de porter des pantalons à l'école pour des millions de filles dans le monde, ça n'est pas seulement que cela se fait dans le cadre de l'école, censée acueillir et éduquer indistinctement les enfants, c'est que cela ne constitue finalement que les prémices de ce que bon nombre d'entre elles devront affronter une fois adultes.

La Cour de cassation a estimé en février 2008 que le port de la jupe imposé à une salariée d'un hôtel Sofitel était justifiée

«He dis donc, tu devrais te mettre plus souvent en jupe»

Car le port de la jupe sinon obligatoire du moins largement conseillé semble être encore en vigueur. Dans certaines professions bien sûr: le personnel de bord féminin de British Airways a dû attendre févier 2016 pour avoir le droit de porter le pantalon. Plus surréaliste encore, la Cour de cassation a estimé en février 2008 que le port de la jupe imposé à une salariée d'un hôtel Sofitel était justifiée. Mais aussi, en dehors de toute contingence professionnelle, car être une femme, c'est aussi entendre de trop nombreuses fois que «He dis donc, tu devrais te mettre plus souvent en jupe».

On pourrait espérer que les filles, quelque soit l'endroit où elles sont scolarisées, soient épargnées de cette énième injonction vestimentaire, car elles découvriront bien assez vite que leur jupe est trop courte ou trop longue. Qu'elles ne sont pas assez féminines ou bien trop sophistiquées. Pas maquillées ou pas assez. Trop avenantes ou pas assez souriantes. Et on fera dire de l'existence ou de la longueur de la dite jupe, tout ce qu'on a jamais soutiré à une cravate ou un jean.

Nadia Daam
Nadia Daam (181 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte