Monde

Que font ces parlementaires français en discutant avec Bachar el-Assad?

Daniel Vernet, mis à jour le 10.01.2017 à 13 h 43

Trois députés français se sont rendus en Syrie pour échanger avec le leader du pays. L’argument est toujours le même: ces parlementaires ne représentent qu’eux-mêmes.

Thierry Mariani et Nicolas Dhuicq visitent la Grande Mosquée des Omeyyades à Alepn 6 janvier 2017 | George OURFALIAN / AFP

Thierry Mariani et Nicolas Dhuicq visitent la Grande Mosquée des Omeyyades à Alepn 6 janvier 2017 | George OURFALIAN / AFP

Officiellement, ils ne pratiquent pas une diplomatie parallèle. Ils se piquent de «témoigner», de manifester leur solidarité avec les chrétiens d’Orient, persécutés et chassés de leur terre par les vagues islamistes. Ils se succèdent à Damas et ne dédaignent pas «l’honneur», quand ils y sont autorisés, de converser avec Bachar el-Assad. Ils ils posent souriants à ses côtés pour la photo souvenir. Les délégations de parlementaires français se succèdent en Syrie bien que la France officielle ait rompu tout contact avec le régime, après que la répression eut transformé la protestation démocratique en guerre civile.

Thierry Mariani, représentant des Français de l’étranger (Les Républicains), son collègue Nicolas Dhuicq et Jean Lassalle (ex-Modem) sont les visiteurs les plus récents de celui que Laurent Fabius, alors ministre des Affaires étrangères, appelait «le boucher de Damas». Pour certains d’entre eux, c’est la troisième fois qu’ils se rendent à Damas depuis 2015. Ils ont fait étape à Alep «pour célébrer le Noël arménien» avec les chrétiens d’Orient qui les avaient invités. Même si leur avion a été contraint de faire demi-tour sous les tirs d’obus à l’aéroport d’Alep, ils ont eu plus de chance que trois de leurs collègues députés qui, à la mi-décembre, avaient voulu témoigner leur solidarité avec les habitants d’Alep-Est assiégés par les forces du régime syrien appuyées les milices chiites et bombardés par l’aviation russe. Cécile Duflot (EELV), Hervé Mariton (LR) et Patrick Menucci (PS) ont été refoulés par les Turcs à Kilis, à la frontière turco-syrienne sous prétexte de raisons de sécurité.

«Une très bonne chose»

À Dams, Thierry Mariani et ses compagnons de route ont été reçus pendant plus d’une heure par Bachar el-Assad. Le président syrien en a profité pour accorder un entretien à trois médias français (RTL, LCP, France Info) –pour la première fois depuis 2015. Inutile de préciser que le dictateur de Damas s’est présenté à son avantage. L’utilisation d’armes chimiques? «Est-ce que je serais aussi populaire si mon peuple savait que je l’ai gazé?» Des tortures dans les prisons? «S’il y en a eu, je le regrette mais il y a beaucoup de photomontages.» Une négociation? «Il y a une centaine de groupes rebelles. On peut pardonner presque à tous sauf à l’Etat islamique et à Jabhat al-Nosra.» L’absence de liens avec la France officielle? «Le gouvernement devrait plutôt s’inspirer de François Mitterrand», allusion pour le moins cynique à la visite du président français à Damas trois ans après l’assassinat en 1981 à Beyrouth de l’ambassadeur de France au Liban, Louis Delamare, attribué aux services syriens.

Bachar el-Assad a eu l’habileté de ne pas mettre dans l’embarras François Fillon en lui apportant ouvertement son soutien. Il n’en apprécie pas moins les déclarations du candidat de la droite à l’élection présidentielle en faveur d’une reprise des contacts avec le régime de Damas et son inclusion dans d’éventuelles négociations de paix. Assad espère simplement que François Fillon ne changera pas d’avis. «J’espère que non, a-t-il déclaré dans l’entretien aux médias français. Mais il faut attendre de voir car nous n’avons pas de contact. Jusqu’à présent, ce qu’il dit, s’il le met en application, serait une très bonne chose.»

L’entourage de François Fillon s’est empressé de prendre ses distances avec le voyage de Thierry Mariani, un soutien du candidat pendant la primaire de la droite et du centre. «C’est une initiative individuelle qui n’engage que lui-même», a déclaré Bruno Le Maire, chargé des questions internationales dans l’équipe du député de la Sarthe. L’argument est toujours le même: ces parlementaires ne représentent qu’eux-mêmes –ce qui est d’ailleurs souvent vrai– et sont libres de leurs mouvements d’autant plus qu’ils appartiennent à des groupes d’amitié entre élus de différents pays, une occasion de maintenir des contacts et de voyager à travers le monde.

«Une récupération politique»

En général, le ministère des Affaires étrangères prend également ses distances. De telles visites «feront inévitablement l’objet d’une récupération politique de la part du régime de Damas», souligne-t-on au Quai d’Orsay. Les responsables de la politique étrangère au parti républicain ne disent pas autre chose en pointant «un risque d’instrumentalisation», version diplomatique des «idiots utiles» que les communistes détectaient jadis chez les compagnons de route.

Dans d’autres circonstances, un gouvernement qui ne voudrait pas donner une trop grande publicité ou une forme officielle à une reprise de contact avec un État ou un groupe politique pourrait tout à fait utiliser comme petits télégraphistes des parlementaires, des hommes d’affaires voire... des journalistes.

Rien de tel dans le cas syrien. Du moins jusqu’à nouvel ordre. Ce n’est pas une coïncidence si les visiteurs assidus de Bachar el-Assad, qui semblent trouver plaisir à sa conversation, sont aussi des admirateurs de Vladimir Poutine. Les mêmes, menés par Thierry Mariani, n’hésitent pas à se rendre en Crimée, alors que la France n’a pas reconnu son annexion et qu’elle a même décrété des sanctions contre la Russie à la suite de cette violation du droit international. C’est le groupe de pression décrit par Nicolas Hénin dans La France russe (Fayard, 2016) et par Cécile Vaissié dans Les Réseaux du Kremlin en France (éd. des Petits matins, 2016). Il ne faut pas se méprendre sur leur influence. Comme ils se retrouvent du côté de celui qui compte sur l’emploi de la force pour marquer des points en Syrie et ailleurs, ils risquent d’apparaître bientôt comme les précurseurs d’une politique étrangère «réaliste» au mépris de toutes les valeurs.

Daniel Vernet
Daniel Vernet (395 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte