Culture

Les films de séries B des années 80-90 n'avaient pas si mal prédit 2017

Michael Atlan, mis à jour le 16.01.2017 à 9 h 37

Et si les vraies oeuvres visionnaires pour 2017 n'étaient pas celles de Steven Spielberg et Alfonso Cuaron mais des petits nanars post-apocalyptiques des années 80 et 90?

Arnold Schwarzenegger dans «Running Man» DR.

Arnold Schwarzenegger dans «Running Man» DR.

Comment vous l’imaginiez, vous, le futur quand vous étiez petit?

Si vous êtes né après 1995, il devait sûrement ressembler à celui que Steven Spielberg s’est mis en tête de raconter dans Minority Report: un futur «réaliste» imaginé par un think-tank d’experts en tous genres, ingénieurs, architectes, médecins, écrivains, urbanistes, pour montrer à l’écran un futur qui permettrait d’écrire, quinze ans plus tard, des articles du type «10 preuves que  Minority Report  a prédit le futur». Avec des yeux ébahis, on y passerait en revue les voitures autonomes, le papier électronique, les scanners rétiniens, l’informatique du geste, la vidéo 3D et autres algorithmes de prédictions des crimes pour en conclure que, oui, c’était quand même bien vu de part de tonton Steven.

Il devait peut-être aussi ressembler aux Fils de l’homme et à son imagerie de documentaire apocalyptique. Poussant le concept de Steven Spielberg encore plus loin, Alfonso Cuaron s’est dit que le futur ne devait pas être si différent de notre présent («Le futur n’est pas à un endroit devant nous. Nous vivons dans le futur en ce moment», disait Tim Sexton, le co-scénariste au New York Magazine à propos de la genèse du film). En cette année de grâce 2016, on s’est même tous rendus compte que ce futur avait duré dix ans et semblait avoir trouvé son paroxysme avec l’arrivée massive de migrants en Europe, le Brexit en Angleterre et l’élection de Donald Trump aux Etats-Unis. Pas étonnant, donc, qu’on lise aujourd’hui, les yeux fatigués et déprimés, des dizaines d’articles très sérieux sur la façon dont ces films, Minority Report ou Les Fils de l’homme ont prédit notre monde avec dix ou quinze ans d’avance.

Mais Alfonso Cuaron n’a pas inventé grand-chose. Il le dit lui-même: «Ces choses n’étaient pas sorties de mon imagination. Les gens en parlaient. Ce n’était juste pas grand public.» Alors, à force de construire le futur à partir du présent, le cinéma des années 2000-10 est devenu pragmatique, aussi fun qu’un épisode de Game of Thrones sans mort violente. «L’imagination au pouvoir!» disait un slogan de mai 1968. Cinquante ans plus tard, il faut se rendre à l’évidence: le futur de notre inconscient collectif, qui est en fait notre présent, semble bien fade.

Car si vous avez grandi dans les années 80 et 90 comme moi, le futur avait une toute autre gueule. Pour moi, par exemple, qui suis né en 1978, quand, à 11 ans, j’imaginais le futur, je me disais qu’il allait sûrement ressembler à la première partie de Retour vers le futur II avec des skates qui flottent, des chaussures qui se lacent toutes seules, des voitures qui volent, des vêtements fluos et plein de néons partout.

Elles étaient belles ces années 80-90, exubérantes et folles, bariolées comme une combi fluo, baroques comme un brushing surmontant de larges épaulettes. Elles étaient belles et naïves, aussi simples qu’un aller-retour au vidéo-club pour emprunter une cassette que l’on imaginait comme la porte d’entrée vers un futur à l’image de ces opulentes décennies.

Alors, oui, c’est vrai... Ce 21 octobre 2015, il a fallu se faire à l’idée que les skate-boards qui flottent et autres fantaisies du futur imaginées en 1989 resteraient, malgré les efforts considérables de Nike, Pepsi ou de Lexus, toujours un doux rêve. Du coup, qui aurait cru que Bob Gale, le coscénariste du film, verrait juste, avec 30 ans d’avance, sur le destin de Biff Tannen...

Exubérance & kitsch

Et alors qu’on vient d’entrer dans 2017 et que Biff Tannen (pardon, Donald Trump…) est à la Maison Blanche, je me posais cette question: et si l’année à venir n’allait finalement pas plus ressembler à une série B des années 80-90, exubérante, kitsch et bariolée qu’à un de ces films trop sérieux des années 2000-10 dont on vante régulièrement les mérites visionnaires? Plusieurs films ont en effet imaginé 2017 avec vingt-cinq ou trente ans d’avance. Et aucun d’entre eux n’a reçu de nominations aux Oscars. Ils auraient plutôt accumulé celles des Razzies.

En 1992, par exemple, Stuart Gordon imaginait, dans son Fortress, Christopher Lambert tentant de fuir avec sa femme au Canada avant d’être emprisonné dans une prison futuriste de l’Oncle Sam qui, à cause de la surpopulation, interdit les deuxièmes enfants. Une situation qui doit parler aux milliers d’Américains qui ont fait crasher le site de l'immigration canadienne le lendemain de l’élection de Donald Trump.

Mais il y a trente ans, Paul Michael Glaser (le «Starsky» de Starsky & Hutch) pourrait bien avoir viser encore plus juste en imaginant le futur en 2017.

«En 2017, l'économie mondiale s'est effondrée. La nourriture, les ressources naturelles et le pétrole sont rationnés. Une police d'état, organisée en zones paramilitaires, dirige tout avec une main de fer. La télévision est contrôlée par le gouvernement et un jeu sadique, Running Man, est devenu l'émission la plus populaire de tous les temps. L'art, la musique et les communications sont censurés.»

C’est ainsi que nous est présenté le monde de Running Man, un film tout entier dédié à la gloire de Arnold Schwarzenegger qui vient de connaître, six mois plus tôt, un gros succès avec Predator. La star y passe son temps à courir en combi moulante jaune poussin pour échapper à un hockeyeur psychopathe, un motard avec une tronçonneuse et un mec habillé entièrement en Lite-brite dans un jeu mortel conçu pour divertir les masses, le tout dans un décor rempli du sol au plafond de néons fluos et de costumes plein d’épaulettes surmontées de coupes de cheveux qui ont dû, à elles seules, percer le trou dans la couche d’ozone. Bref, on est loin, très loin des Fils de l’homme ou de Minority Report.

Et pourtant… Si Ben Richards, le personnage de Schwarzy, se retrouve condamné à participer à ce jeu mortel, c’est qu’il a été accusé, quelques mois auparavant, d’avoir causé un massacre parmi la population affamée alors qu’il était policier. Les images de son massacre sont alors projetées en boucle à la population pour leur enfoncer dans le crâne l’effroyable nature de celui qu’ils s’apprêtent à jeter aux fauves. Sauf que - et vous voyez sûrement déjà là où je veux en venir - ces images ont été manipulées, transformées, Richards ayant, en fait, refusé de tirer sur la foule désarmée.

Running Man, vaguement basé sur un roman de Stephen King aurait-il prédit l’ère de la post-vérité?

Une prémisse étrangement familière à quiconque a lu la presse ces dernières semaines. Running Man, vaguement basé sur un roman de Stephen King (qui l’avait signé sous son pseudo Richard Bachman) aurait-il prédit l’ère de la post-vérité? Le film rappelle en effet beaucoup toutes ces fausses infos lancées à un rythme industriel sur les réseaux sociaux pendant la campagne électorale américaine qui a vu gagner le camp ayant le plus usé de cette technique, le camp d’un certain Donald Trump dont le conseiller principal, Steve Bannon, n’est autre que le principal instigateur de ces fausses infos. Des fausses infos qui risquent bien d’irriguer la Présidence de Trump en 2017 (et au-delà).

Trump et Bannon pourrait d’ailleurs bien être au centre d’un autre film, un autre nanar génial situé en 2017, Barb Wire. Sorti en 1997 alors que Pamela Anderson tente une transition de sex-symbol de série télé à sex-symbol de cinéma, le film est une sorte de remake cuir, latex et silicone de Casablanca (!) dans laquelle la pulpeuse blonde serait Humphrey Bogart, la patronne d’un bar situé dans une zone «libre» qui entre en résistance, avec un ex-amant, contre un régime totalitaire dans lequel il est totalement acceptable (voire fortement encouragé) d’être un nazi.

Ou devrais-je dire «sympathisant Alt-Right», comme il est de bon ton de dire dans les médias américains ces temps-ci pour remplacer un mot apparemment un peu trop «connoté années 40»? Une fois Trump élu le 20 janvier, ces considérations linguistiques disparaîtront-elles pour laisser la place à l’Amérique que semble tant vouloir les sympathisants du nouveau Président et qui nous est justement montrée, sous un déluge de seins siliconés, dans Barb Wire?

Car le portrait de l’Amérique de 2017 dans Barb Wire ne s’arrête pas au racisme décomplexé. Il parle aussi beaucoup de misogynie. Le film s’ouvre en effet sur Barb/Pamela dansant, habillée d’une robe en cuir noir, sous un déluge d’eau avant d’être interrompue par un client du bar qui lui hurle de tout enlever en l’appelant «Chérie». Un client qui n’avait probablement pas conscience que «Chérie» était le mot à ne surtout pas prononcer (voyez le «poule mouillée» de Marty McFly pour vous faire une idée), la blonde toute mouillée et court-vêtue enlevant sans sommation son talon aiguille pour le lancer, tel une balle de baseball, entre les deux yeux de l’imprudent -qui ne s’en relèvera pas. 2017 verra-t-elle la naissance d’une poche de résistance face aux porcs racistes et misogynes qui aimeraient bien «attraper par la chatte» les belles blondes?

Rapports sexuels et misogynie

Ce n’est plus un problème pour les hommes du monde post-apocalyptique de Cherry 2000 qui peuvent en attraper autant qu’ils veulent. Dans cet autre grand moment de science-fiction post-apocalyptique des années 80, la société de 2017 est en effet devenue si bureaucratique que chaque rapport sexuel humain nécessite la signature d’un contrat paraphé par un avocat et a donné naissance au très rentable marché de «la femme android» (ou «gynoids») destinée à se substituer aux épouses humaines.

Notre héros, Sam Treadwell (David Andrews), est d’ailleurs marié à l’une d’entre elle, le modèle Cherry. Et il ne peut s’empêcher de l’attraper par la chatte, tout le temps, partout. La belle blonde (Pamela Gidley) est capable de répondre à ses moindres désirs. Sauf qu’une partie de jambes en l’air dans une cuisine inondée a raison de la gynoid... qui grille.

Un pitch de nanar cosmique qui ne doit pas faire oublier qu’il y a à peine deux ans Vanity Fair publiait une longue enquête intitulée «Est-ce l’aube des robots sexuels?» sur la société RealDolls spécialisée dans les «poupées gonflables» hyper-réalistes.

«La technologie moderne a désormais progressé à tel point que des compagnes fabriquées en usine sont au moins aussi bonnes que des compagnes humaines,» y racontait David Mills, l’heureux compagnon de Taffy, sa poupée de silicone. «Tout le monde ne veut pas être dans une relation, particulièrement une relation épuisante, coûteuse et pleine d’anxiété. Si un homme dit qu’il ne veut pas être en couple, c’est la plupart du temps une putain de bonne décision! Là, il peut commander une RealDoll, qui finira par lui revenir beaucoup moins chère que les femmes avec qui il sort! Qu’un homme ait des centaines ou aucune petite-amie, les RealDolls sont une bonne option.»

Quelques mois plus tard, un article de NBC affirmait même que la société serait capable de vendre une poupée «artificiellement intelligente» pour… 2017.

Le concurrent True Companion, lui, vend déjà sa Roxxxy qui, pour 75.000 dollars (toutes options comprises) «offre du plaisir physique et sexuel mais également de l’interaction sociale et de l’engagement. C’est de la technologie sur-mesure qui offre une parfaite compagne.»

Alors, récapitulons: en 2017, des Américains, manipulés par des médias de masse contrôlés par le gouvernement, regarderont une télé-réalité violente et asservissante, se vautreront dans le racisme le plus abject en revendiquant leur appartenance à des mouvements nazis et sombreront dans la misogynie la plus crasse en se servant des femmes (et peut-être leur remplaçante de silicone et de circuits électroniques) pour assouvir leurs désirs les plus sales dans les décors désertiques d’une apocalypse climatique ou nucléaire, forçant les opposants à cette tyrannie à s’exiler au Canada.

Plausible, non?

Il ne manquerait plus que Karl Lagerfeld relance les brushings, les épaulettes et les combis fluos à la prochaine fashion week pour que 2017 se mette définitivement à ressembler à une série B des années 80-90.

Alors, vous l’imaginiez comment, vous, le futur quand vous étiez petit?

Michael Atlan
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