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C'est arrivé au Portugal, au cœur des années 1970, et pourtant, cette histoire est la notre

Claude Askolovitch, mis à jour le 09.01.2017 à 15 h 51

La mort de l'ancien président portugais Mario Soares nous replonge dans une des pages marquantes du début du dégel communiste en Europe.

Mario Soares et François Mitterrand I AFP

Mario Soares et François Mitterrand I AFP

Mario Soares fut un héros du socialisme dans son seul combat décisif, celui qu’il aura mené contre le communisme. Cela seul compte, au moment où s’en va ce patriarche d’État portugais que pleurent les gauches de gouvernement. Ce fut une affaire française, qui vit François Mitterrand et le PS se dresser contre l’allié communiste, au nom d’un principe supérieur: la liberté, ce qui séparait alors les deux familles de la gauche.

On aura du mal à le percevoir, tant nos dialectiques ont changé. Dans nos démocraties essorées de crise, les gauches se divisent entre gestionnaires et contestataires. Clinton ou Sanders, Mélenchon ou le PS, Hamon ou Macron, Corbyn ou le blairisme? Apprivoiser le capitalisme au risque de s’y perdre, ou le confronter au péril d’être broyé? Il y a une génération, c’est sur la question de la démocratie que les gauches étaient irréconciliables. Le socialisme défendait une liberté que les communistes baptisaient bourgeoise, eux dont la matrice était l’Union soviétique. Ce n’était pas une clause de style mais une réalité charnelle. On la vécut à nos portes, dans un petit pays du Sud de l’Europe et Soares en fut le héros. Voici une histoire d’un autre temps. Elle fut la notre.

Au bord de la guerre civile

En avril 1974, le Portugal sort de la dictature. L’Estado Novo, régime autoritaire né dans les années 1920, est renversé par des militaires excédés des guerres coloniales. Des dirigeants bannis reviennent au pays et les partis réapparaissent. Un bel homme grisonnant, intellectuel marxiste-léniniste, qui a survécu aux tortures et à la prison, Alvaro Cunhal, revient de Paris (et Prague et Moscou) diriger le Parti communiste. Le 30 avril, Cunhal fait son entrée à Lisbonne sur un char décoré d’œillets, fleur symbole de cette révolution. Il colle au Mouvement des forces armées, le MFA, qui se gauchit au fil des jours. Les militaires imposent le principe d’une centrale syndicale unique, qui donnera aux communistes une hégémonie sur le monde du travail.

En face, un homme se dresse. Il a les traits faussement mous: Mario Soares, avocat revenu d’un exil français, emmène un jeune parti socialiste né des social-démocraties européennes. Dans le bouillonnement révolutionnaire, Soares fait vite figure de point fixe. Il s’inquiète des «risques de guerre civile» et oppose la démocratie à la «démocratie populaire». En mars 1975, un putsch de droite échoue. Les militaires gauchistes durcissent leur régime. Mais le 25 avril 1975, le PS de Soares emporte 36% des suffrages à l’assemblée constituante contre 12% aux communistes. Les militaires se sont proclamés gardiens de la Révolution, mais le peuple est réformiste. Cela suffira-t-il?

Mitterrand prend position

Le 19 mai, les typographes du journal Republica en investissent les locaux. Republica est un symbole au Portugal, le seul journal d'opposition persécuté sous la dictature. Mais cette fois-ci, c’est la gauche rouge qui expulse une rédaction socialiste! Les forces armées ferment le journal. Pour Soares et les siens, c'est c'est un moment décisif. Les voilà menacés d'une confiscation de l'opinion. Ils tiennent bon. Exclu des tribunes du 1er mai par Cunhal et les militaires, Soares a organisé sa propre manifestation. Il quitte le gouvernement, puis y retourne. À François Mitterrand, le leader socialiste français, qu’il va rencontrer chez lui, dans les Landes, à la fin mai, il a confié être menacé dans son existence.

L'affaire est devenu internationale. Elle ressemble à ce que l'on a connu une génération plus tôt dans dans les pays de l’Est, quand les partis sociaux démocrates ont été absorbé de force par les partis communistes, abrogeant la démocratie. Un «coup de Prague» à Lisbonne? La social-démocratie européenne finance Soares et le soutient. En France, le gauche vit son épreuve de vérité. Liés par un programme commun de texture marxiste depuis 1972, exaltés par la campagne unitaire de Mitterrand à la présidentielle de 1974, socialistes et communistes ont fait mine d’ignorer leur différence réelle. Le Portugal les confronte.

«Adieu, presse libre»

«L’affaire de Republica est très simple, écrit François Mitterrand dans l’Unité, le journal du PS, à la fin du mois de mai, prenant sa plus belle plume pour prendre parti. À Lisbonne paraissait jusqu’à ces derniers jours un journal qui portait le beau nom de Republica. Ce journal était socialiste. Il avait résisté pendant quarante ans aux coups des dictateurs: censure, interdictions, et de temps à autre prison pour ses rédacteurs. La liberté au Portugal s’écrivait en quatre syllabes. Mais Republica n’existe plus. Son directeur, Raul Rego, locataire habituel des geôles de Salazar, a été séquestré dans son propre bureau et les presses occupées par un commando d’ouvriers que les socialistes portugais soupçonnent d’avoir été mobilisé par les soins du Parti communiste. Roi Salomon à l’oeil borgne, le M.f.a. a rendu sa sentence en mettant les scellés. Adieu presse libre!»

En face, le PC donne ses gros bataillons. Georges Séguy, secrétaire général de la CGT, syndicat-frère du Parti, est allé au Portugal et en revient avec cette sentence: il s’agit d’un «conflit classique du travail» et «l’on ne peut qu’être indigné» par l’exploitation qui en faite en France. Un simple conflit? Quand le syndicaliste précise sa pensée, on y entend autre chose; comme une apologie d’un soviet à Lisbonne.

«Republica, explique Séguy, était devenu le quotidien spécialisé dans l'anticommunisme et dans le dénigrement, voire la calomnie du M.F.A», donc «suspect de malveillance ou d'hostilité à l'encontre des soldats et des officiers qui ont eu le courage d'abattre le fascisme et le colonialisme». Cette mauvaise ligne, poursuit Séguy, menaçait les ventes et donc l’emploi des ouvriers du livre qui, «craignant un licenciement collectif», «ont élu un nouveau directeur et ont publié un exemplaire du journal traduisant leurs sentiments, revendicatifs et politiques», dans une réaction «de caractère autogestionnaire évident».

Logique bolchévique

La dernière remarque se veut sarcastique: l’autogestion est une mode de l’heure, qui imprègne les utopies du PS. Le conflit dure des semaines, tout au long du printemps et de l’été. Georges Marchais, le secrétaire général du PC attaque Soares, cet «allié de la droite chez nous», ce «commis voyageur de la division», qui n’est «pas sérieux» et dit «n’importe quoi». Puis s’en prend aux «campagnes anticommunistes» des défenseurs de Republica, à la «polémique soudaine, inopportune et injustifiée», lancée par le PS.

La rhétorique de Marchais dit la puissance communiste, qui toise encore les socio-traitres:

«Les quelques succès électoraux qu'il vient d'enregistrer donnent-ils le vertige au Parti socialiste au point qu'il pense pouvoir prendre quelques distances avec l'union? S'agit-il d'une conséquence des efforts persistants de Giscard d'Estaing et de ses amis pour briser l'union et faire revenir le Parti socialiste à une politique de collaboration de classes?»

Le Nouvel Observateur, alors au sommet de son influence, qui soutient Republica, et dont le directeur Jean Daniel dénonce «la logique bolchevique» des communistes portugais, est à son tour une cible. Pour Marchais, Jean Daniel est un «professionnel de l’anticommunisme», qui, selon L’humanité, justifierait des «pogromes» anticommunistes au Portugal. Des intellectuels pétitionnent en faveur du journaliste. Edmond Maire, le leader de la CFDT est des signataires. «Il n’y a pas de changement démocratique et socialiste sans extension des libertés», a-t-il lancé, dénonçant des «régimes autoritaires dits socialistes» qui sont «plus réactionnaires que certains régimes capitalistes». L’union syndicale vacille elle aussi. Soudain, pour un petit journal dans un pays en ébullition, les gauches françaises s’organisent en deux blocs, séparés par un mur de Berlin. Au Portugal, Soares joue sa liberté, en France, les gauches se clarifient. Il était temps.

La démocratie l'emporte

On vit alors une époque ambigüe, où le primat de la démocratie cède parfois au prestige du communisme. On n’a pas vu, dans les gauches françaises, en France, l’horreur que portaient les Khmers rouges, ces communistes cambodgiens qui ont conquis leur pays  en avril 1975 et vont le livrer au génocide. En comparaison, l’affaire Republica semble un péché véniel. Le Monde, qui suit presque quotidiennement la révolution portugaise s’inquiète que certains puissent «abuser» de la liberté d’expression!

En mai 1974, dans un reportage, les descriptions physiques de Soares et Cunhal témoignaient d’un romantisme révolutionnaire sans discernement. Le leader socialiste était décrit comme un homme «tout en souplesse», «cheveux ondulés, le trait presque effacé, joues et visage tendres, sans angles», opposé au beau communiste «tout en énergie»«le visage rugueux entièrement dominé par de profonds yeux noirs, fixes et enflammés, mâchoire et poings serrés».

Le Monde se trompait, heureusement. Soares est un dur. Il tient. Au bout de long mois, Republica est rendu à sa rédaction. Les socialistes remportent les législatives en 1976 et Soares devient Premier ministre. Il n’oubliera jamais ce qu’il doit à Mitterrand. La révolution accouche d’une démocratie, qui s’intègre à l’Europe. La question ne sera plus posée. C’est la première victoire du dégel, quelques années avant que les ouvriers de Gdansk inventent Solidarnosc et qu’un pape polonais vienne ébranler le communisme.

Le monde d'avant

Le monde a basculé. Il l’ignore encore? Les Partis communistes italiens et espagnols ont désavoué Cunhal. Une autre gauche tâtonne. Bientôt, en France, de jeunes intellectuels vont inventer les Nouveaux philosophes, qui sont à la fois une invention marketing et un cartel d’anticommunistes de gauche. Ils seront hégémoniques, un moment. Mitterrand et Marchais ont fait mine de se retrouver. C’est une illusion. Le PC voit sa destruction dans ces socialistes qu’il n’effraie plus. En 1979, Marchais va défendre le bilan «globalement positif» de l’URSS, puis soutenir, depuis Moscou, l’invasion de l’Afghanistan par l’armée soviétique. Il finira humilié électoralement par Mitterrand, qui est élu Président en 1981 sur la défaite des communistes: Soares a montré un chemin. Au bout du chemin, la deuxième internationale a vaincu la troisième.

Ce qu’ils firent de leur victoire, ensuite, ces socialistes, est une autre tout autre histoire, que nous vivons depuis. Au pouvoir, les socialistes se dissoudront dans le réel, ou, comme l’on voudra, dans les collaborations de classe que leur promettaient leurs adversaires. Un communisme renaîtra, sous d’autres noms, à d’autres étiages, et voudra combattre sur le seul terrain économique. On a parfois des échos incertains du monde d’avant, quand on s’étonne du bonheur d’un Mélenchon au Vénézuela ou des affrontements soudains qu’ont ravivé la mort de Fidel Castro. Au Portugal, les socialistes, après avoir purgé l’économie et brutalisé les salariés pour faire face à la crise, sont revenus au pouvoir il y a deux ans, sur une ligne de gauche, et sont soutenus par les gauches radicales et le parti communiste. Il a fallu quarante ans pour effacer l’acte fondateur de l’affaire Republica. 

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (130 articles)
Journaliste
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