Thomas Legrand: entre ici, Albert Camus?

Albert Camus en 1957. CC Wikimedia

Albert Camus en 1957. CC Wikimedia

Refuser l'idée que Camus puisse être «panthéonisé» sous prétexte que Nicolas Sarkozy aurait quelques arrières pensées politiciennes, c'est aussi une forme d'instrumentalisation.

Nicolas Sarkozy a le projet de faire transférer les cendres d'Albert Camus au Panthéon et ça fait déjà polémique! François Bayrou parle de récupération politique, Olivier Todd, le grand spécialiste de Camus, craint l'ensevelissement de la pensée de l'écrivain sous les honneurs républicains, certaines voix à gauche dénoncent une nouvelle forme de l'ouverture-débauchage par la dépouille d'un écrivain de gauche... à moins que ce ne soit une ruse pour raviver de vieilles plaies qui ont meurtri la gauche intellectuelle du temps des oppositions Sartre / Camus sur l'idée de la révolution et la justification de la violence.

Jean Daniel, le fondateur du Nouvel Observateur et qui fut l'ami d'Albert Camus, estime que l'homme de «l'héroïsme de la mesure» ne pourrait pas se trouver bien dans un temple de la démesure. Jean Camus, le fils d'Albert, semble penser la même chose. Plus inattendu, plus «n'importe quoi» aussi, il y a Jean-Marie Le Pen qui voit dans l'initiative du président de la République une tactique pour piquer des voix au Front national puisque Camus était pied-noir! D'autres, plus moqueurs, s'amusent qu'un président bling-bling en mal de stature cherche par tous les moyens - cérémonies, symboles ostentatoires de la pompe et de la grandiloquence que lui fournit sa fonction - à se tricoter un habit de grand chef d'État. Nicolas Sarkozy serait en pleine opération de re-présidentialisation.

Ce déluge de critiques est assez significatif de l'image qu'a maintenant Nicolas Sarkozy. Sur le papier, l'initiative a tout pour être consensuelle. Si elle suscite tant d'oppositions, c'est parce que d'autres initiatives, comparables en terme de fabrication de ce qu'il est convenu d'appeler maintenant notre «roman national», je veux parler de la lecture de la lettre de Guy Môquet ou de l'appel à débattre sur l'identité française, sentaient trop l'opportunisme symbolique.

La façon dont le candidat Sarkozy avait tordu la pensée de Jaurès et Blum pour l'inclure dans un «travailler plus pour gagner plus», à l'époque d'essence libérale, en a échaudé plus d'un. Maintenant toute initiative un tant soi peu symbolique est frappée de soupçon. Mais, en l'occurrence, c'est assez injuste parce que finalement la seule question, au-delà de la réelle motivation du Président, la seule question qui vaille c'est: Camus au Panthéon, est-ce une bonne idée?

On peut très bien trouver toute Panthéonisation ridicule mais si l'on est sensible au rite républicain, si l'on pense que le «Aux grands hommes la patrie reconnaissante» du fronton du Panthéon a un sens, que la liste des personnalités qui y reposent compose une sorte d'ADN de l'esprit français, de ce en quoi nous croyons collectivement, alors, on ne voit pas comment on pourrait s'opposer à ce qu'Albert Camus repose à côté de Victor Hugo, Pierre et Marie Curie, Emile Zola, Victor Schœlcher, Jean Jaurès ou Jean Moulin. En quoi serait-ce trahir Camus que de l'honorer?

Certes, il était l'homme opposé à tous les pouvoirs mais contrairement à Sartre, il n'a pas refusé le Nobel ou la légion d'honneur. En quoi son œuvre serait-elle «ensevelie sous tant d'honneur». Celles d'Hugo, de Zola ou de Dumas ne l'ont pas été. Camus est à tous. La plupart des lycéens ont eu à lire et étudier «L'Étranger» et puis, certes, il était de gauche mais tout le monde peut se retrouver dans la morale, la philosophie, l'humanisme et même les contradictions ou les ambiguïtés, bref l'œuvre d'Albert Camus. Et puis Camus, vu du XXIe siècle, c'est l'homme qui avait raison au XXe. Etre de gauche et dénoncer le goulag dans les années 50! Jean Daniel, lui-même, qui s'est opposé à son ami au moment de la guerre d'Algérie, le reconnaît dans la très belle conclusion de son éditorial cette semaine: «Qui peut dire en ce moment, avec ce que vit une Algérie dont tant d'enfants ne songent qu'à rejoindre la France, si la vérité n'était pas à partager entre ses positions et les miennes».

Refuser l'idée qu'Albert Camus puisse être «panthéonisé» sous prétexte que Nicolas Sarkozy aurait quelques arrières pensées politiciennes, c'est une forme d'instrumentalisation du Panthéon plus flagrante que l'instrumentalisation présidentielle que dénoncent les opposants au transfert.

Si les restes d'Albert Camus devaient être transférer au Panthéon en 2010, pour le cinquantenaire de sa mort, il y a fort à parier que dans quelques années, tout le monde aura oublié quel est le Président qui a voulu que l'écrivain méditerranéen repose parmi les «grands hommes».

Thomas Legrand

Image de une: Albert Camus en 1957. CC Wikimedia

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