Culture

Ces trois labels français incarnent l'image la plus juste et stimulante de l'offre de musique actuelle

Cédric Rouquette, mis à jour le 12.01.2017 à 16 h 16

Les labels indépendants No Format!, Talitres et Tôt ou Tard ont vécu une année importante de leur histoire en 2016. Ses trois fondateurs nous racontent leur aventure, savant équilibre entre exigence artistique à la signature, engagement, créativité et flair pour défendre leurs choix.

Deux d’entre eux ont fêté leur anniversaire en 2016. Talitres a 15 ans. Tôt ou Tard en a 20. Le dernier, No Format!, 12 ans d'âge, s’est contenté d’un festival au Théâtre du Châtelet, au mois d’octobre. No Format!, Talitres et Tôt ou Tard! pourraient n’être que trois labels indépendants parmi les quelque 250 (1) qui perpétuent, en France, l’art subtil de sortir des disques trop incertains de leurs succès pour intéresser les majors. Mais leur longue histoire et leurs parti-pris les désignent à nos yeux comme des pépites dans leur genre. Cumulés, leurs catalogues offrent un panel représentatif de la vitalité des musiques actuelles, de la pop à la chanson, du jazz aux musiques du monde, de l’electro au classique.

La plupart des artistes et des œuvres qu’ils ont portés sont cités dans les réponses aux questions que nous avons posées à leur fondateur. Nous avons demandé la même chose, séparément, à Laurent Bizot (fondateur de No Format! en 2004), Sean Bouchard (fondateur de Talitres en 2001) et Vincent Frèrebeau (fondateur de Tôt ou Tard en 1996). Les points communs de leur réponse et leurs différences profondes racontent la folie et l’exaltation propre à leur métier.

Si nous vous avions dit, au moment du lancement du label, qu’il en serait là où il en est aujourd’hui, comment auriez-vous réagi?

Laurent Bizot (No Format!): «Je ne me projetais pas trop, c’était un pari. Je suis simplement heureux de constater que le projet de départ est devenu une réalité. On a essayé de tenir la ligne artistique qui était celle du label à son lancement, à savoir porter des projets dotés de grandes qualités artistique sans trop se poser la question du potentiel commercial. Nous avons sorti, avec Thibaut Mullins qui travaille aussi pour No Format! depuis huit ans, des disques originaux, innovants, différents et atypiques. Les anciens et nouveaux disques du catalogue ont la même valeur. Les trente-cinq nous plaisent. Il y a un côté surprise dans ce que nous proposons.»

Sean Bouchard (Talitres): «Jamais je n’aurais imaginé être encore là quinze ans après la sortie de l’album d’Elk City, Status, mais quelque part j’en avais l’ambition. À ce moment-là, en 2001, je lance une perche, je sors un disque, je jette une pierre dans la mare de l’industrie musicale et je me dis “voyons comment elle se disperse”. Je quitte un poste d’ingénieur agronome qualité, à cheval entre le Périgord et le Maroc, où je supervisais des productions de fraises et fruits rouges. J’ai envie de continuer et pourquoi pas d’en vivre mais je n’y connais rien, je n’ai pas de réseau, je ne connais que quelques plumes dans des magazines que je lis, et quelques voix à la radio. J’ai vite réalisé que ce serait plus compliqué que prévu. L’industrie musicale était en crise et tu réalises vite qu’avoir une page dans Libé ou un titre chez Lenoir sur France Inter n’est pas suffisant. Je mesure notre catalogue d’aujourd’hui à sa juste valeur.»

Vincent Frèrebeau (Tôt ou Tard): «J’ai posté, le jour de nos 20 ans, une photo des 21 salariés lors de notre séminaire, dans un restaurant que j’adore à Arles. Si, il y a vingt ans, on m’avait dit que nous serions autant pour parler de nos projets 2017, j’aurais pleuré de joie. Nous étions intégrés dans une multinationale [Warner], je n’avais pas l’idée de l’indépendance. Elle a grandi au fur et à mesure. En 2002, Tôt ou Tard s’est transformée une joint venture à 50/50 avec Warner France. Puis nous sommes devenus indépendants à 100% en 2005, avant de reprendre Wagram Music comme actionnaire en 2010. Nous avons connu des années difficiles avec une chute de près de 70% du marché de la musique. On a continué, structurellement soutenus par des mesures d’incitation qui ont permis de tenir, puis des succès, ça et là, ont fait que cette réussite inimaginable s’est construite. Au début, Tôt ou Tard s’est bâti autour de Thomas Fersen, des Têtes Raides et de Dick Annegarn. Puis il y a eu Lhasa, avec le succès incroyable de La Llorona à 500.000 exemplaires en 1997. La phase 2 a vu l’émergence de Vincent Delerm, Jeanne Cherhal, Da Silva, Mathieu Boogaerts. Yael Naim a été un énorme succès en 2007, suivis de ceux de «L», Shaka Ponk, Cat On Trees et Vianney entre 2008 et aujourd’hui. Il y a aussi, dans le catalogue, des artistes qui ont connu moins de succès mais dont nous sommes très fiers, comme Albin de la Simone, Luce ou Adrien Soleiman 

L’industrie était cadenassée par les majors. Je ne vais pas dire que j’entendais œuvrer pour la diversité des musiques mais c’est presque ça

Sean Bouchard

De quel besoin le label est-il né?

L. B. (No Format!): «Un besoin de voir exister des projets qui se situaient trop loin des sentiers battus pour exister dans le microcosme des maisons de disque. Il y avait moins de labels indé à l’époque. Les majors avaient un réflexe très marketing. À mon poste (juriste à Universal Jazz), je voyais passer des projets magnifiques mais qui ne correspondaient pas aux critères. Par exemple, le Solo Piano de Gonzales s’était fait jeter par Virgin car il était trop en dehors des attentes, trop étrange. Le raisonnement était “A quel marché cela correspond-il? Qui va acheter ça?” J’ai décidé de tout plaquer pour rendre ça possible. Même si j’avais suffisamment de bouteille pour ne pas partir comme un bleu ignorant.»

S. B. (Talitres): «Sur un coup de tête. Le besoin de défendre quelque chose de plus que le premier album d’Elk City s’est construit au fil des ans. L’industrie était cadenassée par les majors. Je ne vais pas dire que j’entendais œuvrer pour la diversité des musiques mais c’est presque ça. On écoute des groupes et on se dit: “Je dois absolument porter ce projet-là, je ne peux pas faire autrement”. Ce feeling-là, je l’ai connu avec The National, The Walkmen, Flotation Toy Warning… Il n’y a absolument pas de calcul commercial.» 


V. F. (Tôt ou Tard): «Le label est né d’une frustration. J’étais directeur artistique d’une multinationale [Warner]. Dans cette position, quand on signe l’artiste et qu’on produit son album, on perd le contrôle de ce que deviennent sa carrière et son album. J’étais la personne qui les connaissait le mieux et je ne comprenais pas pourquoi, dans la maison, les services de promotion et de marketing avaient plus d’influence sur la suite de leur carrière. Moi qui étais proche de mes artistes, je ne pouvais pas l’accepter. Je signais beaucoup à contre-courant de l’esthétique dominante avec Thomas Fersen, les Têtes Raides ou Lhasa, et cela nécessitait à mes yeux un accompagnement spécifique. Warner n’était pas organisé pour ça. J’ai eu la chance, à la faveur d’une proposition concurrente, que mon patron, Philippe Laco, entende et comprenne mon problème. Le résultat des renégociations, c’est Tôt ou Tard.»

Comment qualifiez-vous l’esthétique que vos défendez?

L. B. (No Format!): «On voyage vraiment dans tous les types d’esthétique. Electro, jazz, musique africaine, chanson… On aime tous nos albums comme nos enfants. Il y a peut-être une esthétique de la lenteur. Nous n’avons pas peur des ambiances nocturnes, des tempos lents ou des sons mélancoliques, qui s’écoutent le soir. Le catalogue est assez introspectif. Aucun impératif financier n’a jamais débouché sur la publication précipitée d’un disque. Le deuxième album de Mélissa Laveaux (Dying Is A Wild Night, 2013) a mis deux ans à trouver sa couleur par exemple. Au contraire, l’enregistrement du duo entre Piers Faccini et Vincent Segal (Songs Of Time Lost, 2014) a été très rapide, pas plus de trois jours, mais ils bénéficient d’années de maturation car ils se connaissaient depuis vingt ans.


Il y a aussi beaucoup de cohérence dans notre ligne graphique. On reconnaît nos disques juste en voyant la pochette, un peu comme chez ECM [mythique label de jazz allemand né en 1969, éditeur notamment de Keith Jarret ou Jan Garbarek, ndlr]. Nous sommes les pochettes blanches. On les doit à notre graphiste Jérôme Vites, qui est allé cherché les peintres correspondant à chaque projet. Parfois il faut plus de temps pour la pochette que pour le son. Chamber Music, le premier duo entre Ballaké Sissoko et Vincent Segal (2009), a été enregistré en live, donc assez facilement. Mais nous avons travaillé pendant quatre mois sur la pochette. Huit dessinateurs différents, vingt-cinq dessins refusés. Vincent dit aujourd’hui que c’est la plus belle pochette du monde. Ce parti pris graphique laisse plus de place à l’imaginaire et au rêve, il laisse de l’espace, de la respiration, du silence.»


V. F. (Tôt ou Tard): «Je n’ai pas d’esthétique, pas de parti-pris artistique pré-défini et je ne veux surtout pas en avoir. J’ai connu des hauts et des bas avec le label. Les conclusions que je tire des “down”, c’est que j’avais trop de projets qui allaient dans le même sens et qui se faisaient concurrence. L’esthétique du label, c’est mon bon et mon mauvais goût. Il y a dix ans, le catalogue était plus homogène artistiquement autour d’artistes francophones. Nous avions sorti une compilation de duos, Plutôt Tôt Plutôt Tard, qui manifestait cette cohérence.

 

Aujourd’hui ce serait impossible de faire un second volume. En revanche, une bonne bouffe avec tout le monde autour d’une table, ça marcherait, parce qu’on choisit des gens avec lesquels nous pouvons perpétuer un climat de travail très joyeux. Le seul vrai point commun de tous nos artistes, c’est aussi qu’ils forcent le respect sur scène.»

Internet a fait exploser les frontières, c’est moins difficile qu’avant de mettre à jour un projet original. On nous regarde moins bizarrement. Je ne prétends pas que nous soyons indispensables. On fait des propositions

Laurent Bizot

S. B. (Talitres): «Le catalogue est le résultats de coups de cœurs, c’est le côté égocentrique du directeur artistique que je suis. “Ça me parle donc ça parlera au nombre”. Tout ce que je sors appartient à la veine folk pop anglo-saxonne, disons urgente et fragile. Au fil des années je m’éloigne d’une pop sucrée, même s’il peut y avoir de la légèreté dans des projets comme Laish, François and the Atlas Mountains ou Ewert Two Dragons.»

Quelle est la place du label dans l’offre de musique disponible actuellement?

L. B. (No Format!): «Il y avait une place assez naturelle pour nous en 2004. Aujourd’hui, il y a plein de petits labels et de niches, on se sent moins seuls. On participe à la diversité musicale et tant mieux. Internet a fait exploser les frontières, c’est moins difficile qu’avant de mettre à jour un projet original. On nous regarde moins bizarrement. Je ne prétends pas que nous soyons indispensables. On fait des propositions, elles sont acceptées par le public, les salles et les médias, donc on est légitimes.»

S. B. (Talitres): «Je ne m’en préoccupe pas vraiment. Je suis ravi de la reconnaissance et l’image que nous nous sommes construits. C’était inimaginable au tout début. C’est la reconnaissance de ce que j’ai investi comme énergie et comme argent personnels. Mais nous ne sommes à l’abri de rien. Nous avons cinq à sept sorties par an et nous pouvons laisser notre chemise sur chacune.»

V. F. (Tôt ou tard): «Comme tous les autres: la place qu’occupe l’artiste du moment en fonction de sa notoriété. Mon métier n’est pas d’occuper un espace mais de développer de nouveaux projets et de préparer la place que pourront occuper nos artistes plus tard. Nos gros succès du moment étaient tous inconnus il y a six ans. Sans un gros back catalogue, cela reste aléatoire. Mais avec les années et les quelques succès que nous avons rencontrés, c’est moins mouvementé que cela l’a été. En ce moment, je suis à fond sur Shelmi, je pense qu’on va pouvoir les amener loin en 2017.»

 

Quelle personne de l’ombre faut-il remercier pour sa place dans l’histoire du label?

L. B. (No Format!): «Au départ, il y a Daniel Richard, patron d’Universal Jazz, ancien disquaire de jazz. Il a une approche de la musique très pure, très saine, il m’a beaucoup inspiré et a accepté de distribuer No Format! au cours des premières années.»

S. B. (Talitres): «Mon épouse, Maryam. Je ne me suis pas payé pendant quelques années. Sans son soutien indéfectible, le label n’aurait pas pu être créé. Je peux aussi citer des artistes, comme les Flotation Toy Warning, dont l’album Bluffer’s Guide To The Flight Deck a marqué les débuts du label, quelque chose s’est passé avec eux, comme avec Emily Jane White, qui a boosté Talitres en 2008 avec les ventes de son premier album, Dark Undercoat

V. F. (Tôt ou Tard): «J’ai été embauché à 20 ans par un monsieur extraordinaire, Thomas Nothon, de la direction artistique d’EMI. J’étais sans expérience, je manageais des groupes mais je n’avais aucun réseau. J’ai aussi côtoyé un ingénieur du son fabuleux, Claude Wagner, qui m’a tout simplement appris à vivre. Je dois aussi citer la femme avec laquelle je vis, Cléo, qui vit chacune de mes décisions comme personne d’autres. Elle m’a poussé à certaines signatures quand j’hésitais, et, quand nous étions au bord du dépôt de bilan, elle m’a aidé à prendre des décisions stratégiques fondamentales.»

 Les émotions les plus fortes sont souvent liées aux spectacles. Quand je vois Delerm aux Bouffes du Nord ou Shaka Ponk à Bercy, sur des esthétiques bien différentes, je ressens le même bonheur et je réalise à quel point on a la chance de faire ce qu’on fait

Vincent Frèrebeau

S’il fallait faire une playlist de quatre morceaux pour quelqu’un qui n’a aucune idée du contenu de votre catalogue, que devrait-il écouter?

L. B. (No Format!): «Il y aurait un Vincent Segal / Ballaké Sissoko, par amour de la kora. On a sorti un coffret de vinyles avec les quatre disques maliens acoustiques de notre catalogue. On mettrait une voix, je suis attaché aux voix atypiques. Ce serait un titre de Toto Bona Lukua, doté d’un grain très particulier, ou un Melissa Laveaux. Il y aurait un Gonzales. Solo Piano était un album instrumental pas facile à promouvoir mais le bouche à oreille a très bien fonctionné. Et il y aurait un extrait du Nicolas Repac, “Swing swing” (2004), intemporel avec ses samples de big band autour desquels ont été construits des morceaux modernes. L’histoire du label n’a pas été portée par des titres mais des voyages musicaux, à part peut-être “Postman” de Mélissa Laveaux, que Nova a beaucoup joué.»
 

 

S. B. (Talitres): «“Donald’s Pleasance”, de Flotation Toy Warning, résume bien le label. Le morceau dure 9 minutes 28, on a le temps de se perdre, positivement. On ressort habité par le morceau. Je ferais écouter du Idaho, une musique terriblement belle et douloureuse. Un extrait de The Lone Gunman (2005), forcément. Il y aurait aussi un extrait de Calendar de Motorama et de Humbling Tides de Stranded Horse.»

 

V. F. (Tôt ou tard): «Il faudrait un Delerm, un Lhasa, un Yael Naim, un Vianney. Mais j’aurais du mal à m’arrêter là… Vincent Delerm parce que je me souviens d’un épisode qui raconte pourquoi ce métier nous porte. En 2003, j’ai perdu deux de mes amis dans des circonstances tragiques, j’ai vécu été épouvantable. Nous sommes en septembre, je dois valider un DVD. J’écoute le mix du spectacle de Delerm et je pleure de joie parce que ça me ré-aiguille vers quelque chose de positif et de fort. Le succès de Yael Naïm a aussi été quelques chose de fondamental. Le label était en situation difficile et “New Soul” s’est retrouvé en tête du classement des ventes iTunes aux États-Unis… Vianney, je décide de le signer au premier rendez-vous. Je rencontre un mec brillantissime de 22 ans, adorable et hors norme. Et en mai dernier, il embarque l’Olympia seul en mode guitare-voix. Les émotions les plus fortes sont souvent liées aux spectacles. Quand je vois Delerm aux Bouffes du Nord ou Shaka Ponk à Bercy, sur des esthétiques bien différentes, je ressens le même bonheur et je réalise à quel point on a la chance de faire ce qu’on fait. Le premier Zenith de Shaka Ponk a été archi-complet alors que les gens ne voyaient pas trop où j’allais avec eux quand je les ai signés en 2011.»


Quel a été le plus gros succès du label et quel est, au contraire, le disque qui a sous-performé au regard du potentiel que vous lui prêtiez?

L. B. (No Format!): «Solo Piano de Gonzales, est notre plus grand succès avec 100.000 albums vendus dans le monde, dont la moitié en France. Dans la foulée du succès de ce disque, Gonzales a sorti une méthode de piano pour les gens qui avaient des bases et envie de s’y remettre. J’adore la démarche. Ce succès raconte bien le label car j’ai une vraie fascination pour les instrumentistes, leur rapport avec leur instrument. Si tu proposes le plus grand restau du monde à Ballake Sissoko, il va préférer jouer de la fora pendant cinq heures. Ce dévouement donne quelque chose de magique. C’est lui qui donne des étoiles dans les yeux des gens après les concerts.

L’album qui aurait mérité un meilleur sort est le deuxième de Mélissa Laveaux. Elle est passée d’un son acoustique (Camphor & Copper, 2008) vers quelque chose de plus électrique, plus pop. Pour moi, Dying Is A Wild Night devait être disque d’or. La qualité de la prod, des sons, des morceaux est extraordinaire. Je ne saurais pas expliquer pourquoi , mais les gens qui l’avaient suivi n’ont pas eu l’oreille pour celui-ci. Comme s’ils s’étaient dit, « peut-être que ce n’est plus pour nous », et pendant ce temps le public rock passait à côté.» 

Certains artistes sortent des disques et n’ont pas la volonté d’être reconnus par le grand public et les médias. Will Stratton en est. Il compose parce qu’il en ressent le besoin, c’est son mode d’expression

Sean Bouchard

S. B. (Talitres): «The National est le groupe le plus important à être passé par le label. C’étaient des connaissances d’Elk City dans le milieu new-yorkais. Elk City a dû leur dire: “on a signé sur un label français, pourquoi pas vous?”. Je n’ai pas eu le temps de m’occuper de leur premier album. Ils m’ont envoyé les titres non masterisés de Sad Song For Dirty Lovers, que nous avons sorti en 2003. L’exposition qu’on a eue a été formidable, surtout du côté de la presse anglaise: Uncut, NME, Q, Mojo, tout le monde en a parlé. Ce succès a attisé les convoitises autour du groupe et a servi de carte de visite au label. The National a signé avec le label Beggars dans la foulée. Le groupe était impossible à retenir en dehors de quelques mois. Il a quand même offert (le 7-titres) Cherry Tree en cadeau d’adieu en 2004. C’est évidemment une frustration de ne pas pouvoir retenir ce type de groupe, mais il était impossible de faire le même travail de Beggars, label légitime et avisé. 


Will Stratton n’a pas un succès proportionnel à son talent et ça repose sur lui-même. Certains artistes sortent des disques et n’ont pas la volonté d’être reconnus par le grand public et les médias. Will Stratton en est. Il compose parce qu’il en ressent le besoin, c’est son mode d’expression. C’est un musicien excessivement talentueux. J’ai eu de bons retours sur Gray Lodge Wisdom (2014) mais ça n’a pas pu aller plus loin car il se rendait pas disponible. Il a eu des moments difficiles dans sa vie privée, mais il vient de retrouver la sérénité après de longs mois difficiles, mais je ne pense pas que ça changera. Il n’a pas envie d’en vivre. Il est professeur de musique à l’année. Tout le contraire d’un groupe comme The National, qui a très vite compris que la musique impliquait beaucoup de concessions. Au début, il a accepté d’être peu payé, de tourner en Europe sur ses vacances, de jouer devant cinquante personnes au cas où il y aurait un programmateur important dans la salle. The National avaient cette volonté d’être sur le terrain.»

V. F. (Tôt ou Tard): «Yael Naim (2007) est notre plus grand succès avec près d’un million de disques vendus, portés par l’exposition de “New Soul” dans la publicité d’Apple, qui a fait vendre 2,5 millions de singles. Dans un autre style, Ben Howard reste pour moi une déception. Je l’ai signé avant même son pays, l’Angleterre. Il a fait deux albums que je trouve extraordinaires: le deuxième a moins marché que le premier alors que c’est un bijou. Le premier, Every Kingdom (2011), s’est vendu à 20.000 exemplaires en France parce qu’on s’est battus mais il n’a jamais rencontré d’adhésion médiatique. Le disque est farci de chansons fortes, mais il n’a jamais rencontré le succès. Ce qui me permet d’être aussi affirmatif, c’est qu’il en a vendu 1 million en Angleterre et plusieurs centaines de milliers ailleurs, notamment aux États-Unis. C’est un succès mondial sauf chez nous, pour résumer. Le deuxième, I Forget Where We Were (2014), est un chef-d’oeuvre. Il s’en est vendu 8.000 copies en France.»

Quelle est la phrase la plus juste que vous avez entendue sur vous?

L. B. (No Format!): «J’avais lu une phrase dans les Inrocks que j’ai beaucoup aimée: “Un métier à tisser du rêve”. Avec cette expression, je visualise l’artisan qui construit son produit fil après fil, avec lenteur, application, exigence. Le verbe ‘tisser’ renvoie au métissage qui est au centre de nombreux projets. La musique inventée par Ballaké Sissoko et Vincent Segal, c’est du tissage. Ils ont mêlé leurs cordes, leurs vies, pour faire deux albums. Et oui, on essaie de faire rêver les gens, on adore quand ils nous racontent écouter nos disques en boucle, c’est l’objectif ultime. Cette formule est belle et très juste.»

S. B. (Talitres): «Un ami m’a dit, sur ma relation avec les Flotation Toy Warning: “C’est ton doudou”. J’ai trouvé ça très juste. J’ai tout essayé pour obtenir d’eux un deuxième album et on devrait y arriver en 2017, treize ans après le premier.»

V. F. (Tôt ou Tard): «“Quel casse-couille…”. Restons poli et disons: “Qu’il est fatigant…”. C’est ce que vous diront 100% des personnes à qui je ne lâche pas un centimètre quand je viens défendre mes projets: les radios, les médias, la distribution. Je reviens à la charge en permanence. En juin, un programmateur radio me voit arriver, et avant que j’ai le temps de prononcer quoi que ce soit, il me dit: “Je suppose que tu viens me voir pour Vianney” avec le ton et le sourire de celui qui n’en peut plus. Mais j’assume ça, c’est mon boulot. Tôt ou Tard n’est pas un nom choisi au hasard.»

Nous essayons de développer une offre que nous les seuls à proposer: le pass No Format! qui permet de proposer un abonnement annuel sous forme de souscription

Laurent Bizot

Quels sont les autres labels dans lesquels vous vous reconnaissez?

S. B. (Talitres): «Des labels français qui ne sont pas sur la même niche comme Vicious Circle ou Ici d’ailleurs. Et à l’étranger Caldo Verde Records, Drag City ou Bella Union. Ce sont des personnes que je considère comme des partenaires et qui ont aussi réussi à se construire une excellente image sur des choix forts.»

L. B. (No Format!): «Heavenly witness, pour son côté défricheur et éclectique. Il va sortir Anthony Joseph mais va être capable de rééditer des vieux disques d’orchestre antillais ou du jazz des années 1970. Le label Entreprise, qui a pour créneau la nouvelle chanson française. Ce n’est pas notre délire mais ils font un beau travail, courageux, uniquement axé sur des découvertes. Crammed en Belgique, fait aussi pas mal de mélanges de couleurs musicales différentes. Enfin, Saravah [label français de jazz et chanson lancé par Pierre Barouh, décédé mercredi, et qui a notamment lancé Jacques Higelin, Brigitte Fontaine et Areski Belkacem).»

V. F. (Tôt ou Tard): «Je me reconnais chez tous les confrères qui font corps avec leurs projets. Je sais à quel point nos choix se font au détriment de tas d’autres accomplissements personnels. La réussite d’Emmanuel de Buretel avec Christine and The Queens, qu’il a réussi à exporter dans le monde entier, je trouve ça superbe.» 

Quels sont vos projets pour 2017? 

L. B. (No Format!): «Nous essayons de développer une offre que nous les seuls à proposer: le pass No Format! qui permet de proposer un abonnement annuel sous forme de souscription. Les auditeurs pré-achètent notre production à venir dans l’année, avec toute une série d’avantages, un peu comme les Amap avec l’agriculture bio. Le point fort de l'année sera certainement la sortie du nouvel album d'Oumou Sangaré, la grande chanteuse malienne, sans doute l'artiste féminine la plus populaire dans toute l'Afrique. C'est un nouvel album, après huit ans de silence, et il est excellent. L'année sera également celle du retour du trio vocal Toto Bona Lokua (Richard Bona, Gerald Toto, Lokua Kanza), dont nous avions sorti un album en 2004 pour le lancement du label. Sont également en studio pour des nouveaux projets qui devraient aboutir en 2017 :Nicolas Repac, pour un projet spécial, à base de samples comme toujours et Mélissa Laveaux pour un hommage aux songwriters haïtiens des années 1920.»

S. B. (Talitres): «Nous attendons le prochain album de Flotation Toy Warning, Idaho, Thousand et The Rivulets. Nous travaillons aussi à une édition vinyle de Drift, (le deuxième album) de The Apartments (initialement paru en 1992).»

V. F. (Tôt ou Tard): «Shelmi et Junior Empire, deux nouveaux artistes. Et les nouveaux albums d’ Albin De La Simone, Cats On Trees et Shaka Ponk.»

1 — Estimation tirée des chiffres de la Fédération nationale des labels indépendants (Felin), auteur de deux études sur le secteur en 2013 puis 2016 et qui avaient enregistré 211 réponses en 2013 et 171 en 2016. Le secteur est aussi représenté par l’Union des producteurs phonographiques français indépendants (UPFI) qui revendique 91 adhérents. Retourner à l'article

 

Cédric Rouquette
Cédric Rouquette (77 articles)
Journaliste
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