Culture

Quarante ans après, la scène française s'inspire toujours de «Low» de Bowie

Maxime Delcourt, mis à jour le 10.01.2017 à 15 h 40

Un an après la mort de David Bowie, sa discographie n’en finie par d’être décortiquée, et particulièrement «Low» dont l’influence, quarante ans après sa sortie, continue de se mesurer chez tous un tas d’artistes hexagonaux.

Détail de la pochette de «Low»

Détail de la pochette de «Low»

En janvier 2013, David Bowie chantait une dernière fois Berlin sur l’un des singles de The Next Day: «Where Are We Now?». Entre deux considérations mélancoliques, il y égrenait les noms du Potsdamer Platz, du magasin KaDeWe, du Studio 54 ou encore du mythique club Dschungel, tous ces lieux qui l’avaient marqué trente-sept ans plus tôt lorsqu’il débarqua dans la capitale allemande pour donner naissance à ce qui allait finir par être considéré comme sa trilogie berlinoise: Low (1977), Heroes (1977), Lodger (1979).


Affaibli mentalement par la quantité de poudre blanche qu’il s’injecte quotidiennement dans les narines, Bowie n’en a sans doute pas conscience, mais il confectionne alors ce qui reste probablement son album le plus ambitieux. Le plus avant-gardiste, tout du moins. Entamé au cours de l’été 1976 au fameux Château d’Hérouville, Low trouve sa forme finale aux studios Hansa, à Berlin, débarque dans les bacs le 14 janvier 1977 et déroute par son parti pris esthétique.

L’album précédent, Station To Station, aurait pu nous mettre sur la piste, mais aucun des six titres réunis sur ce disque enregistré à Los Angeles ne pouvait prédire une telle sève exploratrice, à situer entre la modernité du krautrock (Neu!, Can, Kraftwerk), l’ambient et la pop la plus orchestrée. Toujours sur la brèche, jamais satisfait, Bowie prend ici un évident plaisir à saboter les repères, à tourner le dos à la routine et aux petites habitudes. Alors, forcément, l’écoute de ces onze nouvelles compositions désarçonne. La critique ne le comprend pas, le public non plus –Low ne dépasse pas la sixième place des ventes aux États-Unis et il faut attendre 2003 pour que Rolling Stone le classe 249e (seulement?) dans sa liste des 500 plus grands albums de tous les temps.

«Un véritable album-objet»

Mais Low est de ces albums qui exigent une oreille attentive, une certaine ouverture d’esprit et, surtout, un abandon total de nos perspectives. Il a ce caractère énigmatique qu’ont toutes les grandes œuvres d’art, ce petit côté conceptuel qui fait qu’on a envie de le réécouter sans cesse pour en comprendre toutes les subtilités. Au point de le considérer comme un disque pour musiciens, et non comme un album à velléités populaires? C’est en tout cas l’argument avancé par Adrien Soleiman, jeune poppeux remarqué l’année dernière pour son premier album, Brille:

Le fait que Bowie ne recherche absolument pas le tube sur ce disque en fait un album très important chez les musiciens ou les mélomanes passionnés

«Le fait que Bowie ne recherche absolument pas le tube sur ce disque en fait un album très important chez les musiciens ou les mélomanes passionnés. Personnellement, je trouve que le processus d’écriture et de production de Low en font un exemple pour n’importe quel musicien. On sent bien qu’il n’a pas cherché à se mettre de barrières, qu’il a simplement voulu se faire plaisir.»

 

Corine, dans les petits papiers de la presse spécialisée ces dernières semaines, soutient l’argument. «Ce qui est fascinant c'est qu’il n’y a pas une chanson plus forte qu’une autre sur ce disque. L’album est à prendre dans son ensemble, il n’y a que comme ça qu’il peut raconter quelque chose. C'est un véritable album-objet. Il suffit d’ailleurs de le laisser défiler pour se replonger dans l’atmosphère de Berlin, dans sa relation avec Brian Eno, etc.»

Eno-Bowie: la belle équipe!

Car le charme de Low vient également de la collaboration entamée par Bowie avec l’ex-leader de Roxy Music, véritable orchestrateur de ce découpage du disque en deux parties. Sur la face A, une collection de petites pop-songs aux intentions presque funk, à l’image de «Sound And Vision», qui «pastiche en quelque sorte ce que Bowie faisait à l’époque de Young Americans», précise Lenparrot. Visiblement passionné par la démarche de Bowie, le jeune producteur de musique électronique en profite pour évoquer la face B:

«Sur la deuxième partie de Low, on entend clairement l’apport de Brian Eno, qui est aux arrangements sur plusieurs titres. Il ne faut pas oublier Tony Visconti dans l’histoire, éternel homme de l’ombre de Bowie, mais c’est clair que Eno a amené sa science des musiques électroniques et des atmosphères. Souvent, il préférait parler d’environnement plutôt que de chanson. Sur Low, c’est exactement ça.»

 

S’il paraît évident, comme le précise également Adrien Soleiman, que Brian Eno a «amené vers ce disque les amateurs d’électro, d’ambient et de musiques expérimentales», il est tout aussi manifeste que Low doit beaucoup à l’intarissable curiosité de son auteur, celle qui lui permet d’enregistrer six morceaux (presque) entièrement instrumentaux, sans même se soucier de l’avis de ses fans de la première heure, forcément désemparés face à tant de radicalité de la part d’un homme pourtant habitué aux diverses incarnations. Celle, surtout, qui continue de fasciner à travers le monde, et particulièrement en France où les hommages semblent ne jamais cesser depuis sa disparition le 10 janvier 2016.

C’est d’ailleurs cet aspect, cette insatiable quête d’avant-gardisme et d’expérimentation que cherchent en général les artistes à se réapproprier. À l’étranger, on en retrouve la trace chez Joy Division (initialement nommé Warsaw en hommage au titre «Warszawa»), Underworld («Sans Low, il n’y aurait pas eu d’Underworld tel que tu le connais aujourd’hui», a déclaré Karl Hyde à addict-culture.com), Damon Albarn ou encore Philip Glass. En France, dans l’approche plus que dans le style ou l’attitude, des artistes comme Koudlam, Feu! Chatterton, Sébastien Tellier (période L'Incroyable Vérité), Étienne Daho ou Air émaillent eux aussi de cette capacité à synthétiser en langage pop les structures les plus minimalistes et les techniques de composition les plus complexes (au hasard, les stratégies obliques de Brian Eno, le cut-ups de William Burroughs, etc.).

 

«Pour un musicien, Low est un monument à la gloire de la création, expérimental tout en restant un objet pop», précise Koudlam, un de ses nombreux français qui se disent «passionnés» par le travail de Bowie. Et d’ajouter:

Il a capté tous les avant-gardismes de son temps, de Terry Riley à Kraftwerk, et en a fait une œuvre intime, sombre, mais aussi unique, universelle et pop

«Il a capté tous les avant-gardismes de son temps, de Terry Riley à Kraftwerk, et en a fait une œuvre intime, sombre, mais aussi unique, universelle et pop sur laquelle il est difficile pour l’industrie ou le journaliste de mettre une étiquette (et donc de vendre). Après tout, c’est à noter: électronique, classique, rock, tout ça n’a pas d’importance, c’est du Bowie.»

«Une référence pour tous les artistes»

Il y a en effet tant d’aspects marquants dans la carrière de Bowie que toutes sortes d’artistes sur lesquels on peut apposer la vague étiquette de «passeur» peuvent revendiquer son influence. Corine le reconnaît:

«C’est une référence pour tous les artistes dans le sens où il a prouvé à tout le monde que l’on pouvait sortir des chemins balisés, que l’on pouvait être dans la recherche et oser surprendre tout en ayant du succès. Il suffit d’écouter l’introduction de Low, “Speed Of Life”, pour s’en convaincre: c’est entièrement instrumental, l’ambiance est très sombre et on ne reconnaît absolument pas Bowie. Ça prouve à quiconque qu’il est possible de triturer les mélodies et de suivre ses envies même quand on est une popstar comme lui.»

Lenparrot poursuit: «C’est quand même assez fou de se dire qu’en cinq ou six ans, il est passé du glam-rock et de la soul à ce personnage complétement froid, statique sur scène. Alors oui, on peut lui reprocher d’être le plus grand voleur du XXe siècle en terme de pop, mais c’est un voleur tellement génial que l’on ne peut que s’agenouiller devant tant de talent.»

 

Quarante après sa sortie, Low fait toujours l’effet d’une bombe émotionnelle, dont les éclats continuent d’exciter les neurones, à l’image de ce «Subterraneans», final époustouflant d’un album qui, après avoir ouvert la voie royale à l’électro et à la new wave au moment de sa sortie, n’en finit pas d’offrir des pistes à suivre à la pop music. On comprend alors un peu mieux l’intention d’appeler initialement ce disque «New Music Night & Day».

Maxime Delcourt
Maxime Delcourt (33 articles)
Journaliste et auteur
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte