Monde

Tsahal s'arme pour affronter les défis de la cyberguerre

Jacques Benillouche, mis à jour le 07.01.2017 à 10 h 38

L'armée israélienne est depuis quelques années à la pointe du combat numérique.

Cyberattaques | Bill Smith via Flickr CC License by

Cyberattaques | Bill Smith via Flickr CC License by

Israël est entré dans un nouveau type de bataille: la guerre cybernétique. Il s’y est préparé depuis de nombreuses années. Tsahal nous avait exposé ses projets à l’occasion d’une visite exclusive dans le nœud stratégique de l’armée, le quartier général des «généraux plasma», expression inventée par les combattants sur le terrain pour se distinguer de ceux qui font la guerre derrière leur écran informatique. Ce contact nous avait alors laissés sceptiques tant la matière paraissait surnaturelle, dans une sorte de guerre des étoiles nouvelle version. Entrer dans le saint des Saints était déjà une gageure.

S’il ne néglige pas la guerre conventionnelle en créant de nouveaux régiments pour s’opposer aux miliciens du Hezbollah terrés dans les tunnels du sud-Liban, Tsahal a engagé la cyberguerre contre un ennemi virtuel qui agit aux quatre coins du monde. Une véritable révolution interne a été enclenchée pour créer les soldats de demain, les cybers soldats qui appartiennent à l’unité célèbre 8200 de l'Armée de défense d'Israël. Ils sont responsables du renseignement d'origine électromagnétique et du décryptage de codes.

Pas des hackers

Les jeunes officiers de 8200, ne dépassant pas la trentaine, n’appartiennent pas aux renseignements proprement dits parce qu’ils ne sont ni espions et ni analystes. Ils ont appris à détecter les points faibles de l’ennemi, sans jamais l’avoir vraiment côtoyé. Le cyber espace devient leur nouveau champ de bataille puisqu’ils sont capables de lancer, depuis leur bureau, un «missile» vers une cible donnée. Les meilleurs éléments sont incorporés, souvent après avoir été repérés dès le lycée par des officiers experts en recrutement qui sillonnent le pays pour détecter les «génies» en tous genres.

Ils s’offusquent lorsqu’on les traite de pirates informatiques ou de hackers parce qu’ils s’estiment en mission commandée pour exploiter au mieux les technologies nouvelles au bénéfice de leur pays. Leur rôle est de fortifier la cyberdéfense de l’armée, grâce à des technologies de pointe, pour contrecarrer les menaces de pirates agissant depuis l’étranger.

La division Lotem innove en permanence en utilisant les techniques de Google Glass, ou dispositif de réalité augmentée, pour détecter les caractéristiques physiques des objets sur le terrain

Nous avons été briefés par les généraux de la division Lotem-C4i (Command, Control, Communications, Computers, Intelligence-renseignement militaire), chargée de la cyberdéfense et composée des plus grands experts de l’armée et du monde universitaire. Ces soldats viennent de tous les domaines: ingénierie, mathématiques et technologies de l’information. Ils sont capables de sélectionner une cible ou des dizaines, d’identifier l’ennemi en temps réel et de le viser sur le plan militaire au bon moment. C’est eux qui ont aussi mis au point un nouveau système capable de détecter les tunnels de terroristes le long de la frontière avec Gaza, grâce à des capteurs et des appareils de détection.

Protéger les systèmes

La division Lotem innove en permanence en utilisant les techniques de Google Glass, ou dispositif de réalité augmentée, pour détecter les caractéristiques physiques des objets sur le terrain. Cette technologie est à présent utilisée sur le champ de bataille pour limiter les accidents corporels.

Mais l’armée israélienne s’inquiète des menaces de piratage et de terrorisme virtuel. La cyberguerre est une guerre calme et discrète, sans chars ni avions, avec une impossibilité de déterminer l’origine de l’attaque à haut niveau de sophistication. L’impact d’internet sur la situation au Moyen-Orient est tel à présent que l’armée de l’air a décidé de jouer un nouveau rôle sur le web en coopérant avec les divisions de défense informatique de Tsahal.

De nombreuses attaques ont déjà eu lieu dans le monde. La plus célèbre a touché en 2007 l’Estonie durant laquelle tout le service internet a été perturbé et piraté. Depuis lors, l’armée de l’air a reçu mission de protéger les systèmes. Le général de Division Amos Yadlin, qui avait servi en tant que chef des Renseignements et qui avait déjà mis en place les bases de la lutte contre les menaces cybernétiques, est convaincu que l’enjeu d’internet ne peut plus être ignoré.

Nouvelle dimension

L’histoire est chargée d’exemples d’attaques cybernétiques. Le virus Stuxnet, attribué à Israël, a bloqué et même détruit les centrifugeuses iraniennes. Les ordinateurs de Lockheed Martin ont été piratés. Enfin, un pirate saoudien avait récupéré des informations bancaires confidentielles de citoyens israéliens. Des milliards d’informations sont publiées sur internet, certaines confidentielles. Et comme des millions d’ordinateurs sont reliés entre eux, une attaque sur un système se diffuse sur la totalité du réseau connecté. On songe donc aux dégâts que peut causer une pénétration du système informatique de la tour de contrôle d’un aéroport, générant des accidents avec de nombreuses victimes.

C’est pourquoi, en Israël, le monde cybernétique a pris une dimension militaire. Les événements des révolutions arabes et les attentats du 11 septembre 2001 n’auraient pas pu avoir lieu sans internet. Tous les pays l’ont compris et se sont donc mobilisés à différents degrés, chacun à sa façon. Les Chinois ont imposé une cyber-formation au sein de leurs armée. Le Pentagone a créé un commandement spécial pour la sécurité internet. Tsahal n’a divulgué qu’une partie des mesures qu’il a prises. Cependant le fait que les décisions soient prises à présent à très haut niveau démontre que la préoccupation des militaires est grande. Les Israéliens sont entrés dans la nouvelle dimension et ont décidé d’intégrer cette nouvelle arme dans leurs missions.

24 heures sur 24

L’inquiétude des dirigeants israéliens s’explique parce que la défense de Tsahal repose en grande partie sur les systèmes informatiques, aussi bien au jour le jour qu’en période de crise ou d’opérations exceptionnelles. La division C4i est le centre de commandement et de contrôle qui est la force motrice pour guider les opérations au sol. Dans le cadre des opérations militaires, les blindés et les fantassins se déplacent selon les instructions transmises par les officiers derrière leurs écrans, qui ont une vue complète du champ de bataille. Les initiatives personnelles n’ont plus cours. C’est pourquoi le général commandant C4i est convaincu que l’armée ferait face à de sérieuses difficultés en cas de système en panne.

Tsahal a donc créé en 2011 une division de cyberdéfense mobilisée 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, pour faire face aux menaces. Des officiers de cette division sont présents dans tous les régiments pour apporter leur expertise. Deux grandes entreprises informatiques ont été intégrées à l’armée sous l’intitulé Commandement de l’Armée pour le Contrôle et la Gestion des Systèmes. Cette unité a permis de faire d’énormes progrès dans la cyberdéfense avec une capacité décuplée pour frapper des cibles. La fiction devient une véritable réalité.

Ces logiciels sont utilisés par Tsahal et par les États-Unis car ils permettent le décodage de textes, de sons et de vidéos sans intervention humaine

Sur écoute

Israël a été le premier pays à avoir dédié une division pour la guerre informatique afin de constituer la base opérationnelle de Tsahal avec l’objectif d’assurer la continuité des systèmes informatiques sur terre, mer et air. L’armée a développé des simulateurs qui mettent en scène de fausses attaques et un nouveau système d’identification des incidents de fuite d’informations sur internet. Ce système est capable de localiser des fuites potentielles sur le web, analysant de nouveaux sites internet et les réseaux sociaux, comme Facebook ou Twitter. Dès qu’un incident se produit, le système alerte l’unité de sécurité de l’information qui intervient dans les plus brefs délais.

Pour cette cyberdéfense, l’armée utilise les travaux du professeur Ami Moyal de l’université d’Afeka, au nord de Tel-Aviv. Sa start-up développe des solutions innovantes de décodage de la parole et du texte, dans toutes les langues mondiales. Ses travaux portent sur la reconnaissance vocale, le repérage de mots-clés et la reconnaissance des phonèmes, toutes les techniques indispensables aux grandes oreilles internationales. Ses logiciels sont utilisés par Tsahal et par les États-Unis car ils permettent le décodage de textes, de sons et de vidéos sans intervention humaine. Le professeur est conscient que son concept permet une intrusion dans tous les domaines de la vie privée, sécuritaire et politique mais il ne s’estime pas responsable de l’usage qui est fait de ses logiciels.

Les Israéliens ne se privent donc pas pour analyser les communications arabes et iraniennes depuis leurs satellites, leurs navires ou leurs sous-marins espions, avec l’aide de l’unité militaire 8200. Ils sont donc à l’écoute des communications échangées dans le monde entier entre civils et organisations militaires. Ils sont capables d’extraire de plusieurs heures de dialogue quelques éléments significatifs sur la base de quelques mots clés. Pour se dédouaner Ami Moyal a expliqué que c’était la rançon du nouveau monde virtuel mais que ses recherches concernaient aussi des solutions pour l’amélioration des conditions de vie des humains, et des handicapés en particulier. Cette motivation l’encourage à continuer à travailler pour le NSA américain. La cyberguerre est devenue une guerre mondiale.

Jacques Benillouche
Jacques Benillouche (230 articles)
Journaliste
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