La triste histoire du premier Viagra féminin

Il existe bel et bien. Ce n'est ni un miracle ni un blockbuster.


C'est sans aucun doute une nouvelle étape dans la quête de l'un des plus beaux des Eldorados pharmaceutiques: jouer sur cette libido si particulière qu'est, dit-on, la libido féminine. Le site Street Reporter vient de nous apprendre que la multinationale pharmaceutique allemande Boehringer Ingelheim avait lancé un large essai clinique (sur 5 000 femmes) pour évaluer l'effet d'une nouvelle molécule, la flibansérine, sur la «stimulation» de la sexualité et du «désir» féminins.

Comment ne pas être tenté de faire ici le parallèle avec le Viagra? Et ce d'autant que comme pour la molécule érectile masculine c'est un peu par hasard que l'on aurait découvert les vertus de la flibansérine. Le Viagra visait initialement le cœur avant que l'on ne découvre qu'il atteignait préférentiellement, pour l'intensifier, la vascularisation des organes génitaux externes. Pour la flibansérine on s'intéressait à son action cérébrale antidépressive (via le système des récepteurs sérotoninergiques) avant que l'on ne découvre des potentialités inattendues dépassant a priori de loin la lutte contre la dépression.

Oubliez d'ailleurs «flibansérine». Cette molécule a déjà son nom de marque -Ectris (chercher le sous-entendu)- et le fabriquant annonce, avant même les résultats des essais en cours, une commercialisation à compter de 2001. En est-il à ce point certain ?

Comme toujours en ces matières l'affaire divise la communauté des spécialistes des pathologies de la sexualité. Les uns s'offusquent que l'on puisse imaginer agir efficacement par voie médicamenteuse sur une libido féminine tenu pour défaillante; une libido dont les tenants et les aboutissants demeurent pour une large part inaccessibles à la raison raisonnante. Les autres, plus pragmatiques postulent que de telles spécialités pharmaceutiques peuvent ne pas être inutiles face à une situation perçue comme douloureuse. De quel droit, quand le besoin- impérieux- est là, refuser d'offrir une béquille sur ordonnance?

Les ancêtres d'Ectris

Ectris verra-t-il/elle le jour? Comment savoir? Mais il n'est pas inintéressant de rappeler que ce n'est pas, dans ce domaine, la première tentative des multinationales de l'industrie pharmaceutique pour créer un marché parallèle à celui du Viagra et de ses mâles concurrents. Avant les grands espoirs mis par Boehringer Ingelheim dans Ectris il y avait eu ceux, tout aussi grands, mis par le géant Procter & Gamble dans Intrinsa.

Pour Intrinsa tout s'est joué à la fin de l'année 2004 et au début de l'année 2005. Aux Etats-Unis tout d'abord, en Europe ensuite. Déjà présenté comme un «Viagra féminin» Intrinsa avait la forme d'un timbre transparent de 28 cm2 qui, appliqué sur les abdomens féminins, permettait de délivrer au sein des organismes ainsi patchés de la testostérone, une hormone qui, pour les deux sexes, joue un rôle-clef dans les mystérieux processus sous-jacents à l'expression de la libido.

En décembre 2004 un comité d'experts indépendants auprès de la Food and Drug Administration américaine jugeait, à l'unanimité, qu'il ne fallait pas commercialiser une telle substance. L'efficacité n'était certes pas en cause; 14 des 17 experts estimaient que les résultats des études menées par la firme montraient des «effets positifs substantiels» pour restaurer la libido de femmes souffrant de ménopause précoce du fait de l'ablation, pour des raisons médicales, de leurs ovaires. De nouvelles études cliniques étaient toutefois, selon eux, indispensables pour mieux évaluer les risques, notamment cancéreux, inhérents à l'administration au long cours d'une telle hormone sexuelle.

Le fabricant précisait pour sa part avoir mené quatre essais sur un total de 2 200 femmes, que les effets secondaires, lorsqu'ils existent, étaient limités à des congestions nasales ou à des maux de tête et que «la grande majorité des participantes s'est déclarée très satisfaite des résultats». Il ajoutait que les femmes les plus satisfaites expliquaient «avoir ressenti une amélioration importante au niveau du désir, de l'orgasme et en terme d'image de soi, ainsi qu'une diminution du stress ressenti».

En Europe, c'est la filiale britannique de Procter & Gamble Pharmaceuticals qui avait saisi les autorités sanitaires en charge du médicament. Objectif: commercialiser Intrinsa dans le traitement d'une maladie caractérisée par une diminution de la libido féminine (Hypoactive sexual desire disorder ou HSDD), une nouvelle entité pathologique qui concernerait pour l'essentiel les femmes ménopausées. Des spécialistes français suédois et autrichiens devaient alors rapidement rejoindre les conclusions de leurs homologues américains. C'est le choix de l'utilisation de la testostérone qui avait alors surpris et inquiété les spécialistes. «Son action sur le désir sexuel de la femme est marginale et peu documentée», soulignait ainsi dans un rapport remis en 2005 à l'Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps) le Pr Frédérique Kutten, responsable du service d'endocrinologie et de médecine de la reproduction de l'hôpital Necker, à Paris. Pour elle, «le désir sexuel chez la femme est plurifactoriel, le facteur hormonal le plus impliqué étant l'oestradiol», un oestrogène sécrété par les ovaires.

Le taux sanguin de testostérone à l'âge adulte est respectivement de 7 nanogrammes par millilitre (ng/ml) chez l'homme contre 0,4 ng/ml chez la femme, avant la ménopause. Avec Intrinsa, ce taux passait à 0,8 ng/ml, soit quatre fois plus que chez la femme ménopausée. Les spécialistes savent d'autre part que les femmes jeunes qui (pour diverses raisons) ont des taux anormalement élevé de testostérone souffrent de divers troubles (hyper-pilosité, acné notamment), qui nécessitent des traitements.

Les premières études conduites à l'initiative de Procter & Gamble avaient d'ailleurs bien mis en évidence une série effets secondaires «virilisants» dus à une trop forte imprégnation de l'organisme féminin en testostérone: acné, hirsutisme, alopécie (chute temporaire des cheveux et des poils), raucité de la voix, prise de poids. Et il fallait en outre compter, à terme, avec de possibles effets cancérigènes sur le sein et l'utérus.

«Au-delà des quelques données médicales et scientifiques dont nous disposons, et même si la firme a adopté une démarche très restrictive pour ce qui est des indications, les dérives potentielles sont majeures, soulignait alors le Dr Kutten. Intrinsa a déjà été présenté dans la presse comme le «Viagra de la femme» et on peut redouter son utilisation abusive, notamment chez les femmes jeunes, atteintes de mal-être, et dont la vie sexuelle peut paraître insatisfaisante. »

Les spécialistes français expliquaient aussi qu'une autorisation de mise sur le marché d'Intrinsa imposerait de compter avec d'autres possibles dérives: problèmes de couples, dans lesquels des désaccords (aux causes multiples) peuvent retentir sur la sexualité; tentation d'utiliser cette substance comme une nouvelle forme .... d'antidépresseur.

Face à ce tir de barrage des spécialistes Procter & Gamble ne s'avoua pas vaincu expliquant travailler pour fournir au plus vite les réponses aux autorités américaines et à l'Agence européenne du médicament. Il précisait aussi alors avoir lancé de nouvelles études visant à étudier l'efficacité de ce même timbres de testostérone chez les femmes naturellement ménopausées, marché hautement plus prometteur, avant celui des femmes non ménopausées souffrant d'une libido plus ou moins «défaillante».

Où en est-on aujourd'hui?

Intrinsa® a obtenu une autorisation de mise sur la marché européen le 28 juillet 2006 et ce médicament est commercialisé en France depuis le 7 février 2007 mais dans des conditions qui font loin de faire de lui le blockbuster annoncé. Ce «patch libérant de la testostérone» n'a en effet pour unique indication que «le traitement de la baisse du désir sexuel chez les femmes ayant subi une ovariectomie bilatérale et une hystérectomie (ménopause chirurgicalement induite).» Et il ne peut être prescrit qu'en association à un traitement par œstrogènes.

Ce médicament est notamment contre-indiqué en cas de cancer du sein «connu ou suspecté». Il n'est pas recommandé chez les femmes au-delà de 60 ans, ni chez les femmes naturellement ménopausées. «Chez les patientes ne montrant pas de bénéfice significatif, l'arrêt du traitement doit être envisagé» précise l'Afssaps. Effets indésirables les plus fréquents (une femme sur trois) : réactions locales au site d'application, rapportées chez 30% des patients. Autres effets fréquents plus ou moins réversible: acné, alopécie, hirsutisme, raucité de la voix, prise de poids. «Bien qu'aucun lien de causalité entre la prise d'Intrinsa® et la survenue de cancers du sein et d'événements cardiovasculaires ne soit établi, ces risques peuvent être craints et nécessitent de surveiller les patientes traitées, prévient encore l'Afssaps.

Les autorités sanitaires françaises estiment en outre indispensable de surveiller que le produit ne fasse pas l'objet d'une prescription médicale en dehors des indications de son autorisation de mise sur le marché.» En ira-t-il de même, demain, avec Ectris?

Jean-Yves Nau

Image de une: en Allemagne,REUTERS/HANNIBAL HANSCHKE