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Christophe Bejach: comment la fachosphère tente de politiser un fait divers

Christophe-Cécil Garnier, mis à jour le 06.01.2017 à 18 h 05

Cet ancien conseiller technique à «l'imagination industrielle» d'Arnaud Montebourg a été condamné à neuf mois de prison avec sursis par la justice britannique pour infraction sexuelle sur enfant mineur et détention d'images pédopornographiques. Ce fait divers a mis quelques jours à être traité en France.

Montage à partir de tweets de Courtnews UK, l'Evening Standard et Le Lab | Slate.fr

Montage à partir de tweets de Courtnews UK, l'Evening Standard et Le Lab | Slate.fr

«Un ancien assistant du ministre français de l'Économie et de l'Industrie encourt une peine de prison après avoir accepté de rencontrer une fille mineure pour avoir des relations sexuelles». Tel est le message posté sur Twitter par le site britannique Courtnews UK le 29 novembre dernier. Il vise Christophe Bejach, ancien conseiller à «l'imagination industrielle» d'Arnaud Montebourg entre mai 2012 et janvier 2014

Mais ce n'est que début janvier que cette information émerge en France. Elle figure en «Trending Topics» sur Twitter, les sujets les plus évoqués sur le réseau social (la capture d'écran qui suit a été prise le 4 janvier avant midi), via une mobilisation de sites comme FdeSouche et de cadres du Front national.

Dès le 29 novembre, le site spécialisé des questions judiciaires Courtnews UK agrémente son tweet d'un article réservé aux abonnés. On y apprend que celui qui est également membre fondateur du think tank Terra Nova a plaidé coupable pour la possession de soixante images pédophiles, dont sept de catégorie A, qui montrent des images de pénétration sexuelle. Le site précise également que la police a trouvé ses images lors d'une perquisition début juillet à la suite d'une «opération sous-couverture». Il s'avère que celui qui est depuis décembre 2014 le directeur général des actions européennes de la société d'investissement Monument Capital Group Holdings LLC discutait avec une certaine «Sadie», à qui il a confié des projets de séances de photos érotiques avec trois filles âgées de 8, 10 et 12 ans. La femme était en fait un officier de police, ce qui a permis de perquisitionner son domicile.

Le 14 décembre, un nouvel article de Courtnews UK paraît. On y apprend que Christophe Bejach estime qu'il ne devrait pas encourir de peine pour «pédopiégeage» (agissements d'un individu qui circonvient un enfant à des fins sexuelles, notamment par voie électronique, selon Legifrance) car ses intentions n'étaient que «temporaires». Le tweet de Courtnews UK de la mi-décembre qualifie d'ailleurs Christophe Bejach de «ministre français pédophile». Ces nouvelles informations ne sont reprises par aucun média, qu'ils soient anglais ou français.

Le 3 janvier 2017, la justice anglaise condamne Christophe Bejach à neuf mois de prison avec sursis pour infraction sexuelle sur enfant mineur et détention d'images pédopornographiques. Il est également condamné à 100 jours de suivi médical, 20 jours de travaux d’intérêt général, 100.000 livres sterling d’amende (soit près de 116.000 euros) et il est inscrit sur le fichier des criminels sexuels pendant dix ans.

De la presse anglaise aux premiers tweets

Le Daily Mail publie un article qui titre sur le fait que l'ancien conseiller d'Arnaud Montebourg «évite la prison», bien qu'il ait admis les faits. On y lit sa défense: «Aussi horrible que cela puisse paraître, ou devrais-je dire aussi horrible que ça puisse être, tout ça c'était de la fiction. Vous trouverez sûrement ça stupide. J'ai écrit un livre, j'ai écrit une pièce, j'ai toujours fait marcher mon imagination, parce qu'avoir de l'imagination c'est important en tant qu'entrepreneur.» Le 4 janvier, le quotidien anglais Evening Standard suit la même ligne que son homologue:

«L'ex-conseiller du gouvernement français épargné de prison pour un crime sexuel impliquant des enfants.»

Ce n'est qu'après les articles du Daily Mail et du Evening Standard que l'information arrive en France. D'abord par des tweets de @towersight et @farangsta. Puis le site identitaire et d'extrême-droite Fdesouche, dirigée par Pierre Sautarel, reprend l'information et la publie, tout en affirmant initialement que Christophe Bejach est toujours conseiller d'Arnaud Montebourg.

Le 5 janvier, l'information est reprise par d'autres sites identitaires comme Breizh-info ou Boulevard Voltaire. «On est dans le cas typique de la manière dont la fachosphère s'organise et dans la rhétorique de réinformation qu'elle porte: l'idée qu'on nous cache des choses et qu'il y a une forme de complot. Ça n'a rien d'exceptionnel», estime Arnaud Mercier, professeur à l'IFP, Université Panthéon Assas, et chercheur associé au Laboratoire Communication et Politique du CNRS.

L'information circule abondamment dans la matinée sur les réseaux sociaux comme Twitter, ou de nombreux comptes de responsables du Front national et le maire de Béziers Robert Ménard critiquent un silence médiatique.

Une posture logique pour Arnaud Mercier:

«Les réseaux sociaux sont utilisés comme un contre-espace public. Puisque l'espace public et médiatique est estimé non-légitime et cache la question, il faut faire feu de tout bois pour en parler. On voit dans un certain nombre de tweets que ça s'accompagne de tout un discours d'incitation de la part de la fachosphère qui comprend des sites comme Fdesouche ou des soutiens de Marine Le Pen. Ils se relaient beaucoup. Ils savent que ça peut attirer un niveau de visibilité tel que les médias ne pourront être qu'obligé d'en parler.»

Le plus fort des discussions a lieu à 13 heures le 5 janvier, plus de 450 tweets sont publiés en mentionnant Christophe Bejach, selon une infographie de Nicolas Vanderbiest, chercheur à l'université catholique de Louvain et blogueur sur les crises, les phénomènes d'influence et les réseaux sociaux. En tout 4.529 tweets seront publiés sur le réseau. 

À la mi-journée, l'histoire de la condamnation de Christophe Bejach est publiée en premier par Actu Orange et ensuite par Le Lab d'Europe 1, Buzzfeed et... Closer.

Fait divers ou politique?

Sylvain Chazot, l'auteur de l'article pour Le Lab, a vu l'information assez tôt le 4 janvier sur Twitter: 

«J'étais de matinale donc j'ai commencé dès six heures. Comme je suis beaucoup le FN et la fachosphère, j'ai vraiment découvert cette histoire via les réseaux sociaux un peu avant huit heures».

Il ne fait toutefois pas un article tout de suite. «C'est toujours assez bizarre comme sujet car Le Lab est un site politique et c'était une information surtout judiciaire, étant donné que la personne en question n'avait pas de fonction politique. On s'est posé la question de le traiter ou non. Et on s'est dit que ce n'était pas pour nous, mais peut-être plus pour Europe 1», explique-t-il. 

Mais en voyant l'information devenir l'un des sujets les plus discutés sur Twitter, la réflexion évolue. 

«On s'est dit qu'il y avait un truc et c'est quand la fachosphère l'a présenté comme un membre de l'équipe de campagne de Montebourg qu'on s'est dit qu'il y avait un angle pour nous. Car on avait eu l'organigramme d'Arnaud Montebourg deux jours avant et ça ne nous disait rien.»

Des journalistes se font également alpaguer sur Twitter pour savoir pourquoi ils ne parlent pas de l'affaire. Comme Samuel Laurent, responsable de la rubrique des Décodeurs, qui explique:

«On ne l'a pas traité car nous n'avons pas vocation chez les Décodeurs à traiter les affaires de faits divers. C'est quelque chose qui ne rentre pas dans la ligne éditoriale des Décodeurs. Nous on fait de la pédagogie de l'information, du fact-checking et du datajournalisme. Je n'étais pas au courant personnellement avant d'être mentionné par différents comptes et d'ailleurs, personne d'autre dans le journal ne semblait au courant. J'ai été en parler au desk web pour leur donner l'information mais, au sein du Monde, on ne traite les faits divers que si cela va au-delà du fait divers.»

Après les premiers médias, d'autres journaux et pure-players comme L'Obs, Atlantico, le Huffington Post, LCI ou Valeurs Actuelles suivent dans la soirée.

Comment expliquer qu'une information mette plus de deux mois avant d'être relayée, même sous forme de brève? Une question qui a suscité un petit débat entre Pierre Sautarel, responsable du site Fdesouche et Paul Aveline, journaliste pour le site Buzzfeed. 

La valeur de l'information

«On peut imaginer qu'on devrait tout savoir et sauter dessus mais ce n'est pas le cas», explique de son côté Samuel Laurent, qui estime qu'avec la fachosphère «à tous les coups, on perd»: 

«Si on en parle, ça veut dire qu'ils ont gagné et ils se vantent du fait qu'on ait suivi leur agenda médiatique. Et si on n'en parle pas, on est dans un complot.»

La réponse se trouve dans la valeur de l'information selon Arnaud Mercier. Par exemple, explique-t-il, dans le cadre de Robert Rochefort, ancien vice-président du Modem condamné pour s'être masturbé dans un magasin, tous les journaux français en ont parlé car il était encore vice-président du Modem et une personnalité publique:

«C'est ce qui a fait la valeur de la médiatisation. Mais Christophe Bejach est inconnu au bataillon. Personne ne savait qui c'était et il n'était plus au service d'Arnaud Montebourg. Quelle est la valeur intrinsèque de s'intéresser au fait qu'un gars a été condamné pour pédophilie et qui n'est plus conseiller pour Montebourg depuis deux ans, dont tout le monde ignore jusqu'au nom et la fonction? Effectivement, elle est nulle.»

Le spécialiste en communication politique ne pense donc pas que l'information a pu passer sous le radar. Même si elle a été remarquée, «tout le monde s'en foutait, car ce n'est pas une personnalité publique»

«Mais on voit bien l'intérêt de la fachosphère de déstabiliser un candidat de gauche. Pour eux, la valeur de l'information est très claire alors que, du point de vue médiatique, c'est un non-sujet. Ça arrive à des tas de personnes dont on ne parle pas non plus. Il n'y a pas de raisons pour ça. Par contre, si le bras droit d'Emmanuel Macron fait ça, vous pouvez être sûr que tout le monde en parlera».

Aucune dépêche de l'Agence France-Presse n'a été faite sur le sujet à l'heure où nous publions. Le site 20minutes.fr relaie l'information ce 6 janvier, ainsi que Le Parisien qui le publie dans sa rubrique faits divers et titre: «Un homme d'affaires français condamné pour pédophilie à Londres». Aucun lien avec Arnaud Montebourg. À l'aide d'un sociogramme fourni à Slate.fr par Nicolas Vanderbiest, on constate bien que c'est surtout la fachosphère via les comptes de Fdesouche et de Dominique Bilde notamment (le compte @AnthoGonzalez56 est celui d'une personne qui tweete l'actualité «en temps réel», avec plus de 8.000 abonnés, et dont les tweets sur Christophe Bejach ont été retweetés plus de 600 et 300 fois). 

Sylvain Chazot, lui, a déjà oublié le nom exact de Christophe Bejach mais trouve «vraiment intéressant» (sans que ça le satisfasse) que les sites identitaires et la fachosphère aient publié l'information avant les médias généralistes, car cela doit interpeller les journalistes dans leur système de veille. Ce n'est pas la première fois qu'il reprend une information publiée sur le site de Fdesouche. «Après, notre boulot, c'est la vérification de l'info car on sait qu'ils ont un positionnement», conclut-il. 

Christophe-Cécil Garnier
Christophe-Cécil Garnier (56 articles)
Journaliste à Slate.fr
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