Science & santé

Plus de voitures autonomes, c'est aussi moins d'organes pour les greffes

Ian Adams et Anne Hobson, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 07.01.2017 à 11 h 59

C'est un problème qu'il faut s'engager à résoudre sans plus attendre, par exemple en repensant les politiques encadrant les dons d'organes.

Voiture autonome. smoothgroover22 via Flickr CC License by CC

Voiture autonome. smoothgroover22 via Flickr CC License by CC

Beaucoup a été dit sur les futures voitures autonomes et la manière dont elles bouleverseront nos modes de vie –nous deviendrons tous des passagers, notre économie repartira de plus belle, notre façon d'appréhender le concept de propriété sera chamboulée, tout comme nos villes et nos routes.

Reste que ces véhicules modifieront aussi nos modes de mort. Avec la technologie au volant, c'est le nombre d'accidents mortels dus aux erreurs humaines de conduite qui ira en diminuant. Le progrès promet d'être réel, avec néanmoins un très mésestimé effet secondaire: l'aggravation de la pénurie d'organes disponibles à la greffe.

Depuis 1954, et la première greffe de rein réussie, les centres de transplantation d'organes font face à de sérieuses carences. Aux États-Unis, à peu près 6.500 personnes meurent chaque année faute d'organe, et 4.000 autres sont retirées des listes d'attente car leur état de santé s'est trop détérioré pour qu'une greffe puisse y changer quelque chose. Depuis 1999, la longueur de la liste d'attente a quasiment doublé, passant de 65.313 à plus de 123.000 individus en quête de greffon. Les maladies du foie et des reins tuent davantage que le cancer du sein ou de la prostate, et les Centres américains pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC) estiment que l'incidence de ces maladies chroniques ira croissant, parallèlement à l'aggravation de la pénurie d'organes. Les proportions sont similaires en France. En 2015, le nombre total de malades inscrits sur les listes d'attente était de 21.464, contre 12.512 en 2006, et seuls 5.746 d'entre eux ont pu recevoir une greffe, avec environ 800 personnes décédées faute de greffe.

La vérité est peut-être macabre, mais elle est têtue: du fait des contraintes propres au don et à la transplantation d'organes, la source la plus fiable d'organes sains est constituée par les morts de la route, soit plus de 35.000 personnes tuées chaque année aux États-Unis (un chiffre qui, après plusieurs années de baisse consécutive, repart aujourd'hui à la hausse). À l'heure actuelle, un greffon sur cinq provient d'une victime d'accident de la route. C'est pour cela qu'à la délivrance du permis de conduire, tous les nouveaux titulaires américains doivent préciser s'ils acceptent de donner leurs organes en cas d'accident.

Sauver des vies, mais lesquelles? 

Que les véhicules sans chauffeur puissent modifier cette équation ne relève pas d'un calcul très compliqué. On estime que 94% des accidents de la route sont liés à une erreur quelconque de la part d'un conducteur. Dès lors, quand le nombre d'humains au volant de voitures diminuera, ce sera aussi le cas des morts au volant évitables. En juin dernier, Christopher A. Hart, directeur du Conseil national de la sécurité des transports, déclarait que «les voitures autonomes pourraient sauver bon nombre des 32.000 vies perdues chaque année sur nos routes et nos autoroutes». Même si ces véhicules ne réalisent qu'une fraction de leurs bénéfices escomptés en matière de sécurité routière, la baisse des organes disponibles pourrait se faire sentir dès l'arrivée des premières voitures autonomes et semi-autonomes sur le marché. Ce qui ne pourra qu'accentuer une rareté d'ores et déjà très inquiétante.

Tout le monde veut sauver des vies. Nous ne disons pas qu'il faudrait stopper le développement des voitures autonomes pour préserver des ressources en organes transplantables. Sauf qu'il convient de réfléchir dès aujourd'hui à ce problème futur.

Parce qu'ils suivent la trajectoire des révolutions des transports, ces prochains manquements ne vont pas tous se manifester en même temps. Nous commençons tout juste à observer le déploiement de la première vague de véhicules semi-autonomes, qui exigent encore la présence d'un conducteur humain et quelques améliorations techniques avant d'être pleinement opérationnels, comme de récentes expériences à San Francisco le prouvent. Grâce à des capteurs sophistiqués et des systèmes d'évitement des collisions, ces véhicules permettront de diminuer le nombre d'accidents, mais le véritable changement viendra de voitures conçues pour être pleinement autonomes. Le gouvernement fédéral veut accélérer leur adoption et estime qu'elles seront essentielles pour atteindre l'objectif du zéro mort sur autoroute d'ici trente ans. Si la médecine ne suit pas avec sa propre révolution dans le domaine de la transplantation d'organes, cela signifie qu'il nous faut –et vite– une solution à une crise qui promet d'être des plus conséquentes.

Elargir le marché de la transplantation

Le plus simple serait d'amender les législations fédérales américaines interdisant la vente de la plupart des organes, ce qui pourrait permettre le développement d'un marché restreint de la transplantation. La vente d'organes est prohibée aux États-Unis depuis 1984, à la suite d'un pic de demande lié à l'arrivée de la ciclosporine, un immunosuppresseur qui aura permis de faire passer le taux de survie des greffes de 20-30% à 60-70%.

Au moment de légiférer sur le don d'organes, certains craignaient qu'un marché de la transplantation ne soit défavorable aux populations les plus facilement exploitables. Sauf que la loi ne les a pas totalement protégées.

 

À l'époque de l'adoption par le Congrès américain de la loi sur la transplantation d'organes, d'aucuns craignaient que les appendices vitaux ne deviennent des «pièces détachées que l'on se refourgue dans des casses miteuses». D'autres redoutaient qu'un marché de la transplantation ne soit défavorable aux minorités et aux populations les plus pauvres, facilement exploitables. Sauf que la loi ne les a pas totalement protégées de ce genre d'abus. Le système actuel n'aura pas non plus permis de mettre un terme au trafic d'organes –le prélèvement illégal sur le cadavre d'individus sans avoir obtenu le consentement de ces derniers ou de leur famille– que ce soit aux États-Unis ou dans le monde. On estime ainsi que 10.000 procédures médicales clandestines sont effectuées chaque année avec des organes provenant du marché noir.

S'il est légitime de s'émouvoir des inégalités potentiellement générées par un marché de la transplantation, il convient aussi de souligner que le système actuel et gracieux n'est pas sans favoriser les riches de manière disproportionnée. Premièrement, les pénuries incitent à chercher des dérivatifs aux listes d'attentes. Par exemple, un candidat fortuné à une greffe de foie peut subir des analyses dans différents établissements et, dès lors, être inscrit sur plusieurs listes à la fois. Les malades les plus privilégiés peuvent aussi se rendre dans des pays où le trafic d'organes est plus courant –avec des issues souvent funestes pour leurs premiers propriétaires.

Qui plus est, les maladies chroniques –et notamment celles touchant les reins– affectent davantage les minorités. Selon les CDC, ces disparités sont dues à un mélange de facteurs environnementaux et sociaux, ainsi qu'à un moindre accès de ces populations aux soins de santé. Par conséquent, sur la liste d'attente nationale, plus de la moitié des candidats à une greffe sont issus de minorités. S'il n'est pas absurde de penser qu'une motivation financière pourrait inciter des pauvres à vendre leurs organes, leur permettre de le faire sur un marché régulé pourrait aussi profiter à bon nombre d'individus appartenant aux mêmes catégories défavorisées.

Par ailleurs, on peut se demander si nous ne sommes pas incohérents dans notre réprobation de la «marchandisation» du corps –comme si certains morceaux pouvaient faire l'objet d'échanges payants et d'autres non. Par exemple, participer à des essais cliniques rémunérés ou se faire payer pour son sperme, ses ovules ou son plasma est assez bien toléré [aux Etats-Unis]. Dans le cas des ovocytes, il s'agit de procédures invasives qui, à l'instar du don de rein, présentent des risques de complications pour la santé. Reste que selon une enquête menée en 2007 dans diverses cliniques américaines, les femmes faisant don de leurs ovules sont rémunérées 4.217$ en moyenne.

Consentement explicite ou par défaut

À quoi pourrait donc ressembler un correctif éthique à la pénurie d'organes? Pour commencer, si un marché du don d'organes peut trouver sa place aux États-Unis, on peut s'attendre à ce que sa mise en œuvre soit très lente. Quelques petits progrès sont néanmoins possibles pour nous rapprocher d'un système plus équitable. Par exemple, comme c'est le cas en France depuis le début de l'année, les Etats-Unis pourraient intégrer la règle du consentement par défaut. Tous les Américains seraient présumés donneurs, sauf s'ils ont explicitement refusé de l'être. La case à cocher lors de la délivrance du permis de conduite ne serait donc plus celle du «oui, j'accepte de faire don de mes organes en cas d'accident» mais d'un «non, je refuse qu'on prélève mes organes après ma mort». Des études comparatives sur les dons de foie et de reins dans quarante-huit pays montrent que ceux où la règle du consentement par défaut est adoptée ont des taux de greffe de ces deux organes plus élevés que ceux appliquant la règle du consentement explicite. Bien évidemment, c'est un changement qui n'aura que peu d'effet pour pallier l'aggravation de la pénurie d'organes causée par la popularisation des voitures autonomes.

Que des compensations monétaires ou non monétaires permettent d'augmenter le nombre de dons d'organes est un phénomène attesté. Depuis 2008, Israël offre aux donneurs vivants différents avantages –le remboursement total de leur salaire pendant quarante jours et jusqu'à cinq années de frais de santé et autres services entièrement pris en charge. Depuis 2010, le pays a aussi modifié sa législation sur le don d'organe pour que les malades dont les proches s'engagent à donner leurs organes soient prioritaires dans les listes d'attente de greffe. Entre 2011 et 2013, le nombre de donneurs vivants aura ainsi gagné 67% par rapport aux trois années précédentes.

Concevoir, mettre en œuvre et réguler un système de dons rémunérés ne sera pas chose facile ni rapide. Mais il convient aussi de se rappeler que si la ruée vers les voitures autonomes se dessine à l'horizon, elle n'est pas pour autant pour demain. La massification de ce genre de véhicules demandera probablement plus d'une décennie. En attendant, avec le déploiement de véhicules semi-autonomes, le législateur aurait tout intérêt à développer et à affiner des protections légales pour les donneurs.

Pour diminuer les risques de coercition, on peut imaginer un droit de rétractation permettant au donneur de revenir sur sa décision pendant une certaine période, avant de passer sur le billard. De même, pour minimiser les risques de «marchandisation», la compensation devrait se limiter à une somme forfaitaire ou à des avantages sociaux –prise en charge des frais d'assurance, déductions d'impôts remboursant les frais de transport, de logement ou le salaire perdu pendant la procédure, voire un «congé donneur» rémunéré, etc.

Depuis cinquante ans et la première greffe de rein réussie, nous avons parcouru énormément de chemin. À l'instar des véhicules autonomes, le don d'organe aura incarné une révolution scientifique d'envergure et permis de sauver énormément de vies. Mais, sur un plan humain, la maximisation des bénéfices exige d'en faciliter la mise en œuvre. Permettre à davantage de personnes de donner leurs organes en diminuant les contraintes réglementaires du don n'est pas qu'une question de liberté individuelle. Bientôt, il s'agira d'un besoin social littéralement vital. Car rien ne sert de vouloir sauver des vies sur la route, si c'est pour augmenter les morts par manque de greffe.

Ian Adams
Ian Adams (1 article)
Contributeur de Slate.com
Anne Hobson
Anne Hobson (1 article)
Contributrice de Slate.com
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