Culture

Comment passer des «je» au «nous»?

Nonfiction et Christian Ruby, mis à jour le 15.01.2017 à 17 h 01

Dans un essai ambitieux et dense, Tristan Garcia examine le «nous» sous toutes ses coutures, pour comprendre comment et à quel prix les groupes se nouent, se meuvent et se superposent –de la Nation à l’Église, de la classe au quartier, de la race au genre…

Anonymous side view | Beatrice Murch via Flickr CC License by

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«Je», «nous», «vous»: nous sommes habitués à utiliser ces trois pronoms personnels en permanence. Mais faisons-nous encore attention à leur signification? Aux distributions et au découpage du réel qu’ils autorisent? À leurs rapports entre eux? Pas certain. À combien de partages et de délimitations président-ils pourtant, non sans permettre des intersections aussi bien que des chevauchements! Il fallait bien que quelqu’un se donne le temps et l’espace éditorial pour nous éclairer, théoriquement, sur ces points.

En l’occurrence «nous», tel groupe –excluons de tenir le même propos pour «on» qui ne désigne que des collectifs sans affirmation –, qu’est-ce à dire? Une famille, une administration, une Église, un club, un clan, une république, une démocratie, une association féministe... Beaucoup se plaignent de nos jours de l’absence de conscience commune de la cité de la part des jeunes générations ou de nos concitoyens plus généralement. Justifié ou non, ce propos renvoie au phrasé du commun, «nous», ou de son absence («moi»?).

Quel est donc ce phrasé? La grammaire l’établit, en première approche, en dressant une échelle de «je» à «ils» en passant pas «nous». Toutefois, suffit-il de prononcer ces pronoms pour que les rapports sociaux dans leur ensemble prennent sens, comme par magie? Nul ne peut y croire, alors que tant de «je» ou de «moi» veulent, semble-t-il, échapper à quelque «nous» que ce soit. Il reste toutefois à s’atteler à une tâche décisive: que faire pour que «nous» signifie quelque chose de plus qu’une vague figure variable (une appartenance à des groupes de taille et de finalité différentes), qui évolue le long de formes concentriques ou entrelacées (chacun peut adhérer à des groupes multiples et emboîtés), à différents niveaux d’échelle entre «tout ou tous» et «je», sans pouvoir se réduire absolument ni à l’un ni à l’autre?

C’est une sorte de sujet plastique, assez souple pour être pris en charge par des êtres de toutes conditions, et suffisamment contraignant pour distinguer des camps

À côté de nombreuses autres initiatives pour comprendre les mystères du «nous», qui anime notamment un certain nombre d’artistes (le groupe Un-Nous, le collectif Campement urbain, etc.), c’est cette tâche qu’entreprend Tristan Garcia, enseignant en philosophie à l’université Lyon 3 et auteur de plusieurs ouvrages, parmi lesquels quelques romans. Le résultat de ses recherches prend la forme d’un essai qui ne mâche pas sa peine, rassemblant avec précision le plus de déclinaisons possibles de «nous», examinant le «nous» en quelque sorte sous toutes ses coutures, selon le système des nations, des classes, des «races», des genres… selon les sentiments, ou encore selon l’histoire.

Paradoxe du «nous»

«Nous» n’est certes pas un mot vide de sens, un simple index. Preuve en sont les efforts constants produits pour en maintenir la force. Malgré tout, il peut être emprunté par n’importe quel groupe (peu importe sa taille), selon le découpage concerné parmi les humains, pour ne parler que des êtres qui affirment avoir accès au Logos. Découpage par classes sociales, par sexes, par «races», genres ou espèces, âges. Même s’il n’existe qu’un seul mot pour le dire, ce «nous», c’est une sorte de sujet plastique, assez souple pour être pris en charge par des êtres de toutes conditions, et suffisamment contraignant pour distinguer des camps, et donc des «autres», suivant qui se sert du terme, et comment il s’en sert.

Quelques exemples: le «nous» du peuple démocratique («nous, République française...») n’est guère semblable à celui qu’utilise l’écrivain et journaliste Lucien Rebatet dans «Pourquoi nous affirmions-nous fascistes?». Le «nous» national français n’est pas celui auquel se réfère l’anticolonialiste Frantz Fanon dans Les Damnés de la terre. Le «nous» chanté dans L’Internationale n’est pas le «nous» d’usage dans les propos du président de la République. Le «nous» de Nuit debout rejoint plutôt celui des suffragettes que celui de Michael Jackson dans We are the world, mais s’apparente-t-il pour autant à l’affirmation «Nous sommes tous des juifs allemands» de mai 1968? Ce ne sont finalement pas uniquement des exemples qui sont ainsi cités, ce sont aussi autant de questions qui se posent et qui donnent matière à élaboration dans l’essai de Tristan Garcia.


L’histoire de la démocratie, en France, n’est évidemment pas dissociable de la double constitution d’un «nous» –même s’il se heurte de nos jours aux conflits entre universalistes et différencialistes– et d’un «eux», qui prend selon les cas les valeurs d’un autre, d’un adversaire ou d’un ennemi. L’abbé Sieyès en a donné le tempo au temps de la Révolution, puis Hegel l’a souligné dans les Principes de la philosophie du droit. Il existe de nombreux récits de cette formation historique, comme autant de discours pour en réserver le contenu à quelques-uns, mais l’extension symbolique à tous, et pour en souligner la qualité. Les historiens ne cessent de nous raconter comment se sont produites des élaborations de ce type, en s’attachant souvent aux discours et grands récits qui énoncent ces «nous».

Les qualités de «nous»

Une telle exploration des significations paradoxales et potentielles de «nous» ne pouvait éviter de se charger de la question de ses modalités ou des catégories de découpage (sachant qu’il en existe dans d’autres domaines, qui échappent à cet ouvrage : découpage du monde végétal, du monde animal, etc.) qui autorisent un «nous» par rapport à un «vous» ou à un «eux». Aussi l’auteur explore-t-il successivement les modalités du «nous» humain par domaine de référence (politique, éthique, esthétique, scientifique...), par qualité (homogène, hétérogène, uniforme,...), par échelle quantitative (du «nous» de majesté qui ne désigne qu’un personnage, au «nous» correspondant à plusieurs personnes, et au «nous» de «tous»,...), par augmentation ou diminution, par extension.

En un mot, il entend embrasser toutes les variations possibles en quantité et en qualité, en extension et en compréhension. Autant dire qu’en se trouvant devant un énoncé comportant un «nous», on ne connaît rien immédiatement de son contenu, en tout cas avant d’avoir procédé à une étude précise des valeurs engagées dans le terme et des personnes concernées. Surtout lorsque les «nous» sont enfermés dans des grands récits dont le caractère lacunaire et partial finit toujours par apparaître aux yeux de chacun.

Tous les «nous» n’ont pas suspendu définitivement les rapports équitables et équilibrés, non plus que les rapports d’égalité

L’auteur ne cache pas que son travail devrait être complété par des enquêtes portant sur les catégories qui ont permis de donner du poids aux sentiments renforçant le «nous»: le commun, l’un, le sens; ainsi que sur celles qui déterminent spécifiquement les représentation de telle ou telle société (pour la nôtre, par exemple: laïcité, unité linguistique, devise républicaine, etc.). Les historiens devraient pouvoir retracer une histoire de ces catégories, constamment mises en jeu, afin de permettre de comprendre les processus au terme desquels chacun, disons dans le cadre politique qui est le nôtre dans cette chronique, finit par croire être devenu capable ou incapable de se fondre en un «nous». Chacun sait qu’une grande partie de la future campagne électorale nationale se jouera sur ces thématiques.

À cet égard, évidemment, il importe aussi de poser la question de savoir si les «nous», d’ailleurs politiques ou non, correspondent à des «identités», s’ils en fondent, s’ils ont besoin d’une telle référence? Il est des «nous» qui ne coïncident avec aucune identité donnée en amont (ladite «origine»), car ils reposent foncièrement sur l’acte de volonté qui indique une identification, plutôt que sur la référence à une identité antérieure impliquant le plus souvent la guerre des identités.

Les «nous»vides

Ce point est d’autant plus important qu’existent, au sein de la diversité des «nous», des «nous» vides. Autant il est possible, sous certaines conditions, de valoriser le «nous» dès qu’on connaît le présupposé qui le sous-tend, autant on ne peut se contenter de croire qu’existe un modèle de «nous» absolument parfait. On ne peut jamais faire abstraction des dominations qui déséquilibrent les modèles aveugles de «nous» politiques. Tous les «nous» n’ont pas suspendu définitivement les rapports équitables et équilibrés, non plus que les rapports d’égalité.

Et même parmi les différentes formes possibles de «nous», rien n’est dit encore des rapports internes à chaque «nous»: de reconnaissance ou de contestation, d’obligation ou de négociation, d’admiration ou de mépris, d’obéissance ou de ruse, voire de contraintes. Ces données varient d’ailleurs en intensité et changent avec le contexte, suivant qu’on cherche à étudier des «nous» qui incluent l’esclavage, le servage, le péonage, le salariat, le clientélisme,...

Parmi eux, il est un cas central pour le XXe siècle, celui des totalitarismes. Sur ce plan, il convient d’arriver à penser la mutation du «peuple» dans le chef, d’abord, par exemple sur le mode du «mythe nazi», puis le moment du discours du chef, lequel ne cesse de dire «nous» là où, en fin de compte, il ne s’agit guère que du parti ou des autorités. Les études sur ce plan sont classiques, et il fallait en rappeler la teneur. Mais il reste une difficulté à résoudre, sur laquelle les désaccords heureux sont encore nombreux: pourquoi et comment cède-t-on à la servitude du «nous», pour employer les termes classiques de La Boétie?

Mais si ce problème est posé, c’est aussi que l’on peut examiner la question des «nous» à la lumière d’un principe de justice qui pourrait alors guider le lecteur, la citoyenne ou le citoyen, dans leur manière d’ordonner les cercles concentriques auxquels chacun appartient et les découpes qui se chevauchent. Selon quelles modalités, les citoyens peuvent-ils s’emparer des limites fixées et/ou acceptées et qui varient suivant certains ordres de priorité?

Faire l’exercice de dire «nous»

L’un des points les plus précis de cet ouvrage est celui qui concerne l’étude pour partie phénoménologique qu’engage la question: Que se passe-t-il dès que nous disons «nous»? Comment le vocabulaire du «nous» structure-t-il notre esprit individuel? Qu’est-ce qui gouverne le choix d’un intérêt ou d’un but communs? Cela revient non moins à se demander ce qu’il faut ou faudrait faire pour que nous acceptions un peu plus que «moi» et un peu moins que «nous tous». Encore cela ne suffit-il pas. Il manque encore une chose: le point d’appui destiné notamment à aider à passer au-delà du «je». S’agira-t-il pour l’un ou pour l’autre de chercher un fondement dans l’empathie, le partage, la dilatation, la capacité à se transcender, la solidarité, l’identification?

L’auteur évoque avec pertinence ces diverses modalités d’adhésion. Ainsi amplifie-t-il la démarche de son ouvrage, car dans ces cas, on ne se contente plus d’opposer «je» et «nous»; on tente de poser (ou de vivre) le problème et de penser (ou vivre) la dialectique entre le «je» et le «nous», ou du moins le problème du passage de l’un à l’autre. Dans ce dessein cependant il est nécessaire de comprendre que nous ne coïncidons jamais avec nous-mêmes: il y a toujours en nous autre chose que nous, susceptible de nous «soulever» et de nous porter à la confrontation avec un «autre» («vous», «ils», «eux»).

Dire «nous», c’est-à-dire adopter une perspective différenciante, c’est par conséquent aussi choisir d’abord un plan de référence et mesurer la distance entre les trois valeurs de l’individu, du collectif et de l’autre

En somme, quel que soit le «nous» visé, il y a toujours dans l’humanité des «autres», qui obligent ou aident à déstructurer les «je», au profit de «nous». Mais simultanément, il existe au moins autant de potentiel de déstructuration des «nous». Par exemple: les femmes par rapport aux mâles qui se prennent pour le tout («Nous, les hommes...»), les Noirs par rapport aux Blancs («Nous, civilisations supérieures...»), l’esclave par rapport à l’homme libre («Nous, propriétaires....»), le mécréant par rapport aux croyant («Nous, dont dépend la civilisation européenne...»), etc. Ceci s’entend d’autant que le lecteur accepte, parce que nous ne pouvons rendre compte de tout, de passer rapidement, dans cette chronique, sur le problème des rapports humains/animaux (sous l’angle des frontières entre les espèces, de la classification et de la découpe de l’ensemble du vivant), incluant, compte tenu de notre époque, la possibilité d’une expansion de la communauté morale au-delà des frontières de l’espèce humaine.

Dire «nous», c’est-à-dire adopter une perspective différenciante, c’est par conséquent aussi choisir d’abord un plan de référence et mesurer la distance entre les trois valeurs de l’individu, du collectif et de l’autre. Ainsi le dessine fort bien Simone de Beauvoir lorsqu’elle rédige le Manifeste des 343 salopes, et qu’elle pose à la fois son «je» («je suis l’une d’elles») et le «nous» (des femmes qui se font avorter), par rapport à «eux» (les moralisateurs). Elle touche juste en insistant sur le fait que le passage de «je» à «nous» n’est pas indifférent, qu’il ne peut être mis en œuvre n’importe comment, qu’il requiert un effort sur soi. Il importe que chaque «je» (ici chaque signataire) puisse assumer à la fois être soi et participant du collectif. Elle décline avec précision un modèle de constitution d’une personne politique, pour autant que le sujet de la politique est bien «nous».

L’émancipation de ces catégories est-elle possible?

À ce mouvement, s’associent des arbitrages de priorité. En disant «nous», à quel type de découpage devons-nous d’abord nous référer? À quel «nous» appartenons-nous d’abord? Devons-nous privilégier un universel abstrait (les humains) ou un «nous» de situation (les femmes, les noirs, etc.)? Il s’agit toujours d’un choix délicat et difficile, mais qui souligne d’autant les tensions traversant les situations politiques. L’exercice de dire «nous» est toujours complexe.

Nous entrons peut-être, du moins l’entend-on dire souvent, dans un long moment de déstabilisation du «nous» (national, démocratique), les déchirements politiques semblent assez le prouver. À moins qu’on ne parle plus sérieusement de crise des catégories classificatoires, incluant dans cette crise l’idée selon laquelle le système de découpe qui isole les groupes, par ethnocentrisme, se déploie selon une ligne de «progrès» –ce fut le cas longtemps–, ou plus récemment une ligne de différenciation infinie. Faut-il croire cependant qu’un «nous», représentant cette fois l’humanité entière (un «nous» de tous les «nous» terrestres, qui permettrait de faire l’expérience de nous-mêmes comme espèce), pourrait surgir de cette déstructuration et donner matière à une unité plus pertinente (l’humain, l’humanisme, le solidarisme)?

Une certitude ressort de la lecture de l’ouvrage: aucun découpage humain ne repose sur un principe naturel de classification. Tout découpage est construit, selon une histoire, une culture, des conditions spécifiques qui impliquent toujours des «autres». Tout découpage est par conséquent susceptible de transformations.

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