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L'affaire Kennedy, une vérité inaudible

La célèbre photo de Lee Harvey Oswald arborant le fusil qui tuera Kennedy. STF / AFP.

La célèbre photo de Lee Harvey Oswald arborant le fusil qui tuera Kennedy. STF / AFP.

À l'occasion de la diffusion par Canal+ de la série «22.11.63», et alors qu'est annoncée une nouvelle déclassification de documents sur l'assassinat de JFK, l'historien Vincent Quivy, auteur de «Qui n'a pas tué John Kennedy?», nous explique pourquoi le flot d’histoires que l'affaire a engendré a fini par recouvrir la vérité.

L’affaire Kennedy ressemble à une immense dune à l’intérieur de laquelle serait cachée, selon une vieille légende, une précieuse pépite. Certains, nombreux, ont décidé de creuser au hasard. D’autres, moins nombreux, ont entrepris de fouiller, grain par grain, la montagne. D’autres, encore, ont, avant de plonger dans le sable, enquêté sur la légende elle-même.

Pour mon livre Qui n'a pas tué John Kennedy?, j’ai adopté, tour à tour, ces trois attitudes, à savoir: étudier l’affaire Kennedy par le biais d’une piste bien précise, puis tenter de la saisir dans sa globalité, enfin s’intéresser aux nombreuses hypothèses qu’elle a fait naître. Je ne suis pas parvenu à étudier chaque grain de cette immense montagne. Une vie n’y suffirait pas. L’annonce, à intervalles réguliers, de la «déclassification», c’est-à-dire de l’ouverture au public de documents concernant l’affaire Kennedy instille dans l’opinion l’idée que les archives sont rares et les dossiers jalousement conservés par l’administration américaine. Il n’en est rien.

Les chercheurs croulent sous les documents. Les autorités étatsuniennes ont voulu, dès l’origine, faire preuve de transparence. Les controverses sur l’assassinat du président Kennedy, nées dès le lendemain de l’attentat de Dallas, ont poussé l’administration à rendre publique la plupart des éléments afin de prouver qu’elle ne cachait rien. Dès 1966, sous la présidence de Lyndon B. Johnson, était élaboré le FOIA (Freedom of Information Act), une loi qui permet à toute personne d’avoir accès, à sa demande, aux informations des agences gouvernementales. Cet «acte» qui, évidemment, comporte un certain nombre de restrictions, a permis de mettre à disposition des chercheurs de nombreux documents émanant du FBI et de la CIA.

Ces archives constituaient déjà une énorme masse quand, après la sortie en 1991 du film JFK d’Oliver Stone, qui plaidait avec efficacité pour l’existence d’un complot et devait avoir un énorme impact dans l’opinion américaine, le Congrès a voté une loi spécifique –le JFK Assassination Records Collection Act of 1992– dont l’objectif était de rendre publics tous les documents ayant trait à l’assassinat. Elle obligeait à publier les pièces encore «classifiées» dans un délai de vingt-cinq ans. Ce délai arrivant à échéance en octobre 2017, l’administration s’apprête à exhumer des milliers de pièces inédites. Ceux qui croient encore à l’existence de la pépite espèrent donc beaucoup de cette ultime livraison. Les services gouvernementaux n’auraient-ils pas gardé pour la fin les documents les plus embarrassants?

L’hypothèse est alléchante mais elle se heurte à deux principaux arguments: d’une part, s’il existe des documents embarrassants pour l’administration américaine, ils ne le sont pas forcément à cause de l’assassinat; d’autre part, les milliers de pièces déjà accessibles ne laissent guère entrevoir la possibilité de documents capitaux restés secrets jusque-là. Les éléments essentiels de l’enquête sont connus et accessibles.

Chacun cherche sa piste

En compulsant les milliers de documents annexés au rapport de la fameuse commission Warren, qui sont autant de micro-enquêtes effectuées pour vérifier chaque piste, chaque témoignage, chaque preuve, et, dans le même temps, en interrogeant les différentes théories sur l’assassinat, j’ai fait le constat que la plupart des auteurs ayant bâti des hypothèses n’avaient qu’une connaissance très partielle de la montagne de documents qui forme l’enquête.

Je suis moi-même, dans un premier temps, tombé dans ce travers. Ayant rencontré un homme suspecté par nombre de chercheurs américains d’avoir trempé dans le complot, j’ai enquêté sur lui et chaque élément que je trouvais semblait conforter l’idée selon laquelle il était l’auteur du coup de feu meurtrier. Ex-officier d’élite, tireur émérite, voyageant sans cesse avec de faux papiers, en contact avec la CIA, ayant touché une grosse somme d’argent à l’automne 1963, militant d’extrême-droite, il était, selon un document «déclassifié», présent à Dallas au moment de l’assassinat. Comme beaucoup, j’ai alors cherché dans l’enquête officielle tout ce qui pouvait servir mon hypothèse. L’idée d’un second tireur, placé de face, m’a conforté. La vision de John Kennedy, filmé par le spectateur Abraham Zapruder, projeté en arrière au moment du second impact et la marche à quatre pattes de sa femme pour récupérer, sur l’arrière de la voiture, derrière lui, un bout de son cerveau, ne suffisent-elles pas à prouver que le président a été tué de face? Et rendre ainsi ridicules ceux qui, suivant l’enquête officielle, continuent d’affirmer qu’Oswald était le seul coupable?

J’ai, à partir de là, retenu les témoignages qui parlaient de plus de trois coups de feu, ceux qui pensaient que les tirs venaient d’ailleurs que du dépôt de livres où se trouvait Oswald, ceux qui avaient vu de la fumée derrière la palissade, en contrefort de la route, etc. Déjà recouvert de trop de documents, je n’ai pas pris la peine de savoir s’il y avait eu des enquêtes sur chacun de ces éléments. Je marchais droit vers une vérité, pourquoi aurais-je perdu du temps à fouiller des archives pour essayer de contredire les éléments qui s’emboîtaient parfaitement dans mon hypothèse?

Un détail pourtant a fait naître le doute: le document «déclassifié» indiquant que «mon» tueur était à Dallas le 22 novembre. Il avait beau constituer un document officiel, il fallait savoir sur quels éléments il reposait. C’était en réalité une affirmation des services secrets français. Après enquête, j’ai découvert que cette déclaration faisait suite à un article d’un journaliste français qui disait avoir obtenu les confidences du tueur. Vérification faite, le reporter était un mythomane qui cherchait à se faire mousser et a avoué avoir brodé à partir des confidences d’un jeune Français qui s’était trouvé, par hasard, non loin de Dallas, le jour de l’assassinat de Kennedy. Les services secrets Français, en guerre contre l’OAS et redoutant un attentat «à la Dallas» contre de Gaulle, avaient enquêté et avaient contacté leurs homologues américains. Leurs investigations avaient vite démontré la vacuité de la piste mais des traces de l’enquête, il ne restait que ce document «déclassifié» qui, faute d’explication, a fait naître nombre d’hypothèses, la plupart des chercheurs estimant que puisque le document était officiel, l’information qu’il contenait devait être considérée comme une vérité incontestable.

Il en est ainsi de beaucoup de documents. Pris individuellement, sans explication, ils permettent de faire vivre des pistes. La projection de la tête de Kennedy vers l’arrière, l’existence de témoignages contradictoires, jusqu’à la présence de l’homme qui ouvre son parapluie alors qu’il fait grand soleil, tout a fait l’objet d’enquêtes et s’explique de manière cohérente. Cette histoire m’a montré qu’il ne fallait pas creuser un trou au hasard dans la dune mais tenter de prendre la mesure de la montagne. Il ne faut pas rentrer dans l’affaire par le petit bout de la lorgnette que représente une piste ou une hypothèse.

Bon nombre d’hommes étaient ou auraient pu être à Dallas le 22 novembre. Mafieux, agents secrets, militants d’extrême gauche ou d’extrême droite, ils auraient très bien pu participer au crime. Mais les investigations ne doivent pas déterminer qui a pu tuer, mais qui a tué. Et quand on reprend l’enquête par le bon bout, c’est-à-dire par l’ensemble des faits établis par la police de Dallas (1963), puis par la commission Warren aidée de milliers d’enquêteurs (1964), puis par la commission Rockefeller sur les activités de la CIA (1975), puis par le comité sénatorial sur les activités de renseignement des agences gouvernementales (1976), puis par la commission parlementaire sur les assassinats de Kennedy et de Luther King (1979), une vérité se dégage. Elle ne doit pas être considérée comme une hypothèse parmi d’autres mais comme une vérité historique. Sans abuser de la métaphore, l’immense dune que constitue la somme d’enquêtes officielles face aux petits trous que représentent les différentes théories, est une réalité. Certes, un chercheur amateur peut tomber, par hasard, en creusant au bon endroit, sur ce qui avait échappé à celui qui avait pourtant quasiment tout défriché. Certes, le bon chercheur est celui qui ne refuse pas le doute. La commission Warren elle-même n’excluait pas l’idée de complot mais elle expliquait n’avoir recueilli, au cours d’une enquête si fouillée qu’elle n’a pas d’équivalent dans l’histoire contemporaine, aucun élément qui pouvait accréditer cette hypothèse.

«Un raisonnable doute»

Plus de cinquante ans d’enquêtes de toutes sortes et des milliers de documents déclassifiés plus tard, le constat est le même. Bien évidemment, il reste des parts d’ombre. Malgré les recherches innombrables, on peine à comprendre ce qui a bien pu traverser l’esprit de Lee Harvey Oswald qui, semble-t-il, rêvait de gloire mais n’a pas voulu revendiquer, une fois pris, son geste. Un homme qui a précisément préparé son crime mais n’a, semble-t-il, aucunement planifié ce qu’il devait faire ensuite. Et que dire de son assassinat dans les locaux de la police par un être, Jack Ruby, dont on peine là aussi à cerner les motivations? Que faire aussi de l’attitude de la CIA et du FBI qui ont, en laissant Oswald agir, commis une erreur fatale? En pleine guerre froide, alors que la confrontation entre États-Unis et URSS était à deux doigts de tourner à la guerre nucléaire, Oswald a fait allégeance aux Soviétiques et est parti vivre en Russie. Il serait aujourd’hui l’équivalent d’un fiché S qui, de retour de Syrie, ne serait ni inquiété ni étroitement surveillé et, travaillant dans une entreprise de province, ne serait nullement écarté lors d’une visite sur les lieux du président de la République. Ce loupé a paru si accablant au FBI qu’il a tenté, notamment en détruisant des documents, d’en cacher la réalité. Oswald avait un «agent traitant» qui est, pour le moins, «passé au travers», ignorant que le jeune homme avait acheté un fusil, qu’il s’était fait prendre en photo avec l’arme, qu’il s’en était servi pour tenter d’assassiner un général d’extrême-droite, qu’il avait écrit une lettre sans ambiguïté à sa femme, qu’il travaillait dans un immeuble situé sur le parcours emprunté par le président Kennedy.

Que dire aussi des turpitudes du FBI et de la CIA au cours des années soixante, que vont révéler les commissions présidentielle et sénatoriale après le scandale du Watergate? Surveillances à outrance, manipulations, paranoïa et homicides. Les tentatives d’assassinat de Fidel Castro avec l’aide de la mafia sans en référer précisément à la tête de l’exécutif furent quelques-uns des scandales qui ont achevé de discréditer les agences gouvernementales. Elles font comprendre l’embarras dans lequel se sont trouvés, et se trouvent encore, des services dont l’essence même, la raison d’être, est le secret. Sans doute le FBI et la CIA ont-ils interféré, ne serait-ce que pour masquer leur incurie, dans l’enquête mais il faut rappeler que, de la police de Dallas, intervenue avec efficacité avant même l’arrivée des agents fédéraux, à la commission Warren, dirigé par le plus haut magistrat américain, en passant par une commission parlementaire indépendante menée par des tenants du complot, tous sont arrivés à la conclusion, preuves à l’appui, que Lee Harvey Oswald avait tiré sur le président avec l’arme qu’il avait achetée par correspondance quelques mois plus tôt.

L’accessibilité des documents est une énorme chance pour la démocratie en donnant à chacun le pouvoir de vérifier, d’enquêter et de se faire une opinion. Mais elle a aussi ses limites, celle, notamment, de noyer la vérité sous un flot de théories. Ce flot entraîne depuis cinquante ans une confusion qui tend à ne plus discerner les faits établis des interprétations. La vérité historique n’existe plus. Les médias n’ont pas d’autre choix que de réserver le même accueil aux diverses hypothèses ou de sembler prendre partie en privilégiant l’enquête officielle. Le «tous enquêteurs» ou le «tous journalistes» brouille ainsi la réalité en mettant sur le même plan les travaux de chercheurs scrupuleux et ceux d’amateurs dilettantes, de militants fanatiques, de détectives farfelus ou de chasseurs de scoop. Quand certains espèrent voir émerger «la» vérité de la dernière cargaison de documents déclassifiés, je crains, moi, que la vérité, qui existe, soit encore un peu plus noyée sous un flot d’informations secondaires.

22.11.63

Une série coproduite par J. J. Abrams, Bridget Carpenter, Bryan Burk et Stephen King, d'après le roman de ce dernier. Avec James Franco, Chris Cooper...

À DÉCOUVRIR À PARTIR DU 19 JANVIER À 20H55

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