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Pourquoi certains vêtements de grossesse sont-ils si moches?

Femme enceinte. Government of Alberta via Flickr CC License by

Femme enceinte. Government of Alberta via Flickr CC License by

Avant il fallait cacher les formes de sa grossesse, et voilà que, pour être féminine, il faudrait être enceinte et sexy.

C'est en voulant acheter ma première tenue de grossesse que j'ai été un peu surprise par le classicisme de certains vêtements de maternité. En rentrant dans une boutique spécialisée, je me suis rendue compte que la mode avait déserté cet endroit. Les femmes enceintes comme moi étaient cantonnées à un look ringard. Dans les rayons, j'avais le choix entre des robes classiques aux couleurs sombres et des tenues flashy aux décolletés vertigineux qui m'auraient fait perdre la vue si je les avais regardées plus de trente secondes. Ces vêtements de maternité disposés sur des portants métalliques reflétaient l'image que la société avait de moi. Une image à mi-chemin entre la maman et la putain.

A partir des années 60, les femmes assument

En des temps obscurs (au Moyen-Age) où l’Église imposait sa loi, les femmes avaient déjà été  confrontées à ce paradoxe. Si la Bible leur disait de concevoir des enfants, leur ventre rebondi représentait un lieu de perdition. Pour ne pas heurter la bienséance, il fallait donc dissimuler son état. Il faut dire également qu'à l'époque, la grossesse n'était pas vécue dans l’insouciance et l'allégresse, comme le rappelle l'historienne Emmanuelle Berthiaud, auteure de Enceinte, une histoire de la grossesse entre art et société (Éditions de La Martinière):

«Que ce soit sous le regard des hommes ou des femmes, la grossesse était un état extrêmement périlleux. Comme les femmes pouvaient mourir en couche, elle cherchaient par superstition à dissimuler leur ventre pour ne pas s'attirer le mauvais œil.»

Les vêtements de maternité reflètent l'image que la société a des femmes enceintes: à mi-chemin entre la maman et la putain.

Ce n'est que dans les années 1960 que les femmes enceintes ont commencé à assumer leurs formes. Pour la première fois, les femmes pouvaient avoir le choix de faire des enfants. Elles prenaient le contrôle de leur  propre sexualité et de facto,  la grossesse devenait un moment privilégié que l'on pouvait exposer. Pourtant, dix ans auparavant, les femmes appliquaient encore religieusement les astucieux conseils de Laurence Pernoud, gourou de la grossesse et auteure du livre référence J'attends un enfant. «Elle apprenait aux femmes à dissimuler leur ventre, en choisissant des formes ou des motifs qui ne les grossissaient pas», rappelle Emmanuelle Berthiaud.

A la fin des années 1980, la période bénite des vestes à épaulettes et des fuseaux en velours, la maman et la putain se réconcilient. Place à la sexualisation de la grossesse immortalisée par l'actrice Demi Moore enceinte posant nue pour Vanity Fair en 1991. A cette époque, comme le souligne Emmanuelle Berthiaud, «il y a un impératif de rester belle et sexy véhiculé par les stars».

«Une clientèle qu'on ne peut pas fidéliser»

Retour au XXIe siècle. Dans les rayons de ma boutique, l'histoire de la mode me contemple. Ces robes ringardes et flashy représentent les vestiges de la mode des années 60 et 80. Pour Anne-Laure Constanza, fondatrice de la marque pour femmes enceintes Envie de Fraises, si la mode demeure inchangée, c'est en partie dû aux grandes marques spécialisées: «Pendant longtemps, il n'y a pas eu de concurrence dans ce secteur. Certaines marques ne comptaient que sur leurs produits phares et ne se remettaient pas en question». Du coté des généralistes, cela n'est guère mieux, ajoute-t-elle: «Ce n'est ni leur métier, ni leur cœur de cible. Pour eux, la femme enceinte c'est un peu le parent pauvre de la mode. Ils vont à l'essentiel en vendant des basiques.»

Toutefois, depuis quelques années, des marques de prêt à porter spécialisées et accessibles sur le net comme Séraphine et Envie de Fraises dépoussièrent les vêtements de maternité en flirtant sur la tendance glamour initiée dans les années 1980. Un secteur en pleine croissance même si, reconnaît Anne-Laure Constanza, beaucoup ont mis la clef sous la porte:

«C'est difficile, on s'adresse aux femmes enceintes qui représentent une niche, une cible fugace, ça se joue sur un laps de temps court et c'est une clientèle que l'on ne peut pas fidéliser.»

Changement d'injonction

Dans la cabine d'essayage, les deux tenues que j'avais choisies me faisaient face. Il y avait cette robe noir en laine ceinturée en dessous du ventre qui arrivait en dessous du genou et une autre plus rouge, plus décolletée, plus courte, plus moulante. Laquelle choisir? Une robe de bure revisitée ou cette tenue qui expose mes formes? Comment assumer son corps dans une robe sexy quand votre balance affiche plus 10 kilos. Je ne suis pas comme ces stars aux corps filiformes et aux jolis petits ventres rebondis qui font aujourd'hui la une des magazines. Je suis devenue cette petite ronde aux jambes enflées et douloureuses. Et je ne suis pas la seule, à en croire Emmanuelle Berthiaud:

«Cette image correspond à ce que vivent la plupart des femmes qui se sentent parfois grosses et moches et qui ne souhaitent pas s'afficher dans ce genre de petites tenues. On peut avoir l'impression que les femmes sont plus libres et peuvent s'habiller comme elles le souhaitent mais on a changé d'injonction: avant il fallait se cacher maintenant il faudrait être super sexy, super belle. Il y a plein de femmes qui ne se reconnaissent pas là-dedans.»

Alors que la grossesse représente une parenthèse enchantée où l'on peut manger ce que l'on veut sans trop faire attention à notre ligne, là encore, nous devrions subir le contrôle de la société sur notre corps. Dans la rue, sur des affiches publicitaires ou à la maison, devant notre télévision, les séries  nous renvoient cette image de la femme enceinte parfaite, svelte et sexy. «On ne voit jamais une actrice avec un corps flasque, ce n'est pas flatteur. Les femmes enceintes à l'écran ont la ligne», note Sarah Lécossais, auteure d'une thèse intitulée «Identités féminines, représentations des mères et genre de la parentalité dans les séries télévisées familiales françaises (1992-2012)». Sous fond de libération de la femme enceinte, un nouveau diktat serait-il en train d'émerger?

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