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«Même quand je serai sur mon lit de mort, ils me demanderont de finir deux pièces de plus avant de rendre l’âme»

Un proche d'une victime du Rana Plaza un an après le drame I MUNIR UZ ZAMAN / AFP

Un proche d'une victime du Rana Plaza un an après le drame I MUNIR UZ ZAMAN / AFP

Trois ans et demi après le tragique effondrement du Rana Plaza, les usines de fabrication textile du Bangladesh sont plus sûres –mais les conditions de travail des ouvriers toujours aussi cruelles.

Le 13 octobre au matin, Taslima Aktar s’est présentée à l'entrée d’une usine bangladaise appelée Windy Apparels, dans la banlieue industrielle d’Ashulia, où elle travaillait comme couturière depuis un an. Depuis deux semaines, la jeune femme de 23 ans se plaignait d’avoir de la fièvre et une toux sèche; son responsable lui avait refusé plusieurs demandes de congés. Dix années dans l’industrie textile avaient enseigné à Taslima ce qu’il en coûtait de manquer une journée de travail sans autorisation –surtout juste avant l’expédition d’une grosse commande. Pour cette jeune femme de la campagne, ce travail dans une grande usine de fabrication de prêt-à-porter était le seul moyen de sortir de la pauvreté rurale. Un renvoi n’était tout simplement pas envisageable.

En entrant dans l’usine ce matin-là, elle se sentait déjà très faible, mais lorsqu’elle demanda à son supérieur la permission de rentrer plus tôt chez elle, il refusa de nouveau. Quelques instants plus tard elle perdit connaissance et fut dirigée vers l’infirmerie, avant d’être finalement renvoyée à sa machine à coudre. Lorsque la salle commença à se vider à l’heure de la pause déjeuner, elle s’écroula de nouveau. Cette fois, il fut impossible de la réanimer. Taslima fut transportée à l’hôpital le plus proche où son décès fut déclaré dix minutes après son admission. Son acte de de décès indique qu’elle est morte d’une crise cardiaque due à une «grave détresse respiratoire.»

«Voilà toute la valeur qu'ils accordent à nos vies»

Plus tard ce soir-là, ses collègues retrouvèrent son corps près des portes de l’usine. On leur expliqua que la direction attendait que son mari ait fini le travail dans une usine proche et vienne chercher son cadavre, m’expliqua l’un d’entre eux. «Voilà toute la valeur qu’ils accordent à nos vie», rapporta un autre collègue qui, avec un défenseur des travailleurs local, la mère de Taslima et d’autres ouvriers, a reconstitué les événements de la journée. «Nous savons que la même chose peut arriver n’importe quand, à n’importe lequel d’entre nous.»

Je me suis rendue à Ashulia, juste à côté de Dacca, la capitale bangladaise, en octobre –trois ans et demi après le plus mortel accident de l’histoire de l’industrie du vêtement mondial. L’effondrement du Rana Plaza avait enseveli plus de 1.100 travailleurs sous des tonnes de décombres, et je voulais savoir si les usines textiles du Bangladesh étaient devenues plus sûres depuis.

Même quand je serai sur mon lit de mort, ils me demanderont de finir deux pièces de plus avant de rendre l’âme

Ashulia est au cœur de l’industrie de fabrication de vêtements du pays, pas très loin du lieu où se dressait le Rana Plaza. Un vendredi, jour de congé hebdomadaire où les chemins poussiéreux qui longent l’autoroute bouchonnée menant à Dacca bourdonnent d’activité, j’ai parlé aux collègues et aux connaissances de Taslima ainsi qu’à d’autres ouvriers qui ne l’avaient pas connue. Ce jour-là, j’ai rencontré plus d’une douzaine d’ouvriers travaillant dans une poignée de grandes usines. Tous m’ont parlé de ce qui venait juste d’arriver à Taslima.

80% des exportations du pays

Les circonstances de sa mort les avaient rendus furieux. Beaucoup me racontèrent que les contremaîtres refusaient régulièrement les demandes de congé maladie pour quiconque n’était pas très gravement malade. Une ouvrière parla de sa collègue menacée de renvoi si elle ne revenait pas de son congé maladie au bout d’un seul jour d’absence. Aucun d’entre eux n’accepta que je cite leurs noms, tous avaient peur de perdre leur emploi. Lorsque je les ai interrogés sur les nouvelles normes de sécurité mises en place depuis l’effondrement du Plaza, aucun n’a voulu parler des améliorations d’infrastructures ou des nouvelles mesures de sécurité anti-incendie. La mort de Taslima avait fait exploser leurs illusions de sécurité.

«Le bâtiment est plus sûr, mais en tant qu’ouvriers dans l’usine nous n’avons toujours aucune sécurité dans nos vies, m’expliqua une femme qui travaillait dans une fabrique appelée Ayesha Clothing Co. Ltd. Même quand je serai sur mon lit de mort ils me demanderont de finir deux pièces de plus avant de rendre l’âmePour eux, nous ne sommes que des machines.»

Le Bangladesh est l’un des pays du monde où fabriquer des vêtements revient le moins cher, et son abondance de main-d’œuvre bon marché le place en deuxième position, derrière la Chine, dans le domaine de l’exportation de vêtements, secteur qui emploie près de 5 millions de personnes. Depuis que les migrants ruraux ont commencé à déferler dans la ville au début des années 1990 à la recherche de travail dans cette industrie alors naissante, la population de Dacca et des zones industrielles environnantes a triplé. Avec près d’un tiers de la population qui vit sous le seuil de pauvreté, le secteur du prêt-à-porter, qui pèse 23 milliards de dollars (et qui représente plus de 80% des exportations du pays et environ 15% du PIB) est amplement considéré comme un filet de sécurité économique pour le pays.

Accord sur la sécurité

Le 24 avril 2013, les rêves de sortir de la pauvreté en passant par les ateliers de confection ont subi un sacré revers. Ce matin-là, un immeuble de huit étages abritant cinq usines de confection de vêtements s’est effondré, tuant 1.134 hommes et femmes dont la plupart sont morts écrasés sous des tonnes de béton et de ferraille tandis qu’ils fabriquaient des vêtements pour des dizaines de marques internationales.

Les journalistes et les activistes du travail qui ont fouillé les décombres ont retrouvé des liens avec BenettonJCPenneyJoe Fresh et The Children’s Placeentre autres; plus tard, des documents ont révélé la présence d’autres grandes marques comme Walmart. Le carnage du Rana Plaza a fait les gros titres dans le monde entier et fini par forcer le secteur de l'habillement, dont le chiffre mondial tourne autour de 3.000 milliards de dollars, à faire face aux coûts mortels de la mode bon marché.

Cette catastrophe a débouché sur ce que des centaines de morts par le feu depuis les années 1990 n’avaient pas suffi à déclencher: l’adoption en 2013 par plus de 70 signataires—principalement des détaillants et des marques européennes, dirigés par le géant suédois H&M—de l’Accord sur la protection contre les incendies et la sécurité des bâtiments au Bangladesh, convention mise au point par des syndicats internationaux et bangladais. Les signataires—aujourd’hui plus de 200—sont liés par un accord de cinq ans qui engage les usines fabriquant des vêtements pour eux à se soumettre à des inspections de sécurité indépendantes et à apporter les améliorations nécessaires pour être en conformité avec des normes standard. Réticentes à l’idée d’engager certains aspects de leur responsabilité juridique, des marques nord-américaines comme Walmart, Target, Macy’s, Nordstrom et Gap Inc. (ce qui comprend Old Navy et Banana Republic) ont préféré signer un accord de sécurité distinct, influencé par le secteur, appelé Alliance for Bangladesh Worker Safety, et qui compte désormais 29 entreprises étatsuniennes et canadiennes.

Incendie d'une usine à Sinpur au Bangladesh en 2013 I STRDEL / AFP

«Les marques devraient aider davantage»

Aujourd’hui, l’Accord et l’Alliance affirment qu’à eux deux ils ont inspecté environ 2.000 usines au Bangladesh pour en vérifier le niveau de sécurité structurel, électrique et anti-incendie, dont la plupart ont au moins entamé un processus d’amélioration. Les acheteurs qui ont signé une convention sont supposés ne plus s’approvisionner auprès des usines qui ne procèdent pas aux réajustements nécessaires. Environ 1.500 autres usines fabriquent des vêtements pour des acheteurs qui n’ont signé aucun des deux engagements et s’inscrivent dans un régime distinct d’inspections menées par le gouvernement, appelé National Tripartite Action Plan.

«En ce qui concerne la sécurité des bâtiments et la protection contre les incendies, je peux honnêtement affirmer que je me sens un peu plus à l’aise aujourd’hui, m’explique la militante pour le droit du travail Kalpona Akter dans son bureau animé du Bangladesh Centre for Worker Solidarity de Dacca. Cela pourrait aller bien plus vite, les marques devraient aider davantage, et je ne fais toujours pas entièrement confiance aux inspections par le gouvernement, mais il y a indubitablement eu une amélioration. Au moins aujourd’hui tout le monde parle de sécurité.»

Elle trace une distinction très nette entre l’Accord et l’Alliance, cette dernière manquant d’après elle de transparence et de sérieux quant à la sécurité.

En réalité, les marques prennent les usines en otage: «Ils veulent de l’or» pour les réparations, «mais ils ne paient qu’en argent» les vêtements qu’ils achètent

Les propriétaires des usines affirment que les deux accords ont un point commun: des exigences mais sans qu’aucun financement ne soit proposé pour payer la remise à niveau des dispositifs de sécurité. Syed Qamrul Huda, président de l’Arunima Group, m’a fait visiter l’une de ses usines d’Ashulia –Arunima Sports Wear– qui fournit des vêtements à Gap, Target, Walmart et Wrangler et s’inscrit par conséquent dans les accords de l’Alliance. Toute une aile de cet immeuble de neuf étages, comprenant notamment les ascenseurs et l’escalier principal, était en travaux.

«Tout cela fait partie de ce que nous devons faire pour que notre usine obéisse aux normes de sécurité exigées par les marques», m’a-t-il expliqué en me montrant tout un matériel flambant neuf: portes coupe-feu et extincteurs, alarmes incendie et immenses panneaux à chaque étage indiquant «La sécurité avant tout». Toutes ces améliorations ont coûté près de 1,5 million de dollars à son entreprise, m’a confié Huda. Il affirme qu’un tel coût lui aurait valu la faillite si l’entreprise n’était pas assez grande et respectée pour obtenir un prêt de près de 1 million de dollars de l’International Finance Corporation, un membre de la Banque mondiale. Pour de plus petites entreprises sans accès à des crédits conséquents, le coût de la mise aux normes est prohibitif.

Pour qui l'ardoise?

Si les deux accords exigent que les marques paient les inspections, aucun ne spécifie que les entreprises doivent financer les améliorations –qui, selon l’Organisation internationale du travail, pourraient coûter autour d’un milliard de dollars à l’échelle nationale. L’Accord stipule que les marques et les détaillants sont censés négocier avec les fournisseurs afin que les améliorations soient «financièrement réalisables» pour les usines. Rob Wayss, directeur exécutif de l’Accord, m’a rapporté qu’en général, les marques s’engagent à maintenir leurs commandes si les usines améliorent leur sécurité et paient même parfois certaines commandes à l’avance, tout en reconnaissant que la «grande majorité» des usines financent leurs propres travaux de mises aux normes.

James F. Moriarty, directeur national de l’Alliance et ancien ambassadeur américain au Bangladesh, m’a expliqué par e-mail que les marques engagées dans l’Alliance ont contribué à négocier 100 millions de dollars de prêts à bas coûts afin de financer les travaux des usines qui les fournissent. Il rapporte que l’Alliance prend les droits des travailleurs «très au sérieux», organise des formations à la sécurité qui concernent 55 usines pour l’instant et a mis en place une ligne téléphonique confidentielle d’aide aux travailleurs qui note les problèmes avant de les faire remonter auprès des gérants des usines ou des acheteurs.

Mais un responsable de la mise en conformité d’une grande usine engagée à la fois dans l’Alliance et l’Accord, qui m’a parlé sous condition d’anonymat, expose qu’en réalité, les marques prennent les usines en otage: «Ils veulent de l’or» pour les réparations, «mais ils ne paient qu’en argent» les vêtements qu’ils achètent.

L’attention accordée à la protection contre les incendies et à la sécurité des bâtiments pourra peut-être effectivement prévenir un nouvel incendie ou un effondrement mortel, mais les nouveaux accords ne prévoient pas grand-chose concernant les pratiques irrégulières dans le monde du travail, endémiques dans le secteur, et qui mettent en danger la sécurité d’ouvriers comme Taslima Aktar. Windy Apparels, où elle travaillait, n’a pas répondu à nos demandes.

L’usine figurant sur la liste des fournisseurs de l’Accord, j’ai donc demandé à Wayss quelles protections cette convention offrait aux ouvriers comme Taslima. Il a répondu que refuser un congé maladie pouvait être considéré comme une infractions aux règles de santé et de sécurité: «Si cela était porté à notre attention, nous ferions une enquête et au minimum nous l’enverrions à toutes les parties concernées, pour que les marques et les syndicats en aient connaissance.» Mais il a expliqué que personne n’avait porté plainte pour le refus répété d’accorder un congé maladie à Taslima. Peut-être parce que cela n’avait rien d’inhabituel.

Le pouvoir des propriétaires d'usine

Le code du travail bangladais accorde aux salariés quatorze jours de congés maladie payés par an. Cette protection y est entrée en octobre 2006, après qu’une vague de manifestations ouvrières et de grèves sauvages estivales ont fait caler la production de vêtements. La loi du travail bangladaise a été de nouveau amendée en 2013, après la catastrophe du Rana Plaza, pour faciliter la création de syndicats, étendre les protections de santé et améliorer la sécurité des ouvriers. Comme le soulignent les syndicats, la loi amendée comporte toujours des lacunes, surtout dans le domaine de la protection de la liberté d’association des travailleurs, et même les protections légales existantes ne sont souvent pas appliquées par le service des inspections du ministère du Travail. Dans l’usine, la loi n’est tout simplement pas à la hauteur des exigences du marché –ni de la puissance extérieure des propriétaires des marques de vêtements.

Elle m’a confié qu’elles devaient fabriquer entre 120 et 150 pièces à l’heure, toutes les heures, 14 heures par jour, jusqu’à ce que la commande soit entièrement exécutée

La Bangladesh Garment Manufacturers and Exporters Association (BGMEA) est l’un des organismes professionnels les plus puissants du pays. Selon Transparency International, 10% des législateurs sont eux-mêmes directement impliqués dans l’industrie textile, et certains font partie de commissions gouvernementales sur le travail et le commerce. Les activistes du droit du travail bangladais signalent qu’un plus grand nombre de législateurs encore ont des liens financiers indirects avec le secteur textile par le biais de membres de leur famille. L’influence politique des propriétaires d’usines de vêtements, disent-ils, reste le principal obstacle à l’application des lois du travail existant.

Le Palmal Group, qui possède 19 usines et emploie plus de 25.000 ouvriers, est l’un des plus grands groupes de prêt-à-porter du Bangladesh. Son fondateur, Nurul Haque Sikder, un des pionniers du secteur, a été vice-président de la BGMEA dans les années 1990. Au début de cette année, Gap a publié une liste de ses fournisseurs internationaux, dont 52 au Bangladesh. Au moins cinq usines de cette liste appartiennent au Palmal Group, notamment Ayesha Clothing, à Ashulia.

Insultes et humiliations publiques

Selon une couturière d’Ayesha Clothing, «la mort de Taslima Aktar est la conséquence logique» des conditions de travail imposées aux employés. En octobre, elle et ses collègues venaient de passer des mois à travailler sur une grosse commande de hoodies pour Old Navy. Elle m’a confié qu’elles devaient fabriquer entre 120 et 150 pièces à l’heure, toutes les heures, 14 heures par jour, jusqu’à ce que la commande soit entièrement exécutée. Un homme de 20 ans à la voix douce a qualifié «d’inhumaines» les pressions de la production. Les femmes ont confié que lorsqu’elles n’atteignaient pas leurs objectifs horaires –ce qui arrivait souvent, m’ont-elles expliqué– elles étaient insultées, humiliées en public ou moins payées. Certains contremaîtres, lorsqu’ils approchent les ouvrières pour les motiver à atteindre les objectifs, les touchent de façon inappropriée. «Nous n’avions même pas le temps d’aller aux toilettes, parce que nous devions remplir nos quotas», m’a raconté une autre femme.

En avril 2016, une jeune fille tient la photo de sa mère morte au Rana Plaza I MUNIR UZ ZAMAN / AFP

Au Bangladesh, dans l’industrie textile le salaire minimum pour 8 heures de travail par jour, 6 jours par semaine est de 66 dollars, ce qui est bien loin de suffire pour vivre décemment –l’Asia Floor Wage Alliance, groupe prônant un salaire minimum commun dans toute l’Asie, estime que le revenu minimum pour vivre au Bangladesh se monte à 367 dollars mensuels. Mais lorsque j’ai demandé à ces ouvrières combien elles avaient gagné grâce à toutes les heures supplémentaires effectuées pour honorer la commande Old Navy, elles ont ri. La plupart n’avaient été payées que les deux heures supplémentaires standard par jour, qu’elles font de toute façon régulièrement, expliquent-elles, pour financer le prix des loyers qui augmentent rapidement et les autres dépenses.

Malgré un taux d’inflation annuel qui a atteint 8% ces dernières années, le salaire minimum n’a augmenté qu’à trois reprises au cours de la décennie écoulée –chaque fois après que des révoltes d’ouvriers et des manifestations de rue ont interrompu la production dans des centres de production comme Ashulia.

Las du surmenage, des salaires de misère et du manque de respect dont ils sont l’objet, certains ouvriers d’Ayesha Clothing ont tenté de former un syndicat l’année dernière. «Je me suis aperçu qu’on me doit beaucoup plus que ce que je touche» m’a confié un ouvrier que j’appellerai Z, l’un des pivots de la tentative d’action syndicale. Z a recruté 250 de ses collègues, sur plus de 3.000 travaillant à l’usine, et leur a dit qu’ils avaient le droit de s’organiser et qu’il fallait qu’ils «élèvent la voix pour élever leurs salaires». Mais la direction l’a menacé, raconte-t-il, et un jour, l’usine a renvoyé 70 autres syndicalistes sans le moindre avertissement.

Le combat pour la dignité

Tard un soir, je me suis rendue dans le quartier ouvrier de Mogh Bazaar, dans le sud de Dacca, pour rencontrer un groupe d’ouvrières qui avaient tenté de se syndiquer dans une autre usine du Palmal Group. Après avoir cheminé dans un labyrinthe de ruelles de plus en plus étroites bordées de vendeurs de poulets, mon interprète et moi avons dû baisser la tête pour entrer dans un bâtiment mal éclairé comportant des dizaines de minuscules chambres individuelles qui abritaient chacune une famille d’ouvriers. Seize femmes –qui toutes avaient travaillé plus de dix ans dans une usine appelée Dacca Dyeing Garments Ltd.– étaient entassées sur un petit lit qui occupait la moitié de la pièce où l’une d’elle, Reena Begum, vivait avec son mari et leurs deux enfants.

Un responsable de l’agence lui avait dit assez clairement de cesser d’essayer, que le syndicat serait refusé «même s’ils en faisaient la demande cent fois»

En parlant toutes en même temps et en finissant les phrases les unes des autres, ces femmes m’ont expliqué pourquoi elles avaient décidé de former un syndicat: elles voulaient pouvoir prendre des congés maladie sans perdre leur salaire et profiter des quatre mois de congé maternité garantis par la loi. Elles voulaient mettre un terme aux heures supplémentaires forcées et non payées, ainsi qu’à l’incessant harcèlement verbal et aux humiliations infligés par le contremaître. Tous ces abus sont illégaux, au moins sur le papier. Lorsque des acheteurs d’une marque venaient faire une visite, racontent les ouvrières, on leur ordonnait de dire qu’elles finissaient le travail à 17 heures, même si la plupart devaient régulièrement travailler jusqu’à 23 heures. Elles voulaient être traitées avec dignité, m’ont-elle expliqué.

Lorsque je leur ai demandé quelle marque représentait ces acheteurs en visite, plusieurs m’ont répondu d’une seule voix: Gap.

Sritee Akter, une femme à la grossesse avancée assise au milieu du lit, est une syndicaliste passionnée qui a dirigé le mouvement syndical d’un petit groupe appelé la Garments Workers Solidarity Federation. Ancienne ouvrière du textile, Sritee raconte avoir commencé dans le secteur à 11 ans en fabriquant des vêtements pour Walmart pour environ 6 dollars par mois. Entre mars et octobre 2015, relate-t-elle, elle et ses collègues ont essayé de faire enregistrer un syndicat auprès de l’agence gouvernementale chargée de contrôler les relations de travail, le Joint Directorate of Labor. (Walmart a déclaré une «tolérance zéro» en ce qui concerne le travail forcé des enfants dans sa chaîne de fabrication).

Ils ont été rejetés à chaque fois bien que plus de la moitié des presque 1.000 employés se soient inscrits dans ce syndicat, donc bien plus que le minimum de 30% requis par la loi à en croire le Solidarity Center, groupe de travail international allié au AFL-CIO. Sritee m’a raconté qu’un responsable de l’agence lui avait dit assez clairement de cesser d’essayer, que le syndicat serait refusé «même s’ils en faisaient la demande cent fois».

Menaces sur les contestataires

Les réformes de la loi sur le travail de 2013 ont éliminé l’obligation pour le Joint Directorate de remettre à l’employeur la liste des salariés associés à la demande de création de syndicat. Pourtant, à chaque fois que Sritee a tenté une inscription, la pression exercée sur les salariés qui avaient signé s’intensifiait. Les femmes affirment que leurs conversations à l’usine étaient souvent surveillées et que leurs heures supplémentaires ne leur étaient pas payées. Leurs objectifs de production individuels, disent-elles, étaient quasiment doublés, passant de 80 à 150 pièces à l’heure. «Il était impossible de tenir la cadence», me raconta Reena.

Sritee pense que les enquêteurs du Joint Directorate ont communiqué la liste des signataires à la direction de l’usine, ce qui a déclenché le harcèlement. Pendant cette période, Sritee raconte avoir tenu le siège bangladais de Gap à Dacca au courant de la situation. «Au départ, ils nous ont soutenus, mais au final nous n’avons reçu aucune aide», rapporte-t-elle. Ni le Joint Directorate of Labor, ni le siège bangladais de Gap n’ont répondu à nos demandes de commentaires.

Sritee subissait elle aussi une pression croissante. Elle raconte avoir souvent dû éviter son bureau et l’usine car la direction de cette dernière engageait des hommes de main pour la menacer. «Les propriétaires d’usines se liguent pour rejeter tout ce qui est susceptible de menacer leurs profits, et la plupart ne reculent devant rien pour faire cesser l’action des syndicats», m’explique-t-elle. Elle dit s’être retrouvée en prison plusieurs fois pour avoir organisé des manifestations demandant des hausses de salaire.

Nous devons vivre avec l’idée qu’un jour, quelqu’un peut venir à notre porte et nous poignarder à mort

En 2009, devant une usine où elle tentait de créer un syndicat, un dur du coin lui a collé un pistolet dans la bouche. En 2014, elle s’est cachée après que le propriétaire d’une autre usine a envoyé 20 hommes à son bureau. Sritee entretient peu d’illusions sur le secteur de la fabrication de vêtements, mais elle raconte avoir quand même appelé et écrit plusieurs fois au siège de Gap à Dacca pour demander un soutien—soutien qui, dit-elle, ne s’est jamais concrétisé.

«Il n’y a pas de sécurité pour nous, les syndicalistes, déplore-t-elle en évoquant le meurtre violent du militant pour les droits du travail Aminul Islam en April 2012. Nous devons vivre avec l’idée qu’un jour, quelqu’un peut venir à notre porte et nous poignarder à mort.»

Stratégie d'évitement

Le 3 novembre 2015, des escadrons de policiers sont entrés dans l’usine Dacca Dyeing dont les responsables venaient de renvoyer plus de 150 ouvriers, dont presque tous avaient manifesté leur soutien au syndicat. Wazifa Begum, qui a perdu son travail ce jour-là, se rappelle avoir été expulsée du bâtiment si rapidement que personne n’a eu le temps de récupérer ses chaussures. Sritee, dans une tentative éperdue de faire réintégrer les ouvriers, avait rappelé Gap pour demander de l’aide mais s’était entendu répondre que c’était l’affaire du gouvernement. Selon le Solidarity Center, quatre jours plus tard l’usine a fermé ses portes –définitivement.

Leur combat pour la justice leur a tous fait perdre leur emploi. Depuis, disent d’anciens ouvriers, presque aucun d’entre eux n’obtient de travail dans une autre usine textile dès lors que les employeurs potentiels apprennent qu’ils travaillaient autrefois à l’usine de Dacca Dyeing. Reena Begum, qui a accueilli la réunion dans sa pièce familiale de Mogh Bazaar, est aujourd’hui employée de maison et occupe deux emplois qui lui rapportent beaucoup moins.

«J’ai fabriqué des vêtements pour Gap pendant treize ans, s’indigne Reena. Maintenant je ne peux plus trouver de travail de couturière, tout ça parce que j’ai essayé de me syndiquer.»

Alonzo Suson, directeur du programme bangladais de Solidarity Center, m’a expliqué que les responsables de Dacca Dyeing avaient dit à son bureau qu’ils envoyaient les commandes de Gap dans une autre usine de Palmal Group à cause du mouvement de syndicalisation. «La fermeture de l’usine dans ce cas faisait simplement partie d’une stratégie pour éviter la création de syndicats, expose-t-il. À moins que les marques ne s’impliquent et interviennent auprès de leurs fournisseurs, il n’y a pas de moyen de revenir en arrière.»

Le seul moment où nous avons beaucoup d’heures, c’est les jours très chargés comme aujourd’hui –on passe de roulements de quatre-cinq heures à des journées de huit-neuf heures

Le Palmal Group, propriété à la fois d’Ayesha Clothing et de Dacca Dyeing, n’a pas voulu répondre à nos demandes réitérées.

Des «allegations inacceptables»

Le code de conduite de Gap spécifie que ses fournisseurs doivent respecter la liberté d’association des travailleurs. Le programme de «durabilité internationale» de l’entreprise revendique sur son site internet faire de grandes avancées vers la sécurité des usines et l’incitation des fournisseurs à traiter les ouvriers avec «équité, dignité et respect.» En réponses à nos questions sur les violations des lois du travail à Ayesha Clothing et Dacca Dyeing, Laura Wilkerson, porte-parole de Gap, a répondu par e-mail que ces «allégations étaient absolument inacceptables» et que Gap était en train de réexaminer le cas d’Ayesha Clothing. Elle a ajouté que Gap travaillait avec le Palmal Group à «réduire les niveaux d’heures supplémentaires excessives» et avait diminué le volume de ses commandes.

Gap, soutient Wilkerson, s’est assuré que le Palmal Group «comprenait clairement que pour conserver notre clientèle, ils devaient entreprendre des démarches visant à remédier à ces problèmes.» Elle n’a pas précisé la chronologie de ces démarches.

Black Friday à New York I KENA BETANCUR / AFP

C’est Black Friday à New York, le jour de shopping le plus animé de l’année. À Manhattan, les trottoirs de l’historique Garment District sont noirs de monde: les acheteurs à l’affût des meilleures affaires évoluent lentement entre les boutiques bordant les rues: H&M, Zara, Old Navy, Macy’s, Gap. J’entre dans un Gap sur West 34th Street, et en une demi-heure au moins une vingtaine de vendeurs m’abordent un sourire chaleureux aux lèvres pour me proposer de l’aide. Je leur demande depuis quand ils travaillent. L’épuisement se lit sur leur visage. La boutique a ouvert la veille, le jour de Thanksgiving, et n’a pas fermé depuis.

Tout est à moins 50% aujourd’hui, ce qui ramène le prix d’un T-shirt enfant à moins de 5 dollars et un jean pour garçon à moins de 20 dollars. Avec des prix aussi bas, difficile d’imaginer que Gap soit capable de proposer à ses fournisseurs des tarifs qui pourraient leur permettre de payer aux couturières bangladaises les heures supplémentaires et les congés maladie payés auxquels elles ont droit.

Emplois cumulés

La plupart des vendeurs n’ont pas très envie de parler à une journaliste, mais une poignée accepte de répondre à quelques questions rapides pourvu que je ne cite pas leur nom –et que leurs managers soient hors de vue. Malgré leurs longues heures de travail aujourd’hui, leur principale inquiétude, me confient-ils tandis que je regarde une sélection de hauts de pyjamas Gap Kids à 12,50 dollars, est de ne pas avoir assez d’heures de travail. La plupart me disent gagner 11 ou 12 dollars de l’heure et n’avoir pas plus de 25 heures de travail garanties par semaine.

«Quand j’ai de la chance, j’en ai 30, me dit une femme. Le seul moment où nous avons beaucoup d’heures, c’est les jours très chargés comme aujourd’hui –on passe de roulements de quatre-cinq heures à des journées de huit-neuf heures.»

Presque tous ceux qu’ils connaissent dans la boutique sont obligés d’avoir un deuxième emploi, pour survivre. «C’est juste suffisant pour seulement joindre les deux bouts», me confie une grand-mère avant de retourner rapidement plier des vêtements.

Je n’en pouvais plus. Ils refusaient de nous donner de longs roulements et soudain, ils nous faisaient faire des heures supplémentaires sans le moindre préavis

Un peu plus tôt, le même jour j’avais regardé les membres des syndicats Retail Action Project et Retail, Wholesale and Department Store Union défiler dans le centre de Manhattan pour une manifestation Black Friday, où ils chantaient très fort contre la répression du syndicalisme et les salaires de misère. J’y avais fait la connaissance d’une jeune femme de Harlem renvoyée par Gap en septembre dernier pour manque de ponctualité et excès d’absences pour cause de maladie, après avoir travaillé pendant un an dans une de ses boutiques de Manhattan.

L'économie de la précarité

Jennifer Osula m’a expliqué que ce qui la frustrait le plus, outre le bas salaire, était le fait qu’en tant qu’employée à temps partiel, elle ne travaillait pas suffisamment d’heures pour avoir droit de prendre un congé maladie quand c’était nécessaire.

«Je n’en pouvais plus. Ils refusaient de nous donner de longs roulements et soudain, ils nous faisaient faire des heures supplémentaires sans le moindre préavis. Pas moyen de prévoir quoi que ce soit.»

Comme si les axes de l’exploitation étaient inversés: au Bangladesh, les femmes travaillent tant d’heures qu’elles ont à peine le temps de dormir, et ici les employés n’en n’ont jamais suffisamment. Leur point commun: pas d’accès à un congé maladie ni à un salaire décent pour vivre.

Un travail à temps partiel sans avantages sociaux et des horaires totalement imprévisibles, voilà ce qui en est venu à définir la vie professionnelle de la plupart des salariés du secteur de la vente aux États-Unis. Les marques comme Gap utilisent souvent des logiciels qui déterminent les besoins en employés en fonction des ventes et de la fréquentation des boutiques, afin d’avoir moins de personnel pendant les périodes calmes et davantage en période de pointe, ce qui a pour conséquence des roulements plus courts et sans régularité. Selon une étude menée par le Retail Action Project et le CUNY Murphy Institute en 2012, seuls 17% des salariés des boutiques de New York interrogés avait un emploi du temps fixe.

Heures supplémentaires

L’année dernière six marques, dont Gap, ont annoncé qu’elles cesseraient la pratique des roulements d’astreinte après une enquête sur le sujet par le procureur général de New York, Eric Schneiderman. Mais Rachel Laforest, directrice du Retail Action Project, affirme que l’application en est inégale.

«Faute d’une loi du genre déclaration des droits des travailleurs du secteur de la vente, affirme-t-elle, la mise en application de la fin des astreintes pourrait revenir à chaque manager de chaque magasin.»

Wilkerson, de Gap, a déclaré par e-mail que son entreprise proposait des postes à temps partiel et à plein temps, et qu’il avait mis en place un partenariat avec l’University of Chicago et le Hastings College of Law de l’University of California pour «évaluer ses pratiques de planification d’emplois du temps.»

Ils continuent à chercher la main-d’œuvre la moins chère possible. S’ils en trouvent une encore plus bon marché au Cambodge ou en Éthiopie, ils iront là-bas

Pour Mark Anner, spécialiste des sciences politiques de l’université de Pennsylvanie, c’est l’avènement de la mode éphémère qui a conduit à un déclin rapide des droits du travail. Avec l’intensification de la production en flux tendu, où les décisions de production sont déterminées en temps réel par la demande, les acheteurs octroient aux usines des délais de plus en plus courts pour réaliser les commandes, créant une culture d’heures supplémentaires chroniques. En 2011, Anner a découvert que les grandes marques internationales donnaient aux usines bangladaises une moyenne de 94 jours pour réaliser toute une commande. En 2016, elle était descendue à 86.

Course à la performance

En outre, ajoute Anner, la libéralisation des échanges et la centralisation des achats ont incité une course aux prix les plus bas. La chute des prix est «significative et soutenue» m’a-t-il dit, en m’expliquant comment le prix des pantalons en coton, le vêtement fabriqué au Bangladesh le plus exporté aux États-Unis, avait réduit de 46% depuis 2000. Au moins 9% de cette baisse a eu lieu après l’effondrement du Rana Plaza.

«Cela n’aide pas de dire aux acheteurs que nos usines sont sûres à présent, explique Huda, le propriétaire de l’usine d’Ashulia. Ils continuent à chercher la main-d’œuvre la moins chère possible. S’ils en trouvent une encore plus bon marché au Cambodge ou en Éthiopie, ils iront là-bas. C’est aussi simple que ça.»

Les usines sont réduites à devoir pousser les ouvriers à toujours plus de productivité, sans avoir la possibilité d’augmenter leurs salaires. Des graphiques de production quotidienne dessinés sur des tableaux à chaque étage de son usine affichent les performances horaires de chaque ouvrier. Les objectifs, basés sur les performances de l’ouvrier le plus rapide, annoncent rien moins que 195 pièces à l’heure. «Nous en sommes à 82%, explique-t-il. L’objectif est de 100%.»

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