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Pourquoi le sucre est devenu notre ennemi public n°1

Xavier Ridel, mis à jour le 05.01.2017 à 16 h 24

Une lutte acharnée est lancée. À raison?

Guilty pleasure | Melanie Lebel via Flickr CC License by

Guilty pleasure | Melanie Lebel via Flickr CC License by

Le sucre fait l’objet de nombreuses campagnes et articles depuis quelques années, devenant le nouvel aliment à chasser à tout prix de son assiette. Comparé à l’alcool, la cigarette, voire à la cocaïne, le glucose est donc passé du statut d’ami des enfants à celui d’ennemi public à éradiquer; et ce, sous peine de se voir frappé de cancer, d’obésité et autres fléaux.

En fait, comme le signifiait Arte en publiant cet extrait de Sucre, le doux mensonge de Michèle Hozer, cette guerre est loin d’être nouvelle:


Les causes d'un tel succès semblent toutefois différentes de celles qu’on trouve à l’époque. En France, le renouveau de la lutte contre le sucre semble remonter à 2005 et à la suppression des distributeurs automatiques dans les écoles afin de lutter contre le surpoids. Très vite, le gouvernement lance également une campagne anti-sucre ; ce à quoi répondent les industriels du secteur avec des affiches plutôt agressives:

Affiche de l'association et site web "Le Sucre"

La quantité, plus dangereuse que la qualité?

Pour tenter de comprendre cette guerre, il faudrait avant tout, sans doute, comprendre le sucre. Et d’abord, savoir que c’est grâce à ce dernier que fonctionne le cerveau humain, puisque le glucose nourrit les neurones. Il s’agit en effet du seul glucide capable de traverser la barrière hémato-encéphallique (en d’autres termes, le seul qui puisse passer du sang au cerveau).

Ensuite, si la corrélation entre consommation d’aliments sucrés à haute dose et cancer du sein est prouvée, il n’en va pas de même pour les autres formes de cancers et tumeurs. Finalement, plus que l’aliment en lui-même, c’est la quantité de glucose ingérée qui serait dangereuse pour l’être humain, pas le glucose en lui-même. Et cibler des aliments précis dans des campagnes ne servirait ainsi pas à grand-chose. Interrogé à ce propos chez RTL, le nutritionniste Jean Philippe Zermati affirmait ainsi:

«La situation c’est qu’on mange trop. (…) Les campagnes sont aujourd’hui ciblées sur des catégories d’aliments et, finalement, incitent à réduire la consommation de certains aliments alors que toutes ces informations qui sont réutilisées dans le monde entier [manger moins gras, moins sucré] ne parviennent pas à réduire l’obésité malgré le fait que ce soit très bien intégré et pris en compte par les populations.»

Il donne à ce titre l’exemple de l’Australie, pays dans lequel la consommation de sucre a baissé de 16%, mais où l’obésité a triplé. Pourtant, l'obsession demeure, et même les YouTubers se sont emparés de l'affaire:

 Capture d'écran Youtube (1ère page de recherche pour le mot «sucre»)

Plus addictif que la cocaïne?

Selon une étude réalisée par l’université de Bordeaux et relayée par PLOS, le sucre serait également plus addictif que la cocaïne. L’expérience, réalisée sur des rats, montrait effectivement que ces derniers, même «addicts» à la fameuse poudre euphorisante, lui préféraient le sucre. Une chose que Jean-Pierre Couteron, addictologue et président de Fédération Addiction, expliquait ainsi à l’Huffington Post:

«Le sucre est lié au plaisir gustatif, la cocaïne, elle, n'a pas de goût, elle va directement se fixer sur une partie du cerveau. D'autre part, la prise de sucre n'entraîne pas une modification de la conscience comme le fait la cocaïne.»

Dire que les rats ne cherchent pas forcément, a contrario des humains, à modifier leur perception de la réalité, revient à enfoncer une porte ouverte. Il semble donc assez logique que le rongeur préfère le plaisir gustatif provoqué par le sucre à l’effet stimulant de la cocaïne. En revanche, si le glucide n’agit pas sur le psychologique de chacun, des effets physiologiques sont à signaler; même s’ils ne sont pas aussi flagrants que pour l’alcool ou une drogue, par exemple. Dans son livre Sweetness and Power paru en 1985, Sydney Mintz note à ce propos:

« Les sucres, particulièrement ceux qui sont affinés, provoquent des effets physiques, tout le monde le sait. Ils peuvent rapidement entrainer des changements de respirations, de battements de cœurs, de couleur de la peau, et caetera.»

Dans un long article paru mercredi, le Guardian rappelait d’ailleurs que l’histoire du sucre était très intimement liée à celle des drogues. Ainsi pouvons-nous retrouver des traces de glucide dans le rhum bien entendu, qui est fait à base de sucre de canne, mais aussi dans les Camel et l’opium. Est-ce suffisant pour le relier à une substance totalement addictive et dangereuse? Le sucre agit sur les mêmes régions du cerveau que l’héroïne ou l’alcool, et libère aussi de la dopamine. Ainsi, le cerveau s’y habitue peu à peu et libère de moins en moins de dopamine par lui-même, ce qui le mène à désirer, encore et encore, des glucides. Il paraît néanmoins important de souligner qu'une consommation à peu près modérée de sucre n'empêche pas de vivre une vie normale; à l'opposé de l'alcool, de la cocaïne ou de l'héroïne, par exemple.

Des enjeux contemporains?

On pourrait aussi se demander si cette chasse au sucre n’est pas due à une quête, contemporaine, de l’apparence et de la santé parfaites. Ainsi que le titrait le magazine Usbek & Rica dans son numéro d’automne 2016, n’est-il effectivement pas interdit d’être «gros et moche» aujourd’hui; surtout dans un monde où l’image et la représentation du soi sont prépondérantes? S’il traitait surtout des objets connectés, le dossier (par ailleurs passionnant) s’ouvrait ainsi:

«Dans une société où les grandes utopies collectives se sont éteintes, le corps est devenu un refuge et la santé une quête existentielle.»

On pourrait relier au cas du sucre le véganisme et le végétarisme, qui n’ont jamais connu une aussi forte popularité. Ce refus des aliments sucrés s’explique également sans doute par une méfiance de plus en plus accrue envers l’industrie et ses représentants. Un grand nombre de scandales a éclaté ces derniers temps, montrant que les industriels n’avaient de cesse que de mentir pour faire vendre leurs produits, et ce depuis les années 1960.

L’étude réalisée par Stanton Glanz a ainsi éclaboussé internet, montrant que les patrons des chaînes agro-alimentaires mentaient sur les effets du sucre, et avaient payé des sommes astronomiques pour cacher à la population les effets du glucide en question. La méfiance n’a donc cessé de s’accroître contre l’aliment et ses dangers; sans doute accrue également par un rejet de du système établi, qui a pour emblèmes des marques comme Coca-Cola.

Une chose est donc certaine: la trop grande consommation de sucre est la cause, ou l’une des causes de maladies telles que le diabète, le cancer du sein ou l’obésité. Alors comment connaître la quantité maximale que chacun devrait consommer? Le juste milieu est souvent compliqué à trouver, les tentatives du gouvernement semblent vaines, lorsqu’il s’agit de limiter le surpoids, et l’interdiction du sucre parait bien entendu impossible à mettre en œuvre. Il faudrait donc sûrement, et simplement, que chaque adulte agisse en connaissance de cause, comme il le fait avec l’alcool et les cigarettes –voire les drogues. La meilleure conclusion que nous puissions finalement tirer de cette affaire reste que chacun est libre de manger la quantité de sucre qu’il souhaite, mais que le mieux est de le faire en ayant conscience de ce qui entoure les glucides aujourd’hui. 

Xavier Ridel
Xavier Ridel (7 articles)
Etudiant en journalisme
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