Tech & internetParents & enfants

YouTube, eldorado des prédateurs sexuels

Grégor Brandy et Vincent Manilève, mis à jour le 13.01.2017 à 12 h 04

Des milliers de vidéos d'enfants, disponibles en quelques clics sur YouTube, tombent parfois entre les mains d'adultes mal intentionnés.

Montage Slate.fr

Montage Slate.fr

A la fin de la campagne présidentielle qui allait aboutir à l'élection de Donald Trump, en novembre dernier, parmi les quantités de théories du complot qui fleurissaient, il y en a une qui a laissé des traces sur le web américain: #pizzagate. Selon cette théorie, une pizzeria de Wahsington D.C. Comet Ping Pong, située dans un quartier chic du nord-ouest de la ville, abritait un réseau pédophile, mouillant des cadres du Parti Démocrate. Cette théorie inquiétait tant certains internautes qu'un dimanche après-midi, l'un d'entre eux, Edgar M. Welch, 28 ans est entré avec un fusil pour «enquêter lui-même». Il tire sans faire de dégâts.  

Il n'y avait nul réseau pédophile comme l'expliquera ensuite la police, seulement des interprétations complotistes des mails de cadres du Parti Démocrate –mails dévoilés par Wikileaks– qui contenaient une commande de pizzas...

Pour la presse mainstream, cette affaire est l'une de celles qui marqueront, de plus en plus nombreuses, la nouvelle ère de la «post-vérité». Mais pour certains recoins du web, c'est l'amorce d'un climat d'inquiétude autour de l'existence de potentiels réseaux pédophiles.

C'est dans ce contexte que la YouTubeuse Really Graceful, connue pour ses vidéos complotistes sur le pizzagate justement, a affirmé fin décembre qu'un réseau pédophile existerait sur YouTube. Selon elle, il suffit de taper les mots «Webcam video from» sur YouTube pour tomber sur des milliers de vidéos de petites filles que des prédateurs se pressent pour regarder et commenter en ligne.

Cette théorie d'un réseau pédophile sur YouTube quitte les recoins complotistes du Web et arrive notamment en France quand, dans la foulée, le YouTubeur Le Roi des Rats (qui avait déjà fait parler de lui l'année dernière en dénonçant les plagiats de Math Podcast) a relayé les accusations. Il les reprend même à son compte dans une vidéo qui figurera vite dans les tendances France de la plateforme.

«C'est quand je l'ai revue plusieurs fois et que j'en ai parlé avec des potes que je me suis dit qu'il fallait peut-être en parler, nous a-t-il expliqué, à propos de la vidéo de Really Graceful. J'ai fait cette vidéo pour alerter YouTube, alerter les gens, et voir les retours de certains d'entre eux pour trouver des solutions.» 

Nous avons donc décidé d'aller voir ces vidéos et d'observer l'usage qui en est fait. Nos recherches n'ont pas permis de prouver, comme l'affirme la YouTubeuse américaine, l'existence d'un quelconque réseau pédophile. Aucun élément ne laisse croire à une organisation cachée de contenus pédophiles sur YouTube. En revanche, le visionnage de dizaines de vidéos a permis de faire un constat: de (très) jeunes YouTubeuses du monde entier fournissent, sans s'en rendre compte, du contenu gratuit à l'intention de prédateurs.  

Pourquoi «Webcam video from»?

Tout d'abord, l'origine de l'expression «Webcam video from». Pour les partisans de la théorie d'un réseau pédophile, cette expression est un mot-clef magique permettant l'accès à ces vidéos de jeunes filles. C'est faux.

Sur YouTube, un nombre incalculable de vidéos sont publiées chaque jour sans qu'un titre précis ne leur soit attribué, laissant le titre par défaut du fichier vidéo. Le site Underviewed propose justement au hasard des vidéos très peu vues sur la base de leurs titres génériques, attribuées par les appareils avec lesquels elles sont filmées, tels que «movie279», «MVI_7480.MOV», ou encore «23443429_.» Un titre comme «Webcam video from August 24, 2014 4:26 PM» peut tout à fait correspondre à ce genre de fichiers. L'homme à l'origine du site Underviewed, Felix Jung, nous a expliqué par mail n'avoir jamais remarqué cette formulation: 

«Je ne suis pas familier avec cette structure de nom de fichiers, et je n'en avais jamais croisé avant. C'est possible que cela existe, mais c'est aussi possible que quelqu'un essaye de faire croire que ces titres sont génériques pour rester sous le radar.»

Pourtant, si l'on en croit un article de New Statesman, il s'agit du nom générique donné par l'outil webcam de YouTube, qui était disponible jusqu'en janvier 2016, ce qui expliquerait que ce type de vidéo apparaissent moins depuis un an.

Une fenêtre inquiétante sur la vie de petites filles

Restait donc à tester les résultats donnés par cette fameuse expression, bien que certains internautes alertés par son existence évoquent plus ou moins sérieusement les risques d'être fichés après les avoir visionnés.

À ce propos, il est intéressant de noter que YouTube ne propose pas de suggestions automatiques quand on tape le mot «webcam». Il faut volontairement écrire l'expression, et ce malgré le nombre très élevé de résultats proposés. 

(Impression écran YouTube)

Sous la vidéo du Roi des Rats, on aperçoit des vidéos où de jeunes filles jouent sur un iPad, avec leur poupée, chantent une chanson d'Adèle, dansent sur des chansons de leur star préférée, essaient des robes, regardent la télé, ou parlent tout simplement à la caméra... Dans la plupart de ces vidéos, elles sont peu vêtues, avec des jupes, des débardeurs ou des pyjamas, mais ne montrent pas ou peu de nudité. 

Les vidéos titrées «Webcam video from» montrent également des adultes en train de se filmer, mais les premières à apparaître dans les résultats de recherche sont des jeunes filles et pour cause: elles cumulent parfois des centaines de milliers de vues, dépassant même le million pour plus d'une dizaine d'entre elles. 

Quand on navigue de page en page, d'autres vidéos du même type, et qui n'ont pas forcément le titre générique «Webcam video from» sont suggérées automatiquement par YouTube. Il s'agit de vidéos, parfois filmées par des proches, où l'on voit des petites filles en maillot de bain, en pleine démonstration de danse ou de gymnastique, et parfois en train de se baigner torse nu dans une piscine pour enfants. Dans une vidéo intitulée «petite starlette», mise en ligne en 2011, et cumulant 3,1 millions de vues, avant d'être supprimée début janvier, deux enfants, très peu vêtues, dansaient sur une chanson de Beyoncé. L'image miniature de la vidéo, celle qui apparaissait avant que l'on clique dessus, montrait l'une d'entres elle en train de soulever son tee-shirt.

S'il est néanmoins difficile de dire que ces vidéos montrent une quelconque nudité, on prend conscience du problème généré par ces clips de jeunes filles quand on jette un œil aux commentaires.  

«Laisse moi sentir ton corps», «Waoh!! On ne peut qu'aimer ces petits ventres plats! ;-D», «Les filles vous êtes tellement sexy :-P... J'adore <3», «Magnifique corps»

Quand être YouTubeuse en herbe devient un risque

On peut légitimement se demander si certains internautes ont posté «accidentellement» ces vidéos (une fausse manipulation, une méconnaissance des outils de mise en ligne) et qu'ils ne sont même pas au courant de leur mise en ligne.

Pour en savoir plus, nous avons donc regardé plusieurs dizaines de comptes où des vidéos ont été publiées, en plus de celles intitulées «Webcam video from». La présence d'autres contenus permet d'en savoir plus sur le profil de la personne qui l'a créé et qui est, logiquement, mieux informée sur la mise en ligne de vidéos. 

Parmi elles, nous avons observé beaucoup de profils tenus par les jeunes filles elles-mêmes. Sans que l'on sache si leurs parents sont au courant, certaines décident de se lancer dans des carrières de YouTubeuse, partageant régulièrement leur quotidien et leurs passions, espérant suivre les traces de leurs idoles.

Savannah C. par exemple, une jeune fille d'une dizaine d'années environ, a lancé sa chaîne en mai 2014 avec des dizaines de vidéos répondant au titre générique «Webcam video from». La plupart d'entre elles, où Savannah parle face caméra, récoltent en moyenne 200 vues. Mais en juillet de la même année, elle montre à ses abonnées sa tenue de gymnastique et effectue plusieurs mouvements en exposant son corps en entier. À ce jour, la vidéo a été vue 150.000 fois. Dans une autre vidéo de démonstration similaire, mais qui ne récolte «que» 9.700 vues, on aperçoit une femme, qui semble être la mère de Savannah et qui sait donc que sa fille fait des vidéos (mais ne sait pas forcément qu'elle les met en ligne ensuite), ou encore son grand-père qui fait coucou à la caméra avant de la laisser tourner.

Le cas de Savannah n'est pas isolé. Beaucoup de jeunes filles (souvent très jeunes) créent des chaînes à leur nom, s'abonnent à leurs comptes préférés, postent des contenus où elles se mettent en scène, remercient leurs abonnés et les encouragent à laisser des commentaires. Et au-delà même des vidéos contenant le fameux titre, explorer ce recoin de YouTube permet de prendre conscience que les enfants en bas âge ont une présence bien plus large qu'on ne le pense sur la plateforme. Les parents ne sont pas forcément au courant de ce qui se passe dans la chambre de leur enfant dès lors qu'ils sont seuls avec un ordinateur. Mais même s'ils le sont, ils ne réalisent pas forcément ce que cela peut représenter. 

Comptes et playlists de prédateurs, réuploads et YouTube money

Car ce type de vidéos attire aussi d'étranges comptes dont on ignore tout, que l'on qualifiera de «suspects», et qui sexualisent ou érotisent ces enfants. Des comptes dont les profils comportent parfois un nom (ou un pseudo sexuellement explicite voire directement pédophile), pas d'image de profil reconnaissable pour la plupart, pas de mail de contact, pas de lien vers d'éventuelles pages liées sur les réseaux sociaux. Il est impossible de mesurer l'ampleur de leur présence sur YouTube, mais trois types de profils semblent ressortir.

1.Les commentateurs

On trouve d'abord les «commentateurs», que nous avons évoqués plus haut et qui laissent des commentaires pédophiles sous les vidéos de jeunes filles. Si désormais, on trouve de nombreux commentaires de personnes averties sur le sujet qui indiquent surveiller ce qui se passe, pendant très longtemps, il n'y avait que ceux de dizaines (parfois centaines) de personnes «complimentant» les jeunes filles. Voici le type d'ambiance qui régnait alors.

Et la traduction de certains de ces commentaires: «Joli nez, jolies lèvres.» «Wow, jolie fille.» «Salut les mignonnes.» «Déshabillez-vous svp.» «Ça, c'est des seins parfaits. Pas de soutien-gorge, et je parle pas des tétons. Je suis pas encore tombé sur mieux. Mon seul reproche porterait la qualité de la vidéo. Vous imaginez ce que ça pourrait donner en 1080p?»

On peut se demander si tout ceci est vrai, et si certains n'essaient pas simplement d'obtenir des réactions outragées. On parle dans ces cas-là de la loi de Poe. Cette question est d'autant plus légitime que l'on retrouve des conversations au sujet des «Webcam video from» sur l'un des plus gros forum de trolls, 4chan, où l'un des utilisateurs assurent que ce type de discussion revient tous les mois ou presque et où d'autres s'amusent du sujet et des réactions.

Mais en cliquant sur les noms d'utilisateurs de certains commentateurs «suspects» sur YouTube, on se retrouve avec des profils étranges. L'un d'entre eux qui avait commenté «quand vous aurez besoin de vous faire dépuceler, envoyez-moi un message», est aussi abonné à plusieurs autres chaînes de jeunes filles, à chaque fois des jeunes adolescentes.

Sous une autre vidéo mise en ligne par un compte suspect, un internaute sous pseudo propose de télécharger «ces vidéos en une seule fois et 6,7 Go de vidéos comme celles-ci avec ce torrent». Le fichier en question est hébergé sur Google Drive, et son titre peut être traduit par «Préadolescents diffusez-les sur Youtube - Volume-1.torrent». 

Nous n'avons pas pu télécharger ce dossier, le fichier torrent n'étant pas seedé, mais l'aperçu que nous avons pu en avoir nous a montré qu'il contenait des dizaines et des dizaines de fichiers vidéos. Dans nos recherches, nous n'avons pas retrouvé de commentaires similaires.

2.Les «uploaders»

Viennent ensuite les «uploaders» ces comptes qui publient dans la plupart des cas très peu de vidéos avant de cesser toute activité, le créateur de la chaîne s'arrêtant de publier du jour au lendemain, sans que l'on sache pourquoi. Il est fort probable que ces personnes ne soient pas celles qui ont filmé les vidéos en questions, mais il est difficile d'obtenir des informations sur leur identité et leurs intentions. 

 

 

(Captures d'écran de certains de ces comptes YouTube «suspects» diffusant des vidéos de jeunes filles.)

D'autres comptes se chargent de republier certaines vidéos déjà en ligne sur d'autres hébergeurs. La vidéo de cette jeune fille publiée en 2012 sur son compte YouTube a ainsi été republiée sur un compte Dailymotion au moins de juin 2016.

 

Ce compte Dailymotion n'est visiblement pas tenu par la jeune fille puisque ce dernier mélange toutes sortes de vidéos, allant de danses «sexy», à une soirée américaine du Nouvel An. Une vidéo supprimée sur YouTube peut potentiellement encore exister sur Dailymotion, ou une autre plateforme, sous le même nom.

L'hypothèse de vidéos captées à l'insu des jeunes filles, bien qu'elles s'adressent souvent à la caméra, n'est pas à écarter. Même si cela est difficilement vérifiable dans ces cas précis, on sait depuis longtemps que les webcams et les caméras de téléphone sont piratables et que des personnes mal intentionnées peuvent s'en servir contre nous. Ce n'est pas un hasard si Mark Zuckerberg et le patron du FBI collent un bout de scotch sur la webcam de leur ordinateur.

3.Les curateurs


Viennent ensuite les «curateurs», qui créent des playlists, c'est-à-dire des listes de lectures publiques rassemblant des vidéos publiées ailleurs. En tapant le nom d'une vidéo (aujourd'hui supprimée de YouTube) pour voir dans quelles playlists elle a été ajoutée, on tombe sur pas moins de 145 listes aux titres aussi crus que «Yummy sexy flat chests very dirty little girls» («des petites filles vilaines et appétissantes à la poitrine plate») contenant 25 autres vidéos du même genre, ou encore «Young and sexy», «Divinas», ou encore «Quand les mères ne sont pas là, les petites filles se font baiser». On trouve également des noms déguisés comme «Time Warner Classics», qui laissent croire que ce sont des vidéos de vieux films compilés. En réalité, on y trouve une cinquante de vidéos de petites filles en train de faire des étirements, de danser, ou de jouer en étant, à chaque fois, légèrement vêtues.

Il semble même que certains profils se soient spécialisés dans la mise en place de playlists. Le Roi des Rats nous a ainsi fait parvenir le lien vers plusieurs de ces comptes. L'un d'entre eux (dont nous ne voulons pas reproduire le nom ici pour ne pas lui faire de la publicité) explique ainsi en description de son compte:

«Des fois vous voulez trouver la bonne fille pour votre désir du moment. Mais vous cherchez et vous cherchez sans trouver ce qui vous fera plaisir. Cette chaîne est faite spécialement pour trouver des filles de qualité pour le plaisir sans trop chercher et ruiner ce que vous faites.»

Parmi la quarantaine de playlists, beaucoup son consacrées aux jeunes filles, parfois torses nues et classées par «thèmes». «Petites gymnastes», «Jolis jouets (très petites pré-ados)», «naturelles (habillées mais sans haut)», «superbes asiatiques (jeunes ados et plus jeunes)»... 

Un autre compte, que nous a aussi communiqué Le Roi des Rats, contient dans son nom de profil les mots CP pour «Child Pornography» («pédo-pornographie» en français) et a mis en avatar Pedobear, l'ours pédophile d'internet. Son créateur suit plusieurs comptes d'enfants et a notamment fait une playlist de plus de 150 vidéos «aimées», contenant toutes des vidéos d'enfants. Le Roi des Rats a également relevé que, dans la partie «à propos» de cette chaîne, différents liens mènent notamment vers un site d'actualité de mannequins enfants, des sites «NoNude», c'est-à-dire des photos d'enfants en sous-vêtements, et un site mélangeant des images «no nude» et des images pornographiques et pédopornographiques. 

Là encore, l'algorithme de YouTube et ses suggestions facilitent les abonnements à des dizaines de comptes similaires, qui répertorient des milliers de vidéos de jeunes filles. 

Sur certaines de ces chaînes de curation, certains internautes laissent des commentaires pour remercier leurs auteurs, proposant parfois d'échanger des vidéos en laissant leur mail. Il est possible cependant que parmi tous ces commentaires se trouvent ceux de personnes tentant d'appâter les pédophiles, notamment pour les commentaires les plus récents.

Traduction de certains commentaires ci-dessus: «Je cherche des vidéos est-ce que quelqu'un peut m'aider, je n'ai pas de budget maximum pour ce que je cherche merci», «Envoyez-moi des vidéos», «Quelqu'un pour échanger des vidéos?», «Tu as d'excellents goûts!».

Monétisation

Certaines vidéos postées par ces comptes suspects sont même monétisées, c'est-à-dire qu'elles rapportent de l'argent à ceux qui les publient, mais aussi à YouTube. 


Sur YouTube, pour gagner de l'argent –quand on n'a pas les partenariats d'un Norman ou d'un Cyprien–, on demande à YouTube de placer des publicités avant et pendant ses vidéos. Pour y arriver, il faut suivre plusieurs étapes. D'abord il faut activer la monétisation et créer un compte AdSense, puis répondre à différents critères très stricts, être majeur notamment (ou si l'on est mineur, avoir un parent ou un tuteur qui s'en occupe), s'assurer que les vidéos respectent les droits d'auteur, choisir les formats publicitaires que l'on veut, fournir des informations personnelles... Cela veut dire que YouTube possède toutes les informations nécessaires sur les comptes bénéficiaires. Il est possible que les parents des Youtubeuses en herbe aient accepté de monétiser les vidéos à succès de leurs filles, mais l'hypothèse de comptes profitant illégalement de vidéos de jeunes filles n'est pas à exclure non plus.

Des règles enfreintes

Le règlement de la communauté édicté par YouTube est pourtant très claire sur le contenu que l'on peut mettre en ligne ou non –et qu'il soit monétisé ou non.

Il est par exemple interdit de créer un chaîne avant l'âge de 13 ans, et même après les enfants doivent avoir l'autorisation des parents (YouTube demande des pièces d'identité en cas de doute). Si ces vidéos sont détournées, qu'elles ne respectent pas la vie privée ou que la personne filmée n'a pas été informée, elles doivent également être supprimées.

Là encore, il est important de rappeler que ces vidéos ne montrent pas de pédopornographie, ni-même de nudité. Mais dans la partie sur la «Mise en danger d'enfants», on peut lire que «le fait de télécharger, commenter ou s'impliquer dans n'importe quel type d'activité qui sexualise des mineurs entraîne la suspension immédiate du compte.» En ce qui concerne les règles sur la «nudité et les contenus à caractère sexuel», on peut lire que «les vidéos représentant de la nudité ou tout autre contenu à caractère sexuel peuvent être autorisées si leur but premier est d'ordre éducatif, documentaire, scientifique ou artistique, et non visuellement choquant».

Les règles sont très claires, et s'appliquent à l'usage qui est fait de ces milliers de vidéos de jeunes filles, comme nous l'a confirmé au téléphone MArnaud Dimeglio, avocat au barreau de Paris et Montpellier, et spécialisé dans les nouvelles technologies. 

«Ce détournement des images peut poser problème, si les commentaires portent atteinte à la dignité des enfants ou sont eux-mêmes pédopornographiques, à ce moment-là YouTube pourrait être en infraction.»

En ce qui concerne les contenus problématiques postés en ligne depuis la France, le Code pénal est très clair. Au-delà de l'article 227-23, qui interdit tout contenu pédopornographique, l'article 227-24 sanctionne «tout message à caractère violent, incitant au terrorisme, pornographique ou de nature à porter gravement atteinte à la dignité humaine ou à inciter des mineurs à se livrer à des jeux les mettant physiquement en danger, soit de faire commerce d'un tel message». Message puni de trois ans d'emprisonnement et de 75.000 euros d'amende lorsqu'il «est susceptible d'être vu ou perçu par un mineur». Les commentaires, la copie des vidéos et leur partage dans des playlists peuvent donc porter atteinte à la dignité humaine, notamment parce qu'ils peuvent être considérés comme incitant à la pornographie infantile et sont potentiellement visibles par des mineurs.

Les règles et la loi sont claires. Et ce, même si le contenu de base ne va pas à leur encontre. Pourquoi, dans ce cas, ces vidéos vieilles de plusieurs années, et surtout les commentaires qui les accompagnent, sont toujours là?

Contacté, un porte-parole de YouTube nous a transmis cette réponse:

«YouTube applique une politique de tolérance zéro pour les contenus à caractère sexuel impliquant des mineurs. Toute activité de ce type sur notre plateforme —y compris laisser des commentaires inappropriés— se traduira immédiatement par une fermeture du compte concerné. Nous encourageons les utilisateurs à signaler à nos équipes toutes vidéos ou commentaires inappropriés.»

MArnaud Dimeglio nous explique en effet que «la plateforme est considérée comme un hébergeur selon la jurisprudence, donc ils ne sont pas censés connaître le contenu». Ceci n'est pas forcément surprenant quand on sait que 400 heures de vidéos sont mises en ligne chaque minute sur YouTube, comme nous l'a confirmé le service communication du site. L'avocat note également une particularité de la loi française, qui renforce le rôle de YouTube:

«L'article 6 de la loi du 21 juin 2004 pour la confiance dans l'économie numérique précise que l’hébergeur doit signaler les infractions aux autorités si lui-même a reçu un signalement. Il n'y a pas d’obligation de dénonciation de ce type d’infraction d’ “office”, sans signalement préalable, mais une obligation de mettre des moyens pour lutter contre ce type d’activité.» 

Au moment où nous finissons cet article, de nombreuses vidéos ont été supprimées, grâce aux signalements encouragés par la communauté des utilisateurs de YouTube qui se sont fait passer le mot. Désormais, parmi les premiers résultats de la recherche «Webcam video from», on trouve de nombreuses vidéos dans différentes langues (français, anglais espagnol...) liées à l'affaire, mais aussi des trolls qui se sont amusés à publier à la place des extraits de Bob L'Éponge, des mèmes de Batman... ou des chants nazis. 

Progressivement donc, il semble que la communauté s'empare du problème. Mais on peut se demander si cela va suffire. Ouvrir la porte de cette partie de YouTube, c'est se jeter dans un puits sans fond, dans une abysse de contenus et de comptes plus perturbants les uns que les autres et dont il est difficile de juger la conformité aux règles de la communauté. 

Nous n'avons évidemment pas pu couvrir l'ensemble des vidéos et des techniques utilisées par les comptes suspects, ni même en cerner l'ampleur totale. Mais cette exploration de surface nous a permis de comprendre qu'il était extrêmement facile de visionner des vidéos de très jeunes filles, de les transformer en sources de fantasmes pour les pédophiles, et de se jouer des règles de YouTube. Ce n'est pas un hasard si, en avril dernier, de nombreuses mères YouTubeuses qui justement voient ce qui se passe sur la plateforme, ont arrêté de publier des vidéos de leurs enfants. Elles avaient compris qui peut se cacher de l'autre côté de l'écran.

En l'état actuel des choses, il est toujours possible de signaler les comptes suspects (via l'icône drapeau dans la partie «about») et les vidéos dangereuses pour celles qui y apparaissent (via l'option «more» à côté du bouton «partager»). Mais ces «Webcam video from» nous ramènent à un autre problème, toujours inquiétant: les enfants vont souvent seuls sur internet, sans leurs parents, et sans se douter que les prédateurs, eux, ne sont jamais très loin. 

Grégor Brandy
Grégor Brandy (426 articles)
Journaliste
Vincent Manilève
Vincent Manilève (351 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte