FranceHistoire

D'un 7 janvier à l'autre: manipuler l'histoire pour vendre une guerre civile

Jérôme Fourquet et Nicolas Lebourg, mis à jour le 07.01.2017 à 13 h 02

La mémoire de la guerre d'Algérie, qui entrait il y a soixante ans dans une phase particulièrement violente avec la bataille d'Alger, est constamment utilisée par ceux qui veulent la rejouer dans la France des années 2010.

Des indépendantistes algériens faits prisonniers par l'armée française en juin 1957, près de Tebessa. STF / INTERCONTINENTALE / AFP

Des indépendantistes algériens faits prisonniers par l'armée française en juin 1957, près de Tebessa. STF / INTERCONTINENTALE / AFP

7 janvier 2017: la bataille d’Alger a soixante ans. Le 7 janvier 1957, les parachutistes, sous l’autorité du général Massu, entament la traque des réseaux algérois du Front de libération nationale (FLN). Le colonel Trinquier met en place un quadrillage du territoire pour défaire la trame urbaine des indépendantistes. Afin de démanteler l’organisation terroriste, la torture est utilisée.

7 janvier 2015: la rédaction de Charlie Hebdo est massacrée par les frères Kouachi. Le lendemain, c’est l’attaque de Montrouge, puis celle de l’Hyper Cacher. Le 11 janvier se déroule le plus grand défilé de l’histoire du pays. 115.000 militaires et policiers sont mobilisés pour assurer la sécurité, recueillant le soutien de la population.

7 janvier 2017: deux commémorations pour une journée, certes, mais une concordance de dates n’a jamais suffi à produire un sens historique.

26 juillet 2016, Saint-Étienne-du-Rouvray, Seine-Maritime: au nom de l’État islamique, deux djihadistes égorgent le prêtre Jacques Hamel, 86 ans. Une vague de colère parcourt l’opinion. Plus jeune député de France, Marion Maréchal-Le Pen annonce qu’elle veut rejoindre la réserve militaire. Deux époques paraissent se télescoper, puisque son grand-père Jean-Marie Le Pen, plus jeune député en son temps, avait rejoint le théâtre d’opérations algérien en 1956.

Sur les réseaux sociaux, chacun se déchaîne. Le tweet de Martial Bild est révélateur: «Il va falloir accepter de vivre “la guerre d’Algérie” sur notre sol français. Et ne pas rester désarmés physiquement et moralement.» Cadre du Front national durant des décennies, il est de ceux qui, pour laisser place à Marine Le Pen, ont été poussés vers la sortie, puis ont fondé le Parti de la France en 2009. Sur Twitter, son analogie historique fait mouche: l’un répond: «[...] 1957 [...] Massu et les paras pour gagner la bataille d’Alger et éradiquer le terrorisme [...] 2017 [...]: qui?», un autre internaute enchaîne: «Ressortir l’expression employée en 1962, la valise ou le cercueil.» Comme souvent, les marges expriment un sentiment qui dépasse leur état quantitatif, quelque chose qui, souterrainement, travaille l’opinion. Les semaines qui suivent voient se multiplier ces références, proférées dorénavant par des personnages plus insérés dans le jeu politique traditionnel. Boussole de la droitisation à la française, d’origine pied-noire, Éric Zemmour lâche lors d’une de ses interventions télévisuelles: «Nous sommes dans la revanche de la guerre d’Algérie.»

Mais, après tout, la guerre d’Algérie a-t-elle jamais pris fin? Selon Benjamin Stora, sa mémoire s’est notamment réactivée avec «le procès Papon, en octobre 1998, [qui] a contribué à faire entrer la guerre d’Algérie dans le registre des “mises en examen” historiques: Papon, qui était à Bordeaux en 1942, a été préfet à Constantine en 1958, et enfin préfet de police à Paris au moment de la terrible ratonnade d’octobre 1961». Pour l’historien, l’année 2000 a connu une «flambée des mémoires» à propos de ce que l’on qualifiait d’«événements» et que l’Assemblée nationale a décidé en juin 1999 de nommer «guerre». Un mois avant ce vote à l’unanimité, à la suite d’un fait divers que tentait d’exploiter l’extrême droite, le ministre de l’Intérieur Jean-Pierre Chevènement lâchait: «La guerre d’Algérie est finie.» Vœu pieux? En avril 2016, lors de l’avant-première de son documentaire Les dieux meurent en Algérie, l’idéologue de la droitisation à la française, Patrick Buisson, déclarait encore:

«L’histoire de la guerre d’Algérie est un champ de mines, une histoire surinvestie par tant d’enjeux mémoriels, symboliques, politiques, idéologiques. [...] Aujourd’hui, certains s’interrogent: la religion et le sentiment national ne seraient-ils pas le cœur battant de l’histoire? Il n’est pas trop tard pour le comprendre. [...] On n’en a jamais fini avec la poussière des dieux morts.»

Retourner le couteau dans la plaie

Avec sa capacité à trouver dans quelle plaie il faut retourner le couteau, avec le brio qui lui permet de lier chaotiquement des thèmes disparates au profit de l’énonciation d’une vision du monde cohérente, c’est encore Éric Zemmour qui, dès le printemps 2016, a su le mieux exprimer la représentation en cours de cristallisation. Dans un article intitulé «La guerre d’Algérie n’a jamais cessé», il écrit: «Les assassinats de Charlie et de l’Hyper Cacher de Vincennes, les massacres du Bataclan sonnent le retour des méthodes terroristes qui ont ensanglanté la bataille d’Alger. Mohamed Merah a assassiné des enfants juifs à Toulouse le 19 mars 2012 pour fêter dignement les accords d’Évian.»

Mon titre

Ce texte constitue une reproduction de «Nos 7 janvier», introduction de la note «La nouvelle guerre d'Algérie n'aura pas lieu», que publie la Fondation Jean-Jaurès le 7 janvier 2017. Il fera l'objet d'un débat avec ses auteurs et Benjamin Stora le 11 janvier 2017 à 20h à la mairie du XXe arrondissement de Paris.

Depuis une décennie, l’entretien de la conflictualité mémorielle n’est plus réservé aux intellectuels d’une droite radicalisée. Il est devenu une production sociale où interviennent aussi bien des associations «nostalgériques» que des pouvoirs publics, comme ces municipalités du littoral méditerranéen qui perpétuent un souvenir de l’Organisation de l’armée secrète (OAS) pour le moins ambivalent. Ces divers types d’acteurs sociaux ont pu puiser dans les matériaux forgés par les rapatriés d’Algérie, pieds-noirs et harkis afin d’établir leur «communauté» par-delà 1962. À rebours, comme le souligne le politiste Éric Saverese, le passé colonial voit à l’occasion des émeutes de 2005 s’opérer «avec la question sociale et le problème du chômage, son rapprochement avec les discriminations “ethniques”, ou encore sa congruence supposée avec la “crise des banlieues”, et ainsi la tentation, souvent éprouvée mais parfois problématique, de faire de la question coloniale un analyseur de presque toutes les inégalités observées aujourd’hui en France». Mais il est vrai que la question de l’Algérie hante spécifiquement les droites françaises. Elle a même été un sujet entre Alain Juppé et Nicolas Sarkozy lors de la primaire de la droite, que ce soit pour la mémoire du conflit ou concernant la convention migratoire qui lie l’Algérie et la France.

Toutefois, la question de la présence de la thématique de la guerre d’Algérie ne saurait être limitée au domaine des représentations altérophobes ou victimaires. Le terrorisme islamiste a aussi empiriquement revitalisé des figures mémorielles. Évoquons les attentats du Groupe islamique armé (GIA) de 1995, téléguidés depuis l’Algérie; l’égorgement des moines de Tibhirine en 1996 –un mode d’exécution pratiqué lors du conflit et qui a alors marqué les consciences; l’enlèvement et l’assassinat de l’otage Hervé Gourdel par un groupe terroriste dans les montagnes kabyles en septembre 2014. Le lieu, la Kabylie, comme le mode opératoire, l’enlèvement puis la décapitation, étaient propices à la réactivation des souvenirs de la guerre d’Algérie. L’offensive idéologique de l’islamisme sur les banlieues françaises a aussi à voir avec l’Algérie. Dans les années 1990, lors de la guerre civile algérienne, des membres du Front islamique du salut (FIS) se réfugient en France et tentent une «OPA» idéologique sur les quartiers. Une partie d’entre eux évolue notablement, pour fournir la première vague de cadres salafistes en France.

Image particulièrement négative de l'Algérie

Ces différents éléments contribuent à forger une image particulièrement négative de l’Algérie, sans commune mesure avec celle d’autres pays décolonisés. En 2012, soit cinquante ans après la fin du conflit algérien, 71% des sondés français ont une bonne opinion du Maroc, contre 53% pour la Tunisie et seulement 26% pour l’Algérie. Enfin, entre l’affaire Mohamed Merah et 2016, au moins 13 terroristes dont on a identifié qu’ils ont participé à des attaques sont français d’origine algérienne ou de nationalité algérienne, comme le montre la liste suivante:

• Mohamed Merah – attaque de l’école juive de Toulouse;
• Mehdi Nemmouche – attaque du musée juif de Bruxelles;
• Chérif et Saïd Kouachi – attaque de Charlie Hebdo;
• Sid Ahmed Ghlam (de nationalité algérienne) – meurtre d’Aurélie Châtelain et projet d’attentat contre une église de Villejuif;
• Yassin Salhi – attaque de Saint-Quentin-Fallavier;
• Foued Mohamed-Aggad – attaque du Bataclan;
• Ismaël Omar Mostefaï – attaque du Bataclan;
• Samy Amimour – attaque du Bataclan;
• Reda Kriket – interpellation à Argenteuil en possession d’un stock d’armes en vue d’un attentat;
• Adel Kermiche – attaque de Saint-Étienne-du-Rouvray;
• Abdel Malik Petitjean – attaque de Saint-Étienne-du-Rouvray;
• Rachid Kassim – recruteur de l’État islamique. Il a téléguidé depuis la Syrie les attaques de Magnanville et de Saint-Étienne-du-Rouvray.

Ce décompte a été simplement effectué en reprenant les informations sur les terroristes publiées dans la presse, où l’origine des individus est souvent mentionnée –ce qui n’est sans doute pas anodin et contribue au façonnement des imaginaires.

La présence des réminiscences lointaines de la guerre d’Algérie est d’autant plus troublante que l’exécutif ne cesse de répéter que la France d’aujourd’hui est «en guerre». Or il a fallu attendre 1999 pour que la France officielle remplace l’expression «opérations de maintien de l’ordre en Afrique du Nord» par celle de «guerre d’Algérie». L’état de guerre n’était pas formulé à l’époque, et ce qui aujourd’hui n’est pas une guerre est pourtant qualifié ainsi. Il est vrai que la déclaration de guerre officielle n’aurait guère de sens: la dernière date de 1939. Le combat contre le terrorisme n’est pas un affrontement entre deux puissances souveraines. Les réseaux comme al-Qaida et Daech allient bases territoriales et réseaux transnationaux dans le cadre de conflits asymétriques. Cependant, le propre du terrorisme est d’abolir la distinction entre guerre et paix, plaçant la société dans un état suspensif. D’où, peut-être, en nos imaginaires, ce détour algérien pour fournir une grille de lecture de cette situation particulière.

L'histoire ne se répète jamais

Si cette représentation rencontre un écho, c’est aussi parce que les années qui ont précédé l’actuelle vague terroriste ont été marquées par un changement de registre des mémoires. Alors que Vichy avait saturé les représentations mémorielles des années 1980-1990, c’est dorénavant la question coloniale qui est mobilisée pour réinterpréter le présent. Mais, dans les polémiques publiques, le vocabulaire du régime mémoriel antérieur a été redéployé, amenant certains à transformer des massacres en «génocide», les combattants supplétifs dits «harkis» en «collabos», quand le FLN passe d’une assimilation à la résistance antinazie à une autre qui en fait un énième visage du terrorisme islamiste. Comme souvent, les analogies historiques ne servent ainsi à l’intelligence ni du passé ni du présent, mais à constituer et mobiliser des camps.

En revanche, l’histoire n’est pas mobilisée quand elle pourrait rationnellement servir à éclairer les enjeux présents. Depuis le 13 novembre 2015, la France retentit de débats sur la possibilité d’interner les fichés «S» et de réaliser des zones de rassemblement des djihadistes emprisonnés. Pourtant, ces problématiques sont traitées comme si elles étaient inédites. Nul partisan de tels dispositifs n’en rappelle les antécédents historiques. La loi d’état d’urgence du 3 avril 1955 permettait l’assignation à résidence de toute personne «dont l’activité s’avère dangereuse pour la sécurité et l’ordre publics», et a abouti à réinstaurer la pratique de l’internement en France, bannie depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. L’ordonnance du 7 octobre 1958 a autorisé l’internement des personnes dangereuses «pour la sécurité publique en raison de l’aide matérielle, directe ou indirecte, qu’elles apportent aux rebelles des départements algériens». Quatre centres d’assignation à résidence surveillée ont ainsi été progressivement installés: à Mourmelon-Vadenay (Marne), Saint-Maurice l’Ardoise (Gard), Thol (Ain) et au Larzac (Aveyron). Face aux violences des partisans de l’Algérie française, le dispositif a été étendu aux nationalistes français suspects, au motif de ce que l’on nommait alors la lutte contre «la subversion», tandis que, selon la formule de la Direction générale de la Sûreté nationale (DGSN), des «Nord-Africains condamnés pour activités antinationales» se voyaient rassemblés dans des centres spéciaux. Nous avons là tout un matériau historique dont on aurait pu imaginer qu’il puisse servir à poser une simple question: les mesures proposées sont-elles ou non efficaces pour le maintien de l’ordre public et de la paix civile?

Écartons tout quiproquo: l’histoire ne se répète jamais. L’Europe ne subit pas davantage le retour des années 1930 que la France ne revit les années de décolonisation. On connaît la célèbre formule selon laquelle l’histoire se répéterait deux fois: une fois comme tragédie, une autre comme farce. Elle est inexacte: l’histoire est toujours tragique, les faits sont toujours uniques. En revanche, il existe des cultures politiques et sociales dont les structures peuvent perdurer dans la longue durée et qu’il faut comprendre. Il existe des usages actuels du passé qu’il convient d’interroger pour mieux saisir ce qui travaille le présent. Il existe une problématique franco-algérienne qui demeure brûlante, car elle nécessite d’être davantage appréhendée en tant qu’objet des sciences sociales. Il existe une partie de l’opinion qui lie la période actuelle et celle de 1954-1962, à laquelle il faut répondre non pas en méprisant ses représentations, mais en recontextualisant les faits.

Notre propos est très largement motivé par la volonté de répondre aux affirmations d’Éric Zemmour et de ceux, nombreux, qui établissent un parallèle entre la situation actuelle et la guerre d’Algérie. Notre but n’est pas d’entrer dans le jeu de la polémique, mais de vérifier les faits. Comprendre n’est ni excuser, ni incriminer: c’est revendiquer l’usage de la raison. «La nouvelle guerre d'Algérie n'aura pas lieu», l'étude que nous publions pour la Fondation Jean-Jaurès, ne vise ni la provocation ni la conciliation. Elle veut interroger le lien complexe entre deux périodes difficiles que d’aucuns décrivent comme une phase unique. Chercher à comprendre l’articulation des imaginaires sociaux entre hier et aujourd’hui n’est pas tenter d’abolir le temps, mais essayer d’éclairer le présent alors que nos esprits sont abasourdis par son fracas.

Jérôme Fourquet
Jérôme Fourquet (4 articles)
Directeur du département Opinion et Stratégies d'entreprise de l'Ifop
Nicolas Lebourg
Nicolas Lebourg (61 articles)
Chercheur associé au Centre d’études politiques de l’Europe latine (Cepel, université de Montpellier)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte