Sports

La France bien-pensante étale son ignorance du foot

Yannick Cochennec, mis à jour le 22.11.2009 à 15 h 33

Dans la France maso d'aujourd'hui, apôtre du perdons avec panache plutôt que du gagnons comme on peut, c'est l'hallali.

La fédération irlandaise de football a reconnu samedi 21 novembre dans un communiqué publié sur son site internet avoir échoué dans sa tentative de faire rejouer le barrage retour face à la France en qualification pour le Mondial-2010 après la main controversée de Thierry Henry. «Nous regrettons que, malgré nos efforts pour que le match soit rejoué, ce qui aurait restauré l'intégrité du sport aux yeux du monde, nos appels semblent être tombés dans les oreilles sourdes de la fédération française», écrit le président de la fédération, John Delaney. L'affaire est terminée et cela permet de jeter un autre regard sur la polémique des derniers jours comme le fait notre spécialiste du sport Yannick Cochennec.


On fume la moquette à Slate? Jeudi après-midi, la question m'a été posée au moins trois fois par des confrères journalistes. Des journalistes sportifs, comme moi, je précise. Parce qu'il vaut mieux le préciser quand on s'adresse aux lecteurs très cultivés de Slate. Des journalistes sportifs donc qui venaient de lire la tribune de Jacques Attali  «Nous sommes tous des Irlandais», l'un des buzz du jour sur la Toile.

J'ai lu à mon tour. Et effectivement, je me suis dit que la prochaine fois que je viendrai dans les locaux du 12, rue d'Athènes où je n'ai jamais croisé Jacques Attali (mais il est vrai que je ne passe qu'une fois tous les 15 jours), il faudra que j'inspecte ladite moquette, même si j'ai été rassuré depuis par les papiers d'autres contributeurs (Grégoire Fleurot, le blog Plat du pied) plus en conformité avec la réalité des faits.

Puisque je ne suis qu'un journaliste sportif, mon premier réflexe du matin, avant de me plonger dans la lecture de Slate, avait été, jeudi matin, bien sûr, et bêtement, d'acheter et de dévorer L'Equipe pour voir ce que les spécialistes avaient à dire après ce pathétique France-Irlande et son «tragique» dénouement -surtout pour les Irlandais. C'était nettement moins drôle que Jacques Attali dont je ne soupçonnais pas les talents comiques.

Comme d'habitude, Marianne Arnaud, slateuse heureuse et dégaineuse du premier clic, avait laissé un message quasi instantané à la suite de cette tribune qui l'avait envoyée au septième ciel cybernétique : «Evidemment je suis très mal placée pour donner mon avis, vu que le football ne fait pas partie de mes préoccupations, mais si les choses se sont passées ainsi qu'elles sont relatées ce matin, on ne peut que souscrire cent fois, mille fois, à ce que dit monsieur Attali !» Et là, je me suis dit: on est très mal barrés. Si quelqu'un qui ne connaît rien au foot, n'a pas vu le match, mais fait confiance à Jacques Attali sur cette épineuse question, Thierry Henry est inévitablement promis au bûcher...

La France très bien-pensante qui ignore tout du football et du sport, comme Jacques, Marianne et tant d'autres, et qui ne se rappelle pas que lors des qualifications l'Irlande avait littéralement spolié la Géorgie, victime d'un penalty imaginaire, s'est alors mise en marche, éructant les mots de tricheur et de honte comme un refrain à la mode. Puisque la mode est de dégommer les gens dans ce pays (Frédéric Mitterrand, Jean Sarkozy...), on ne va tout de même pas se gêner pour un vulgaire footballeur, millionnaire de surcroît, pris la main dans le sac ou plutôt sur le ballon.

Qu'existe une règle du jeu, qui donne notamment le pouvoir absolu à un arbitre neutre de décider s'il y a faute ou pas, ne comptait subitement plus pour ces nouveaux éditorialistes du ballon rond qui, soyons-en sûrs, n'auraient jamais eu la même véhémence si la France avait été éliminée par l'Irlande par la grâce d'une main venue de Dublin. Et encore moins si cet événement scandaleux s'était déroulé lors d'Ukraine-Grèce à Kiev. Un Grec tricheur n'aurait eu aucun intérêt. Et je ne crois pas qu'on aurait pu lire un «Nous sommes tous des Ukrainiens» sur Slate le lendemain.

Mais dans la France maso d'aujourd'hui, apôtre du perdons avec panache plutôt que du gagnons comme on peut, c'est l'hallali. Parce que dans une certaine France, dans les plus hauts étages de la société, on a toujours eu un problème avec le sport. Ce sport dont on ne comprend ni les règles ni, surtout, l'extraordinaire popularité. Ce sport qui leur échappe.

Avec ce football, un peu voyou, un peu peuple, il faut bien le dire, si étrange, capable, contrairement à la politique, de rassembler des gens qui ne se connaissent pas dans un café ou de faire descendre des millions de gens heureux dans les rues de Paris à la même minute. Ce football qui dépasse les logiques et l'entendement à l'image des scènes de liesse vues à Alger, mercredi, après la qualification de l'Algérie aux dépens de l'Egypte après des incidents bien plus graves que la main baladeuse du Stade de France. Des moments de bonheur jamais ressentis dans le pays, paraît-il, depuis 1962. Comme si la jeunesse algérienne, engluée dans toutes ses difficultés, avait soudain six mois de fol espoir devant elle, jusqu'à cette phase finale mondiale en Afrique du Sud. Pas sûr qu'en Algérie, ou en Egypte, effondrée d'avoir perdu, on comprenne nos délires intellectuels ou politiques...

Oui, étrange pays qu'est la France qui a un journal sportif, L'Equipe, encore prospère, mais dont les autres quotidiens nationaux, mal en point, -Le Monde, Libération, Le Figaro- escamotent la question sportive la plupart du temps comme si on ne savait pas quoi faire de cette patate chaude et sale alors que les plus grands quotidiens du monde entier -New York Times, Times of London, Los Angeles Times, The Guardian...- offrent tous les jours à leurs lecteurs d'importantes rubriques sportives quand il ne s'agit pas de cahiers entiers.

Mais en France, comment dire... «On ne sait pas faire», m'avait dit un jour un rédacteur en chef de l'une de ces publications élitistes. Alors on ne fait pas. Parce qu'on ne comprend pas. Le Monde n'évoque plus le sport que le lundi et le vendredi, sauf très rare événement exceptionnel. Pour des raisons économiques, Le Figaro a nettement réduit la voilure ces derniers temps (quand il s'agit de diminuer une pagination, le sport est toujours la première victime d'une rédaction en chef). Quant à Libération, tous les robinets de reportage ont été coupés. Comme si le sport, qui passionne des millions de Français chaque jour, ne faisait pas (ou plus) partie de notre culture ou n'était pas digne d'intérêt pour une certaine caste, sauf à travers le prisme du dopage, du fric et de la triche.

En France, le sport doit être vertueux aux yeux de certains alors qu'il n'est qu'une école de la vie comme une autre. Quiconque a joué au foot dans son existence sait que quelle que soit l'excellente éducation que vous avez reçue, ou l'impeccable éthique de vos entraîneurs, vous ne pouvez pas vous empêcher, à un moment donné ou à un autre, dans la vitesse de l'action, de tirer sur le maillot voisin, de pousser légèrement votre adversaire ou de réclamer une main même quand elle n'existe pas. Cela fait partie du jeu et il faut n'y avoir vraiment jamais joué pour ne pas le savoir. Car le football reste un jeu où l'essentiel est aussi de bien s'amuser. Et on s'amuse bien depuis mercredi, non? En lisant notamment Jacques Attali et ses amis. Même s'il est vraiment temps de siffler la fin de la partie puisque on ne rejouera jamais ce match et qu'il n'en a jamais été question. Et que c'est une honte de l'avoir demandé.

Yannick Cochennec

A lire également sur la polémique autour de France-Irlande: Jacques Attali: Nous sommes tous des Irlandais, France-Irlande: vive la triche!, Pourquoi on ne refait pas le match et La vérité presque nue sur le scandale du France-Irlande.

Image de Une: La joie des joueurs après le but de l'équipe de France à Dublin le 14 novembre Cathal McNaughton / Reuters

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