France

Qui est derrière Sens Commun, ce mouvement conservateur qui compte peser sur la présidentielle?

Christophe-Cécil Garnier, mis à jour le 08.03.2017 à 19 h 58

Mis en avant à plusieurs reprises au cours de la primaire de la droite et du centre, le mouvement Sens Commun est né il y a trois ans après les manifestations contre le mariage pour tous.

Un meeting de Sens Commun le 15 novembre 2014 à Paris | DOMINIQUE FAGET / AFP

Un meeting de Sens Commun le 15 novembre 2014 à Paris | DOMINIQUE FAGET / AFP

Le serveur montre les escaliers d’un geste du menton. «La réunion publique de Sens Commun? C’est en bas», lâche-t-il avant de retourner s’occuper de ses clients. Quelques minutes plus tard, il vient prendre les commandes de la trentaine de visiteurs qui s’agglutinent dans le sous-sol de ce bar parisien cossu, situé près de l’Assemblée nationale dans le VIIe arrondissement de Paris. La plupart semblent être sortis directement du travail et arborent le costume-cravate de mise dans le quartier.

Dès le début de la réunion, Thibault de la Celle, le président des fédérations de Sens Commun en Île-de-France se renseigne: «Qui ne connaît pas du tout Sens Commun?». Face au silence, il hasarde: «Vous êtes tous adhérents?». Là, quelques voix négatives s’élèvent. «Ça va changer!», lance-t-on dans la salle en rigolant. Plus tard, alors que les hommes (en majorité) sirotent surtout de la bière et les femmes préfèrent un coca zéro ou une limonade, Thibault de la Selle dresse le portrait-robot du membre de Sens Commun:

«C’est toute une génération qu’on ne voyait plus en politique. Nos adhérents sont des gens entre 35 et 45 ans, engagés dans leurs activité professionnelle, et qui ont souvent une famille. Jusqu’à présent, on voyait plutôt des jeunes ou des retraités. Cette génération a retrouvé le sens de l’engagement».

Depuis que le mouvement s’est lancé en décembre 2013, Sens Commun a séduit entre 9.000 et 10.000 adhérents. Il rassemble en son sein 22 élus départementaux et régionaux ainsi qu’un peu plus de 250 élus municipaux. Mais le mouvement (une association loi 1901) a surtout été exposé lors du succès de François Fillon à la primaire de la droite et du centre. «Je me sens plus proche du pape François que de Sens Commun et de la Manif pour tous», avait lancé Alain Juppé après les résultats du premier tour de la primaire à droite, ciblant l’association politique qui soutenait François Fillon depuis fin août.

Le président de Sens Commun, Christophe Billan, parle alors d'«un déchaînement irrationnel» dans une interview au Point:

«Nous sommes traités d'homophobes, de fachos, de cathos intégristes, de réacs.»

L’aspérité de François Fillon

«Ça fait partie des diabolisations et anathèmes qui ne s’appuient sur aucune réalité et évacuent le vrai débat», déclare à Slate.fr cet ancien militaire (marié et père de famille comme le précise leur site), qui a passé vingt-deux ans dans l’armée de terre. Christophe Billan est devenu le président de Sens Commun en juin 2016 et a rallié le mouvement dès son lancement, après avoir participé à la Manif pour tous.

Lui et les autres membres assurent que les critiques ont été vécues de façon politique et dépassionnée. «On a bien vu que Sens Commun était l'aspérité sur laquelle les opposants s’accrochaient pour décrédibiliser François Fillon. On commence à être habitué avec ce genre de comportements», explique Thibault de la Selle lors de la réunion.

Il rappelle que cela avait déjà été lors des dernières élections régionales en 2015, car Valérie Pécresse avait trois membres de Sens Commun sur sa liste. Arnaud Le Clere est l’un d’entre eux: «On prête à Sens Commun beaucoup plus d’influence qu’on en a. Dès que ça touche des sujets clivants, on dit que c’est nous.» Ce responsable national des fédérations et des élus de Sens Commun, par ailleurs cadre dans l’aéronautique (tous les membres du mouvement sont bénévoles), prend pour exemple l’histoire du pass contraception. En avril dernier, la région Île-de-France avait supprimé ce dispositif de contraception anonyme (remplacé par un site d’information). L’opposition dénonce alors une récompense insidieuse des membres «du mouvement d’extrême droite “Sens Commun”».

«À la région, notre poids est celui de trois élus sur une majorité qui en comporte 121. Ce n’est pas un poids énorme», estime Arnaud Le Clere. Le mouvement est surtout représenté en Île-de-France, mais aussi autour de Lyon et dans la région Aquitaine et en Pays de la Loire. «On a besoin de s’implanter partout en France», indique Thibault de la Selle aux curieux de la réunion. Si ses élus se défendent d’être «un lobby», Sens Commun a tout de même un objectif ésumé par son slogan: «Réconcilier la politique avec le réel». Vaste programme. Pour Thibault de la Selle, le mouvement veut même «recréer les conditions de la politique»:

«On ne considère pas la politique comme un rapport de force ou l’expression d’un combat communautaire. Sens Commun porte un projet plus large.»

À la réunion, un membre de Sens Commun, adhérent depuis un an, estime que la démarche du groupe est «excellente». «Ce n’est pas un parti qui est en concurrence avec d’autres, juge ce cadre dans l’aéronautique qui ne souhaite pas donner son nom. C’est l’idée d’un think tank. La gauche l’a fait pendant des décennies et elle est arrivée à ses fins. Il n’y a pas de raisons qu’on ne le fasse pas».

L’ambition de peser «sur tous les sujets»

Sens Commun étaye ses positions dans un socle programmatique. Celui-ci propose notamment que le mariage soit reconnu constitutionnellement comme «l’union d’un homme et d’une femme», que l’adoption soit réservée aux couples homme-femme et que la réduction du nombre d’avortement soit «une grande cause nationale».

Pour autant, pas question d’être réduits à des «espèces de monomaniaques de deux-trois sujets», déclare Arnaud Le Clere. «Il y a des choses qui nous ont éveillés mais on est un parti politique qui a l’ambition de peser sur tout». Que ce soit l’économie, l’écologie, l’Europe, la défense ou l’enseignement.

«Il faut que l’homme soit au centre de toutes les politiques, de tout ce qu’on peut concevoir. Que ça ne soit pas un paramètre ou une variable d’ajustement», détaille Christophe Billan. Pour un peu, ça ressemblerait presque au slogan «L’Humain d’abord» porté par Jean-Luc Mélenchon en 2012. Après tout, Sens Commun rejette également les étiquettes. Le mouvement refuse dans son socle programmatique de «se laisser enfermer dans des marges ou dans des cases, dans des combats catégoriels, dans des déterministes stéréotypés». Sens Commun et son président préfèrent se définir comme «conservateur progressiste». Un oxymore qu’assume Christophe Billan:

«On a un pan conservateur car on a un socle de valeurs intangibles sur ce qui définit le bien du mal. En revanche, on est conscient que la marche du monde ne s’arrête pas et on l’accompagne».

Pour le reste, Sens Commun souhaite notamment supprimer le droit du sol et l’ISF. Ils se prononcent en faveur de l’établissement d’un Schengen 2 «plus respectueux de la souveraineté des peuples», veulent une réduction du nombre de parlementaires et une limitation à trois mandats successifs pour députés et sénateurs et les présidents d’exécutifs locaux.

Dans le sillage de la Manif pour tous

Dans la salle, tapissée de photographies de villes en noir et blanc, tout le monde écoute attentivement en mangeant quelques cacahuètes. Lorsque viennent les questions, un soutien de François Fillon s’interroge sur les liens qui unissent la Manif pour tous, Frigide Barjot et Sens Commun.

«Il n’y en a pas particulièrement avec l’un ou l’autre», répond Thibault de la Selle sur un ton pédagogique. Pour lui, Sens Commun est «né dans le sillage de la Manif pour tous»:

«En 2013, un certain nombre de personnes ont constaté que nous avions perdu car nous n’étions pas engagés en politique. Nous n’étions pas représentés. Il fallait réinvestir ce champ et se réengager dans notre famille politique: l’UMP [devenu Les Républicains, ndlr]».

De fait, rares sont ceux qui n’ont pas participé aux manifestations. Thibault de la Selle y était d’ailleurs «très actif» et faisait partie de l’équipe de Frigide Barjot. Il collaborait avec Arnaud Bouthéon, le directeur de cabinet de l’égérie de la Manif pour tous, et co-fondateur de Sens Commun. Auparavant, le président des fédérations du mouvement en Île-de-France était adhérent à l’UDI mais n’a «jamais été aussi engagé». Il a rejoint l’association juste après les élections municipales.

«C’est clair que chez nous, l’opposition au mariage pour tous est un marqueur hyper important, explique-t-il. Les gens se disent que la politique, c’est aussi l’affirmation de convictions. Ce n’est pas que de la gestion quotidienne de problématiques économiques».

Frigide Barjot et Thibault de la Selle lors du meeting du 15 novembre 2014. DOMINIQUE FAGET / AFP.

Christophe Billan a également participé aux manifestations mais nie tout lien avec la Manif pour Tous, si ce n’est des liens intellectuels. «Comme on se rejoint sur les thématiques de la famille, il m’arrive de téléphoner à Ludovine de la Rochère [présidente de la Manif pour tous, ndlr] pour savoir ce qu’elle en pense et ce qu’elle va faire. Tout comme j’ai des conversations avec des personnes sur l’UE ou les institutions», raconte le président de Sens Commun.

Les divergences avec François Fillon

Sens Commun pourra peser sur les programmes de François Fillon pour la campagne présidentielle de 2017. Deux membres du mouvement ont intégré l’organigramme du candidat: Christophe Billan le pôle «Animation/Mobilisation» et Madeleine de Jessey, cofondatrice et porte-parole, le pôle «Société Civile».

Le mouvement avait pourtant été dragué par tous les candidats de la primaire, d’Alain Juppé à Nicolas Sarkozy. Mais le choix s’est porté sur le Sarthois. «Notre idée a été de dire qu’il fallait soutenir le candidat le plus proche de nos convictions, explique Thibault de la Selle. François Fillon est arrivé avec son programme et on a retrouvé un certain nombre d’éléments qui nous ont dit qu’il fallait le soutenir». Et tant pis pour Jean-Frédéric Poisson, Henri Guaino ou Hervé Mariton, les candidats à la primaire qui s’estimaient être les héritiers de la Manif pour tous. Tant pis pour Marion Maréchal-Le Pen également, qui évoquait une possible alliance en mai dernier, avant de juger le choix de Fillon «injustifiable» en décembre dans le JDD

«On nous a fait le procès de s’être fait acheter par Fillon, se souvient de son côté Arnaud Le Clere. Mais à l’époque ce n’était pas la stratégie lumineuse. Et on a rien demandé. C’est ce qui tranche avec d’autres partis ou mouvements où c’est la cuisine interne: “Toi tu veux combien de places? Toi combien?”».

S’ils s’accordent sur une vision d’un État régalien, sur les 39 heures (dans la fonction publique) ou sur une normalisation des relations avec la Russie, leurs envies diffèrent sur le mariage homosexuel et l’avortement. François Fillon ne souhaite que réexaminer les règles concernant la filiation. Et pour l’avortement, le président de Sens Commun Christophe Billan avait précisé sa position dans une interview à Famille Chrétienne:  

«Au regard de la situation actuelle, il [François Fillon] estime qu’il n’est pas possible de revenir sur cette loi mais, en son âme et conscience et en raison de sa foi, il y est personnellement opposé. On ne peut malheureusement pas appuyer sur un bouton et faire disparaître l’IVG. Celui qui dit ça aujourd’hui sait très bien que ça ne se fera pas demain. Il faut faire un travail de reconquête intellectuelle, culturelle et spirituelle pour pouvoir aller plus loin. Et pour ça, une fois encore il faut les digues que nous entendons bâtir aux côtés de François Fillon.»

«Il y a beaucoup de sujets où on est d’accord mais il y a un certain nombre où on aimerait aller plus loin et le temps fera les choses», tempère Thibault de la Selle.

La France «silencieuse»

Du côté des membres, les paroles de Sens Commun portent. On aime cet esprit de positions plutôt que celui des postures. Les convictions plutôt que les déclarations. Guillaume d’Assy vient de Nogent-sur-Seine, dans l’Aube. Ce cadre dans l’agroalimentaire, l’air bonhomme mais avec une voix parfois timide, est adhérent depuis quelques semaines. Il se présente comme un membre «de cette France qu’on dit silencieuse». Père de famille. Marié. Travailleur: «Celle qui fait son devoir modestement et qui a l’impression de ne pas être assez représentée et de s’être fait humilier par certaines lois qui ont viré à l’acharnement», indique-t-il en parlant de la loi Taubira. Il précise de suite qu’il n’a rien contre les homosexuels mais il se sent attaqué «parce que l’on représente une vision plus traditionnelle et plus classique du mariage qui est malmenée»

Selon lui, Sens Commun occupe un espace qui est «un peu déserté au niveau national». Cela lui permet de s’investir dans un mouvement politique, une première pour le cadre. «On montre qu’on est là, qu’on a le droit d’exister et qu’on est fier de ce que l’on est, sans pour autant avoir un esprit de vengeance ou vouloir faire la morale à qui que ce soit». Un de ses voisins, le cadre aéronautique anonyme, va plus loin. «J'ai fait toutes les manifs, prévient-il. Pendant cinq ans, on s'est pris des coups en pleine figure: classe moyenne, famille... À un moment, on se dit qu'il faut relever la tête et arrêter d'encaisser. Autant aller jusqu'au bout.»

Avec une parole plus libérée, il explique qu’il n’avait pas ressenti un tel esprit d’adhésion à un mouvement et des idées depuis trente ans. «Depuis 1981, la droite n’était plus elle-même. Elle avait abandonné le combat des valeurs, même s’il y a eu quelques initiatives comme Philippe de Villiers [président du Mouvement pour la France, parti de droite souverainiste, ndlr]», déclare-t-il, un sourire aux lèvres. Il confie qu’il a plaisir à se prononcer pour François Fillon. 

«On sera une pièce du puzzle»

Les adhérents et les militants du mouvement seront mis à contribution lors de la future campagne présidentielle. «On sera une pièce du puzzle», prévient Arnaud Le Clere. «Sens Commun tiendra le terrain via ses militants et fera des remontées. Nous prendrons le pouls», acquiesce Christophe Billan.

Mais le mouvement ne s’arrêtera pas même après une éventuelle victoire de François Fillon. Pour Arnaud Le Clere et les autres cadres de Sens Commun, l’objectif n’est pas encore atteint. Et pour cause, il est «permanent»:

«On n’est pas un lobby. On n’est pas arrivé avec une liste de courses et là on serait content parce qu’on a tout ce qu’on voulait», assène le responsable des fédérations et des élus.

Mouvement «conservateur progressiste» ou dans le sillage de la Manif pour tous, représentatif d’une «France silencieuse» qui manifeste pourtant, Sens Commun s’est implanté dans le paysage politique français, avec des manifestations, et des réunions à l'heure de l'apéro. 

Christophe-Cécil Garnier
Christophe-Cécil Garnier (48 articles)
Journaliste à Slate.fr
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