Monde

Le Donald Trump européen s'appelle Viktor Orbán

Joël Le Pavous, mis à jour le 05.01.2017 à 11 h 15

Le Premier ministre hongrois affirme «protéger la civilisation chrétienne» face aux attentats islamistes, manifeste un respect très relatif de la liberté de la presse et lorgne avec admiration de l'autre côté de l'Atlantique.

Viktor Orban, le 24 février 2016 à Budapest. ATTILA KISBENEDEK / AFP.

Viktor Orban, le 24 février 2016 à Budapest. ATTILA KISBENEDEK / AFP.

A priori, c’était dans la poche. Le 2 octobre dernier, les Magyars devaient refuser massivement par référendum les quotas de migrants envisagés par Bruxelles pour mieux dispatcher le flux de réfugiés. Des milliers de panneaux, de pubs dans les quotidiens, de spots et de fascicules gouvernementaux annonçaient l’Apocalypse si les citoyens boudaient les urnes. Les sondages prédisaient un «non» écrasant mais au lieu de ça, Viktor Orbán s’est pris un camouflet: participation sous les 50%, scrutin invalidé.

Sauf qu’à Budapest, de nos jours, on transforme les échecs en réussite. Comment? En remerciant par affiche interposée les 98% de votants ayant refusé la «colonisation forcée». Comprenez, un déferlement insensé de basanés malfaisants sur la paisible Hongrie jamais ciblée par le terrorisme.

Insensé? Plutôt carrément exagéré, car l’UE souhaitait relocaliser à peine 1.300 demandeurs d’asile sur place. La faim touchant un enfant sur quatre en zone rurale s’efface, selon le même gloubi-boulga propagandiste, devant les 318.000 repas gratuits distribués grâce au généreux parti Fidesz aux affaires.

«Pas étonnant qu'il ait fêté l'avènement de Trump»

Avec Orbán, la Hongrie «va mieux» (que sous les précédents gouvernements de gauche, bien sûr). Elle «se défend» (de préférence contre ceux qui dénoncent l’exécutif). Voire «se renforce», dixit la dernière campagne du pouvoir. Problème: les travailleurs pauvres augmentés de 25% le restent puisqu’un smicard émarge à 300 euros nets par mois, les personnels de santé et les profs osent se plaindre de leurs conditions d’exercice malgré leur salaire revalorisé et les «milliers de postes créés» sont des jobs d’employés communaux payés une paille histoire de réduire artificiellement le chômage.

L’excès imprègne sa doctrine, à l’instar d’un Trump ayant bâti sa notoriété au gré des coups de menton. Le milliardaire-président et son meilleur supporter européen, qui l’a ouvertement soutenu tout au long de la campagne américaine, partagent une aversion épidermique pour les médias. Qu’importe que l’un ait embauché l’ex-patron du site d’infos Breitbart News comme stratège en chef de la Maison Blanche ou que l’autre aide son ami l’oligarque Lőrinc Mészáros à racheter un BFM local et l’ensemble des quotidiens régionaux, et l’historienne réac’ Mária Schmidt à s’emparer de l’hebdo économique Figyelő...

Mais là où Orbán s’est imposé et a inspiré le futur maître des États-Unis, c’est via sa poigne anti-migrants. «Comme Trump, il les assimile à des violeurs, à des voleurs de travail, à des terroristes et à un “poison” pour la nation», écrit Miklós Harazti, chercheur associé à l’université d’Europe centrale. «Pas étonnant qu’il ait fêté son avènement vu comme la fin de “l’ère de la non-démocratie libérale”, de la “dictature du politiquement correct” et de “l’export de la démocratie”. Les deux ex-moutons noirs ont consommé leur idylle idéologique au téléphone et Trump en a profité pour inviter son allié.»

Rhapsodie national-traditionnaliste

En Europe, le leader danubien les compte sur les doigts d’une main puisqu’ils sont trois: Pologne, République Tchèque, Slovaquie, liés à la Hongrie par le Groupe de Visegrád, originellement imaginé pour faciliter l’intégration de ces anciennes dépendances soviétiques à l’Union. Un V4 informel pro-occidental devenu front alternatif du recroquevillement, dynamisé par la faconde d’Orbán et l’affaiblissement de Merkel. La «contre-révolution» rêvée du Hongrois est si fulgurante qu’elle a fait rétropédaler les Vingt-Sept sur la solidarité envers les réfugiés au sommet de Bratislava, mi-septembre.

«D’un point de vue international, 2016 a largement souri à Orbán. J’en veux pour preuve le Brexit, la victoire écrasante du parti de Poutine aux élections russes, le sacre de Trump ou la démission de Renzi, l’un de ses plus féroces contempteurs», commente l’analyste Péter Kreko, de l’institut Political Capital. «Les événements de l’année écoulée consolident la vision nostalgique et néo-réactionnaire d’Orbán. Qui plus est, le gouvernement hongrois gagne un confort diplomatique qu’il n’avait pas jusqu’à présent. Il peut désormais compter sur de puissants appuis nommés Poutine, Trump et Benjamin Netanhayou.»

Belle palette de copains pour celui qui se vante d’avoir remis Budapest au centre du jeu géopolitique. Et au fond, Orbán n’a pas vraiment tort. Jusqu’à ce que sa rhapsodie national-traditionnaliste chasse les sociaux-démocrates des responsabilités en 2010, la Hongrie était au mieux considérée comme un «petit» de l’Est mûrissant sous perfusion communautaire. Aujourd’hui, Bruxelles doit composer avec des Magyars imposant leurs vues en dépit des remontrances et fédérant une coalition de mécontents. Les fonds de développement sont toujours bienvenus, mais plus question d’éviter le rapport de forces.

Kaiser Viktor

Au-delà du bretteur traitant Jean-Claude Juncker de «nihiliste», infleunçant l’hyperconservatisme en vigueur à Varsovie et réécrivant l’Histoire de son pays, quitte à réhabiliter le régime antisémite de l’amiral Horthy (1920-1944), Orbán est un copyright à lui seul. On l’appose au Premier ministre slovaque Robert Fico stigmatisant les Roms et les musulmans, à son homologue polonaise Beata Szydło réclamant le retour de l’ordre moral, au populiste autrichien Norbert Hofer, passé tout près de la magistrature suprême, ou au dirigeant serbe Alexandar Vučić, muselant opposition et presse indélicate.

«Orbán a généré à partir de rien une énergie centralisatrice n’existant dans aucune autre démocratie. Ceci étant dit, qu’est-ce qui sépare son schéma de pensée de celui des droites extrêmes de l’Ouest?», s’interroge le politologue Gábor Török. «Pour l’instant, il a su se distinguer mais un jour ou l’autre, sa rhétorique belliqueuse se décrédibilisera d’elle-même, sauf s’il sait quelque chose sur la crise des migrants que nous ignorons. Si les zombies débarquent, alors il sera notre sauveur. S’ils ne viennent pas, alors nous aurons sacrifié des années de gouvernance sur l’autel de la communication tapageuse.»

Décréter 2017 «année de la rébellion», comme Orbán l’a récemment affirmé au pure-player 888.hu, montre combien le numéro 1 de la Fidesz sait mener sa barque provocatrice. Les observateurs hongrois l’imaginaient président protocolaire lassé d’aller au clash? Le voilà candidat autoproclamé aux prochaines législatives d’avril-mai 2018 sans qu’aucun challenger ne tente le diable en interne. Dominateur dans les sondages et les esprits, il se prépare un déménagement luxueux au Château de Buda, surplombant la capitale, d’ici décembre. À défaut de couronne, le Kaiser Viktor aura sa forteresse.

Joël Le Pavous
Joël Le Pavous (25 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte