Science & santé

Vivre à proximité d'une route surchargée augmente les risques de démence

Jean-Yves Nau, mis à jour le 05.01.2017 à 8 h 17

Une vaste étude canadienne publiée dans la revue The Lancet met en lumière une conséquence inattendue de l’urbanisation croissante.

Traffic in Bangkok | Joan Campderrós-i-Canas via Flickr CC License by

Traffic in Bangkok | Joan Campderrós-i-Canas via Flickr CC License by

Le résumé est brutal: vivre à moins de cinquante mètres d’une route où le trafic est dense (autoroutes ou routes très fréquentées) augmente de manière statistiquement significative le risque de souffrir un jour de démence, cette réduction progressive et handicapante de ses capacités intellectuelles. Telle est la conclusion d’une vaste étude menée auprès de 6,6 millions de personnes vivant dans l’état canadien de l’Ontario. Dirigés par le Professeur Hong Chen de l'Institute for Clinical Evaluative Sciences à Toronto les auteurs publient leur travail dans The Lancet.

Plusieurs travaux épidémiologiques avaient déjà mis en lumière une possible corrélation entre le fait de vivre à proximité immédiate d’un fort trafic routier et la survenue de pathologies neurologiques dégénératives comme la démence, mais aussi la maladie de Parkinson ou la sclérose en plaques. On évoqua alors les possibles effets chroniques de la pollution atmosphériques et/ou le stress induit par le bruit incessant du trafic. Il s’agissait toutefois de travaux parcellaires, statistiquement discutables. Financés par des fonds publics canadiens, les chercheurs de Toronto ont voulu aller plus loin dans l’analyse. De ce point de vue, leur travail est une première et leurs conclusions feront date.

 Ce travail a été mené de 2001 à 2012 auprès d’une population d’environ 6,6 millions de personnes âgées de 20 à 85 ans vivant en Ontario. Les auteurs ont croisé les données issues des codes postaux et des dossiers médicaux. Presque toutes les personnes (95%) inclues dans cette étude vivaient à moins d'un kilomètre d'une route où le trafic est important, dont la moitié d’entre elles à moins de 200 mètres. Durant la période de l’étude, un peu plus de 243.000 cas de démence ont été diagnostiqués, 31.500 cas de maladie de Parkinson et 9.250 cas de sclérose en plaques.

L’analyse des données ainsi recueillies permet d’affirmer qu’il n’y a pas d'association statistique entre le fait de vivre à proximité d’un trafic routier et un risque supérieur à la moyenne de souffrir d’une maladie de Parkinson ou de sclérose en plaques. Il n’en va pas de même, en revanche, pour la démence. Il apparaît ainsi que ce risque diminue avec l’éloignement du trafic: il est de 7% plus élevé chez les personnes vivant à moins de 50 mètres, pour passer à une élévation de 4% entre 50 et 100 mètres puis à 2% entre 101 et 200 mètres. Aucune augmentation statistique du risque de démence n’est plus observée au-delà de cette distance.

Ce travail permet également d’établir que l'exposition chronique à deux polluants atmosphériques bien connus (le dioxyde d'azote et les particules fines) est associée à la démence. Pour autant cette exposition ne saurait tout expliquer quant aux phénomènes observés: d’autres facteurs sont impliqués qui restent à identifier. Il pourrait s’agir ici d’autres éléments atmosphériques ou de la pollution sonore chronique induite par le trafic.

Etendre l'étude

Et maintenant? «La croissance démographique et l'urbanisation font que beaucoup de personnes vivent désormais à proximité de routes à fort trafic et l’augmentation, même réduite, du risque de démence pourrait constituer un lourd fardeau de santé publique, prévient le Pr Hong Chen. Nous devons travailler pour comprendre la nature précise des liens pouvant expliquer ce phénomène.» D’autres spécialistes estiment que le constat ici établi suffit, d’ores et déjà, pour prendre des mesures. C’est le cas du Dr Lilian Calderón-Garcidueñas de l'Université du Montana et de Rodolfo Villarreal-Ríos de l'Universidad del Valle de México, qui, dans The Lancet, plaident pour que des actions de politique préventive soient au plus vite mise en œuvre face à ce problème mondial de santé publique.

 «Les élévations du risque mises en lumière par les auteurs (entre 2 et 7%) sont faibles, explique à Slate.fr le Professeur Antoine Flahault, spécialiste d’épidémiologie à l'Université de Genève. «Il faut rappeler qu’un “risque relatif” de 2 représente une élévation du risque de 200%, et que pour la relation entre tabac et cancer du poumon le risque relatif de 20 représente une augmentation de risque de 2000%! Pour ma part, je ne suis pas sûr qu’une seule étude épidémiologique comme celle-ci, détectant un risque faible, permette de conclure, comme le font les commentateurs du Lancet. Le risque serait alors d’ouvrir la porte à des actions intempestives.»

Le Pr Flahault rappelle que les principaux facteurs de risque connus de démence sont les mêmes que ceux des maladies cardio-vasculaires.

«Cette étude est-elle suffisante pour tenir compte des facteurs de confusion qui seraient eux-mêmes des facteurs de risque cardio-vasculaires? On peut par exemple imaginer que les personnes  qui habitent dans les endroits plus reculés du Canada (les plus éloignés des grandes voies de communication) font davantage d’exercice physique, sont plus loin des fast-food…. Comme toujours, en présence de risques faibles, la première réaction qui s’impose me semble être la prudence dans l’interprétation, et la demande que ce type d’études soit reproduites ailleurs.»

Rien n’interdit d’espérer que ce type de travail soit, un jour, conduit en France où l’application (politique) du principe de précaution précède malheureusement le plus souvent l’évaluation (scientifique) du risque sanitaire.

 

Jean-Yves Nau
Jean-Yves Nau (782 articles)
Journaliste
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