Culture

«The OA», la nouvelle série qui ne laisse personne indifférent (pour le meilleur et surtout le pire)

Vincent Manilève, mis à jour le 04.01.2017 à 16 h 02

La vague d'amour et de haine à l'encontre de la dernière série Netflix tient aux vingt dernières minutes du dernier épisode.

Image extraite de la série «The OA» (Netflix).

Image extraite de la série «The OA» (Netflix).

Avertissement: cet article contient de nombreux spoilers de la série The OA.

Tout ça pour ça? Alors que le générique de fin de The OA, la nouvelle série métaphysique de Netflix mise en ligne fin décembre, laissait déjà place à une autre production maison, un sentiment dominait dans mon esprit: la trahison.

Le mot est sans doute un peu fort mais s'explique facilement quand, au sein de ma propre «bulle» numérique, beaucoup confiaient avoir bingé la série dès sa sortie et avouaient avoir versé une larme à la fin de celle-ci, éblouis par sa beauté. La série, sortie après une absence notable de promotion, était recouverte d'un voile de mystères qu'il me tardait de soulever.


Et je dois reconnaître que j'ai vite été emballé par l'histoire de Prairie, jeune femme aveugle ayant disparu pendant sept ans avant de réapparaître sur un pont, la vue en plus. Son entourage et les médias s'empressent de la questionner: Où était-elle? A-t-elle subi des sévices? Comment a-t-elle retrouvé la vue? Plutôt que de leur répondre, elle se confie à cinq personnes, choisies a priori au hasard: une professeur endeuillée par la mort de son frère et quatre lycéens, l'un violent, l'autre étouffé par l'ambition, le troisième abandonné par ses parents et le dernier en plein traitement pour changer de sexe.

Ensemble, ils décident d'écouter Prairie, qui se fait appeler «the OA», raconter sa vie de A à Z. L'enfance heureuse en Russie avant une tragique expérience de mort imminente (EMI) qui la rend aveugle, la fuite aux États-Unis, l'adoption, les visions nocturnes qui la font saigner du nez et, une fois adulte, la disparition. Elle explique alors qu'elle a été faite prisonnière, avec quatre autres personnes, par un chercheur persuadé que leurs EMI prouvent que la mort n'est que le début de la vie. Après des années passées à mourir encore et encore au nom de la science, Prairie réussit à fuir. Entretemps, elle a découvert avec les autres cobayes que certains mouvements de danse, pratiqués en boucles, permettaient de voyager dans les dimensions et, mieux encore, de soigner et de ressusciter n'importe qui.

Accepter de croire l'incroyable, d'accord...

Les cinq témoins du conte oral d'OA (la très convaincante mais parfois agaçante Brit Marling, également co-créatrice de la série), décident de la croire, de fermer les yeux pour l'écouter, et nous avec. On accepte l'univers de la série, l'idée que les anges existent (OA veut dire «original angel»), que les voyages multi-dimensionnels sont possibles, et qu'OA a besoin d'eux pour danser, ouvrir un portail spatial et libérer ses amis encore pris au piège.

Le pitch peut sembler farfelu mais, à l'instar des cinq volontaires, on plonge volontiers dans une réalité alternative qui nous dépasse et nous fascine. Voilà la promesse de la série lorsque l'on finit l'avant dernier-épisode, après 386 minutes de visionnage.

Et puis vient le très attendu huitième épisode, où toute la petite entreprise d'OA s'interrompt pourtant. Les parents des lycéens découvrent leurs petites réunions secrètes, le plan pour libérer les otages du scientifique semble enterré. Les cinq élus d'OA vont même commencer à avoir des doutes en découvrant des indices probant remettant en doute la véracité de son récit. 

L'histoire prend une autre tournure, plus réaliste; comme l'indique le titre d'un épisode, le «chemin bifurque». Puis, un jour, après un énième rêve qu'elle pense être prémonitoire, OA comprend ce qu'il va se passer: un adolescent est en train de tirer à l'arme lourde dans le lycée de ses nouveaux amis. Coincés dans la cafétéria avec cette incarnation du mal dont on ne verra jamais le visage, ils décident de se lever et d'interpréter les cinq mouvements de la danse que leur a enseignée l'OA.

Rien de magique ne se passe, du moins pas sous nos yeux. La danse a simplement servi à distraire le tueur, suffisamment longtemps pour qu'un employé de la cuisine l'empêche de nuire. La saison finit sur OA, emmené d'urgence à l'hôpital après avoir été touchée par une balle perdue, un plan de la jeune femme qui appelle Homer, et c'est tout.

Face à ces vingt dernières minutes de la saison, j'ai d'abord ressenti un profond agacement. Aux États-Unis, certains ont dénoncé l'usage d'une fusillade dans un établissement scolaire, symbole traumatisant dans ce pays, comme ressort anecdotique. De mon côté, ma préoccupation était plus narrative, je me demandais pourquoi les showrunners nous ont bassiné pendant toute une saison avec une quête mystique pour nous laisser avec une danse extatique et, disons-le très clairement, ridicule?

À ce moment-là, je me disais que regarder The OA, c'est accepter de suivre, en pleine nuit, un ami ivre persuadé (à tort) de connaître le chemin vers le Noctilien. Regarder The OA, c'est accepter d'entendre l'inverse de la phrase «tu verras ça décolle au bout de l'épisode 3»; The OA s'écrase devant la ligne d'arrivée après de belles virevoltes. Et en regardant sur internet, j'ai vite réalisé que je n'étais pas le seul à partager ce sentiment.

Mais je me suis également souvenu que d'autres ont adoré ce final, qu'ils y ont vu, à l'instar d'Iris Brey dans les Inrocks, une «transe» «des deux côtés de l'écran». D'autres défendaient la tournure finale controversée et son sens au sein de la société ou le droit de ne pas tout comprendre et de se laisser porter par son irréalisme.

…Mais ne pas se contenter de l'invraisemblable

Face à une certaine unanimité de la critique, je me suis alors demandé si je n'étais pas passé à côté de The OA, si ça finesse ne m'avait pas échappé. En réalité, The OA nous force à polariser notre opinion: soit on accepte de ne pas tout comprendre et l'on se laisse guider aveuglément sans bouder notre plaisir, soit on refuse de fermer les yeux et l'on décide de s'indigner contre l'incohérence manifeste de toute la série. Mon choix, peut-être à tort, a été de pencher en faveur de la seconde option.

En lisant toutes ces critiques élogieuses, j'ai repensé à une autre série récente, elle aussi noyée de questions. Dans The Leftovers, on fait aussi appel à notre croyance, notre capacité à accepter de ne pas tout comprendre, et que certaines choses nous dépassent. Mais contrairement au dernier épisode de The OA, le brillant final de la seconde saison de ne tombe pas comme un cheveu sur la soupe; il suit un arc narratif finement mis en place tout au long des épisodes qui précèdent, sans pour autant renoncer à ses mystères. Il n'y a d'ailleurs aucun mal à refuser de répondre à certaines questions. Mais le problème de The OA, au-delà du choix très discutable d'une fusillade, c'est qu'aucune version de la réalité proposée à la fin n'est acceptable en tant que telle, que OA nous raconte la vérité ou non. 

Des sites ont largement relevé la tonne d'incohérences éparpillées tout au long de la série, des incohérences qui rendent la série illisible dans son ensemble. Comment peut-elle connaître les détails de la vie de son tortionnaire, y compris un terrible meurtre, alors qu'a aucun moment elle n'a pu en être témoin ni même en entendre parler? Comment a-t-elle pu se faire ses cicatrices dans son dos alors qu'aucun contact physique n'est permis avec ses co-détenus? Comment peut-elle lire des livres en anglais, ceux-là même qui ont soi-disant inspiré ses mensonges, alors qu'elle devenue aveugle avant même de quitter la Russie et son alphabet cyrillique? Pourquoi ses jeunes camarades n'ont-ils pas mieux fact-checké son histoire en vérifiant, très facilement, qu'Homer existe bien?

«Vous aurez toutes les réponses à toutes les questions»

Il est inutile de mentionner toutes les failles, mais leur accumulation, en faveur d'une version ou d'une autre de l'histoire, dessert profondément une histoire dont le tournant final semble sorti de nulle part. Pire, elle laisse penser que les créateurs de la série (Brit Marling et Zal Batmanglij, pourtant réputés pour les films Sound of My Voice et The East) ont brisé le pacte avec les spectateurs, et à travers nous, avec les cinq personnages de The OA, qui ont décidé de croire l'histoire.

Les deux créateurs ont évidemment créé un objet fascinant, qu'il faut voir, ne serait-ce que pour enrichir son regard critique sur les séries. Mais ils laissent également une étrange impression de travail bâclé, comme si eux-mêmes ne savaient pas où ils allaient, ce qui peut sembler étonnant au vu de leurs réussites passées. À moins que cette narration à trou soit justement là pour créer de la conversation et donc de la viralité, une des thématiques de la série.

Il suffit de lire deux interviews de Brit Marling pour se convaincre que les créateurs assument ce laisser aller. D'abord dans Variety le 16 décembre dernier, quand on lui demande si elle croit en l'histoire d'OA:

«Notre interprétation est moins importante que celle du public. [...] Il n'y a pas de bonne ou de mauvaise réponse, c'est juste comment vous le sentez, cela ressemble un peu au fait d'être en vie.»

Soit. Ce genre de raisonnement a déjà été vu au cinéma, avec le film Inception par exemple. Mais le même jour, dans une interview accordée à Marie Claire, elle précise sa démarche avec Zal Batmanglij: 

«Je ne voudrais jamais priver les gens de leur interpréation de la fin. Voici ce que je vais dire: si nous sommes assez chanceux pour avoir une saison 2, vous aurez toutes les réponses à toutes les questions. C'est ce qu'il y a de délicieux avec les fossés entre les saisons. Les gens regardent, s'en emparent, se délectent du mystère, se dispute sur internet.»

Étrange façon de nous faire comprendre que le sens à donner à leur long film (puisque c'est comme ça que certains considèrent The OA) ne dépend pas uniquement de nous, mais principalement de son renouvellement ou non pour une seconde saison. Difficile donc de se dire que les créateurs en savent plus que nous sur ce qui s'est passé et s'ils ont des réponses à apporter à toutes nos questions. Un mystère méta-scénaristique qui continuera longtemps encore d'en agacer certains, et d'en fasciner d'autres.

Vincent Manilève
Vincent Manilève (316 articles)
Journaliste
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