France

À Marseille, les affaires des socialistes comme le symbole d'un parti nécrosé

Jérémy Collado, mis à jour le 15.01.2017 à 12 h 07

Sylvie Andrieux tire-t-elle encore les ficelles à Marseille? Condamnée pour «détournement de fonds publics», l'ex-députée PS des Bouches-du-Rhône a démissionné mais ses proches sont investis dans sa circonscription. Comme un symbole de son influence, à quelques semaines de la primaire.

Rassemblement PS à Marseille en 2014 I BORIS HORVAT / AFP

Rassemblement PS à Marseille en 2014 I BORIS HORVAT / AFP

À Marseille, on connaissait le système des 3G: Gaston Defferre, Jean-Claude Gaudin –tous deux maires de la ville– et Jean-Noël Guérini, président défait du conseil général. Il en existe un autre, qui porte le nom de Sylvie Andrieux, et qui faisait fureur du temps où la députée des Bouches-du-Rhône était aussi élue à la région Paca et distribuait alors des subventions pour les quartiers Nord, en particulier pour sa circonscription qui comprend le 13e et une partie du 12e et du 14e arrondissements.

Le cas Sylvie Andrieux incarne bien les avanies du PS, peu prompt à faire le ménage dans ses fédérations, divisé après un quinquennat qui a vu s'affronter deux gauches irréconciliables et qui perd des militants comme neige au soleil. Selon les derniers chiffres donnés par Jean-Christophe Cambadélis, le parti compterait 113.635 adhérents et détient 28 départements... Déjà, en 2012, Martine Aubry avait tergiversé, connaissant pourtant parfaitement les démêlés de Sylvie Andrieux: la patronne du PS lui avait finalement retiré son investiture après son renvoi en correctionnel. Sylvie Andrieux avait ensuite conservé sa circonscription, imbattable grâce à un système qui finissait toujours par payer. Depuis qu'elle n'est plus là, le calcul est plus compliqué.

Le Front national en embuscade

Dans ces quartiers où régnait Andrieux, beaucoup jurent qu'elle a pris pour les autres quatre ans de prison dont trois avec sursis, 100 000 euros d’amende et cinq ans d’inéligibilité pour «détournement de fonds publics», comme Alain Juppé autrefois, alors que des soupçons pesaient sur certains de ses camarades qui ont échappé aux condamnations. Beaucoup, parmi les militants, les associatifs, les habitants, la remercient d'avoir toujours été là, d'avoir fait le job, en arrosant de façon clientéliste des quartiers très pauvres et délaissés... sans jamais s'enrichir personnellement, a-t-elle toujours rappelé lors de son procès. Il n'est donc pas étonnant qu'elle ait conservé une influence, comme tous ceux qui ont construit pierre par pierre un système afin d'être réélus. Alain Carignon à Grenoble, Jacques Médecin à Nice: ils sont nombreux, ceux qui ont gardé des liens avec leur terre d'élection, malgré les condamnations.

Même si ce système est nécrosé et semble agoniser à Marseille, même si le PS marseillais se débat comme un mort-vivant, il donne encore quelques signes de vie. Le dernier en date concerne l'investiture d'Anne Di Marino mi-décembre, qui se présente elle-même comme une «amie» de Sylvie Andrieux, et l'a souvent mise en avant pour obtenir le vote de 180 militants (87% des suffrages), afin de devenir la candidate officielle du PS en juin prochain.

La conseillère départementale de 47 ans devrait affronter l'élu municipal LR Richard Miron et un candidat du FN qui a ses chances dans ce secteur déjà dirigé par Stéphane Ravier, sénateur-maire du 13/14e et qui vient d'annoncer qu'il ne se présenterait pas aux législatives.

«Moi, j'ai beaucoup de travail, je suis déjà sénateur, et avant ça, maire de secteur. C'est prenant, sept jours sur sept. C'est une passion qui me conduit à vouloir faire davantage et j'ai envie de participer à cette aventure, moi, le Marseillais des quartiers Nord»

L'homme a longtemps ménagé le suspens et ne cache pas ses intentions pour la mairie de Marseille en 2020, malgré les nombreuses défections dans son camp depuis sa victoire en 2014.

«Provocation pour le peuple de gauche»

Quoi qu'il en soit, cette candidature socialiste d'Anne Di Marino, critiquée pour son manque d'expérience en interne, provoque des remous au PS local. D'autres candidats postulaient à cette désignation et voient derrière ce vote la main de Sylvie Andrieux. Notamment Nadia Brya et Christophe Masse, qui dénoncent une «désignation arbitraire», synonyme de «honte» et de «provocation pour le peuple de gauche de Marseille». Ils en appellent à Jean-Christophe Cambadélis pour révoquer cette candidature d'Anne Di Marino «soutenue et quasiment désignée par Sylvie Andrieux».

«Elle insiste lourdement et tres régulièrement sur son soutien à Mme Andrieux et cette attitude en terme d'éthique est un affront à la population de nos quartiers, dénonce Christophe Masse, et plus globalement à tous les candidats socialistes aux législatives dans les Bouches-du-Rhone qui ne sont pas a l'abri de l'épidémie.»

Issu d'une longue lignée d'élus marseillais, Christophe Masse, grand gaillard aux traits ronds et aux poignées de main appuyées, a été réélu conseiller départemental en 2015 en battant notamment le Front national, sur un canton qui constitue les 2/3 de la 3e circonscription. C'est l'un de ses meilleurs arguments pour contester l'investiture. Il fut longtemps proche de Jean-Noël Guérini lorsque ce dernier était le patron tout-puissant de la fédération PS des Bouches-du-Rhône.

Je comprends que des gens soient déçus par le résultat. Mais ça ne leur donne pas le droit de le contester!

«Ce sont des histoires de journalistes»

Il s'insurge aujourd'hui de ce choix de la convention nationale de son parti, qui fait suite à un accord avec la fédération départementale. Et accuse Jean-David Ciot, premier secrétaire local, de défendre cette candidature bec et ongle sans raison apparente: «Quel est l'accord qui existe, car il y en a bien un entre Ciot et Andrieux? Je ne le connais pas encore...», glisse-t-il, mécontent d'avoir été écarté d'une circonscription qu'il lorgnait depuis sa défaite aux législatives en 2007, après un mandat.

«Dans tous les cas, il est certain que des rencontres fréquentes avaient lieu à la fédération ces derniers mois entre M. Ciot et Mme Andrieux et son équipe. Cette dernière a donc, pour je ne sais quelles raisons, une influence importante sur le premier secretaire de la Federation PS...»

«Ce sont des histoires de journalistes, balaie Stéphane Mari, conseiller municipal PS des 13e et 14e arrondissements de Marseille et ancien chef de la majorité socialiste au conseil municipal, également proche de Sylvie Andrieux. Je comprends que des gens soient déçus par le résultat. Mais ça ne leur donne pas le droit de le contester!» Lui même d'ailleurs fait mine d'être déçu, et met en avant ses liens avec Andrieux, «une amie de vingt ans»: «Pour le renouveau dans cette circo, on devrait mettre Masse, le bras droit d'Alexandre Guérini à 13 Habitat [l'office HLM du Conseil général, ndlr]? C'est ça le renouveau? La candidate qu'on a prise, elle n'a pas fait HEC ni l'ENA mais elle est élue depuis un an. Quant à ses liens avec Sylvie Andrieux, elles se connaissent depuis un an et demi... Et Andrieux n'a même pas voté pour la candidate.»

«Le ciel lui est tombé sur la tête»

Stéphane Mari prévient: «Le processus a été régulier de bout en bout [certains socialistes mettent pourtant en doute ce processus, ndlr]. Il y a des procédures. On ne peut pas, quand un vote ne nous arrange pas, demander l'appui de Paris...» Toutefois, il n'exclut pas l'influence de Sylvie Andrieux, dont il est proche.

«On m'a viré depuis quelques mois. Quand tout le monde m'a appelé pour dire "Stéphane, qu'est-ce qu'on peut faire pour toi?", je leur ai dit d'adhérer et de soutenir tel ou tel candidat. Mais ce n'est pas Sylvie Andrieux qui s'est occupée personnellement de tout ça, elle a d'autres chats à fouetter. Sa vie est détruite depuis sa condamnation, le ciel lui est tombé sur la tête!»

Cette affaire fait mauvaise figure alors que le PS marseillais n'en finit pas de s'engluer dans des querelles personnelles et que le risque FN est très présent dans ce secteur. «Donner la circonscription à la candidate de Sylvie Andrieux, c'est offrir la circonscription au FN!», s'insurge Nadia Brya, 48 ans, co-listière de Christophe Masse, qui jure ne pas se reconnaître dans ce vote. Malgré ce risque, la fédération socialiste des Bouches-du-Rhône, autrefois arbitre des élégances aux Congrès PS, continue à se déchirer. «On pratique la politique de la terre brûlée pour le PS au profit de LR? Sauf qu'à ce petit jeu c'est le FN qui gagnera», indique Christophe Masse, qui met en avant ses victoires passées. «La solution à Marseille, c'est un parachutage d'une personnalité d'un haut niveau. Sinon, on donnera la ville au FN à force de notre attitude irresponsable», défend Stéphane Mari.

Conséquence de cet imbroglio local entre apparatchiks socialistes, la nomination d'Annie Lévy-Mozziconacci, généticienne, conseillère municipale et métropolitaine des 6e et 8e arrondissements de Marseille (quartiers sud) comme mandataire de Manuel Valls dans la primaire du PS apparaît comme un symbole... qu'elle n'hésite pas à mettre en avant: «Je suis neutre et je ne suis pas dans un système de clans qui s'oppose depuis des années», défend-elle. Christophe Masse, qui a longtemps soutenu l'ancien Premier ministre, dégongle cette énième polémique, même si certains de ses proches jugent que le PS veut l'humilier en ne le nommant pas mandataire de Manuel Valls.

Il y un passé socialiste qu'il serait irrationnel de nier. Il existe! Je prends en compte ces héritages mais pour autant, je ne suis pas dans les mains de Sylvie Andrieux comme certains essaient de le faire croire

«J'ai une indépendance… et je veux la garder»

Il est peu probable que l'ancien Premier ministre se soit occupé personnellement de cette affaire. Il est peu probable également qu'il prenne le risque de tout chambouler à Marseille s'il remporte la primaire: la fédération locale n'a plus le poids d'autrefois qui permettait aux éléphants socialistes de conserver le PS lors des Congrès où le Sud et le Nord (les fameuses «Bouches-du-Nord» chères à François Hollande) faisaient alliance pour battre tous les autres. Il est peu probable, enfin, que Manuel Valls s'intéresse à des querelles d'appareil qui incarnent certainement pour lui l'ancien temps du PS. Et notamment celui où François Hollande en était le premier secrétaire!

Les nouveaux rebondissements marseillais liés à Sylvie Andrieux ne sont donc pas uniquement une querelle locale: ils posent la question d'un parti qui a du mal à tourner la page de l'ancien temps. Obsédés par le prochain Congrès, les socialistes marseillais jouent déjà le coup d'après, sans même se rendre compte qu'ils rejouent la partition d'hier.

À en croire Annie Lévy-Mozziconacci, sa mission consiste donc, surtout, à imposer une nouvelle façon de faire de la politique à Marseille. En lavant plus blanc que blanc. Est-ce possible? Elle même en doute: «Il y un passé socialiste qu'il serait irrationnel de nier. Il existe! Je prends en compte ces héritages mais pour autant, je ne suis pas dans les mains de Sylvie Andrieux comme certains essaient de le faire croire...» Elle reconnaît toutefois qu'une députée démissionnaire, condamnée et écartée du PS depuis 2013, peut continuer à avoir des hommes d'influence qui œuvrent pour elle en coulisses: «C'est naturel, tranche-t-elle. Quant à moi, j'ai une indépendance... et je veux la garder.» Certains de ses adversaires jurent qu'elle s'imagine déjà maire de Marseille après la succession houleuse de Jean-Claude Gaudin, indétrônable depuis 1995.

Cet article a été mis à jour, et indique désormais que Stéphane Ravier ne sera pas le candidat du Front national aux législatives.

Jérémy Collado
Jérémy Collado (133 articles)
Journaliste
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