France-Irlande: vive la triche!

Des joueurs sud-coréens et Francesco Totti à la Coupe du monde 2002, REUTERS/Lee Jae Won

Des joueurs sud-coréens et Francesco Totti à la Coupe du monde 2002, REUTERS/Lee Jae Won

Marquer un but de la main, comme effectuer un tacle trop appuyé, fait partie du jeu.

Il s'agit sans doute du point final de l'histoire. Vendredi 20 novembre dans la soirée, la Fédération Française de Football a décidé de s'aligner sur la FIFA qui avait, plus tôt dans la journée, annoncé que le match entre la France et l'Eire ne serait pas rejoué, conformément aux lois du jeu.

Par le biais d'un communiqué, la FFF a annoncé qu'elle respectait la «décision de la FIFA», celle-ci fait «autorité et s’impose aux deux fédérations.» Ce choix va à l'encontre du désir de Thierry Henry qui, en début d'après-midi, avait annoncé dans un communiqué envoyé à Sky Sports que «la solution la plus équitable serait bien sûr de rejouer le match, mais ce n'est pas de mon ressort.»

 

L'élimination de l'Irlande est donc cruelle. Elle encaisse un but sur une frappe contrée de Nicolas Anelka au match aller et un but invalide au retour. Ses supporters extraordinaires méritaient mieux. Mais cela s'arrête là. Remettons-nous de nos émotions. Les fans irlandais étaient déjà passés à autre chose dans le RER qui les ramenait vers le centre de Paris pour une nuit de fête, malgré l'élimination.

Bien plus que la piètre qualité de jeu développée par les Français, c'est pourtant la main de Thierry Henry qui a attiré toute l'attention des médias et des commentateurs, aussi bien en France qu'à l'étranger. Les éditoriaux moralisants se succèdent: «le football n'a pas de morale, [...] Le baron Pierre de Coubertin serait mort une seconde fois s'il avait assisté au match.» Jacques Attali veut «exclure à vie de l'équipe nationale ceux qui lui ont ainsi fait honte». Encore une preuve que le football est un sport pourri. Les politiques ont appelé, en vain, à rejouer le match par solidarité avec les Irlandais et leur fédération.

Fair-play

Le mot fair-play est sur toutes les lèvres, cette manière de pratiquer le sport dans le respect des règles, de l'esprit du jeu et de l'adversaire, qui évoque un comportement loyal et élégant. Le fait qu'on utilise dans beaucoup de pays l'anglicisme n'est pas anodin: les îles britanniques sont le berceau de cette conception noble du sport, qui fait partie de l'identité et de la particularité de leur football, au même titre que l'engagement physique (et que le manque de travail tactique diront les mauvaises langues). L'entraîneur Italien de l'Eire Giovanni Trapattoni ne s'y est pas trompé: «C'est une question de fair-play. [...] Sur cette action-là, on change les règles. On parle en permanence du fair-play, fair-play, fair-play. J'en ai parlé aux jeunes footballeurs tant de fois, pour leur dire que c'est important dans la vie.»

C'est vrai, la main d'Henry n'est pas très fair-play. Mais n'en déplaise à certains, la tricherie fait partie des sports collectifs. Et Trapattoni le sait mieux que quiconque. Ce n'est pas une question d'argent qui pourrit tout, de professionnel qui oublie l'essence de l'amateurisme. Jouer avec les règles est un chose naturelle pour les joueurs, même jeunes. Aucun entraîneur ou pédagogue n'encouragera ses joueurs à se jeter ou tromper l'arbitre, mais il ne lui mettra pas d'amende non plus. Sauf s'il met en danger le collectif.

Les défenseurs du fair-play fustigent les latins, les Sud-Américains, les Portugais, qui n'hésitent jamais à mettre des coups bas et à tricher pour arriver à leur fin. Même nous, les Français, nous permettons de juger les Italiens pour leur sens du plongeon légendaire, de la faute qui stoppe une contre-attaque. Mais n'oublions pas qu'aux yeux des Anglais, le joueur français est certes réputé pour son flair et son «je ne sais quoi», mais est rangé aux côtés des transalpins et des Argentins dans la catégorie des tricheurs sans scrupules. Les Britanniques soulignent souvent qu'il y a toujours eu en France une conception du respect de la loi assez particulière, et que la notion de «pas vu-pas pris» est chez nous largement acceptée parmi la population, notamment dans le métro. Ils s'amusent de notre tendance à glorifier les bandits «pour la beauté» du casse ou de la cavale.

L'art de la duperie

Le même mécanisme conduit certains pays à considérer la tricherie dans le football comme un art. Le grand Pelé déclara ainsi à propos du défenseur Italien Bertini, qui lui avait réservé un traitement de faveur lors de la Coupe du monde 1970, «Bertini était un véritable artiste dans sa façon de commettre des fautes sans qu'aucun arbitre le surprenne. Il m'enfonçait le poing dans les côtes ou dans l'estomac ; il me piétinait la cheville... Un artiste.» Comment se fait-il que le plus talentueux joueur de l'histoire rende ainsi hommage à un tricheur?

L'acceptation de la duperie comme partie intégrante du sport repose en fait sur un raisonnement implacablement logique. La compétition signifie la «recherche, en même temps que d'autres personnes, d'un poste, d'un titre, d'un avantage». Le but est d'être le meilleur. Or la duperie peut procurer un avantage décisif sur le cours d'un match: expulsion d'un adversaire, obtention d'un penalty, but de la main etc. Si je n'utilise pas ces moyens, l'adversaire le fera. Pourquoi concourir avec un handicap, ne pas utiliser une arme supplémentaire que l'adversaire, lui, utilisera? Cela ne veut pas dire qu'on est prêt à tuer l'adversaire. Umberto Eco résume bien cette approche: «Le football est une manière de faire la guerre par des moyens sensiblement moins sanguinaires que la manière habituelle.»

«On n'est pas obligé de tricher pour gagner», diront les bien-pensants. Certes, mais à la lecture du palmarès de la Coupe du monde, huit des 18 éditions ont été gagnées par des équipes qui revendiquent dans leur identité cette dimension du jeu (quatre pour l'Italie, deux pour l'Uruguay, deux pour l'Argentine). Parmi ces trois là, le cas de l'Uruguay est le plus frappant: ce petit pays dispose d'un réservoir de joueurs infiniment plus petit que les grandes nations du football. Mais sa culture de la gagne et sa détermination à se battre avec toutes les armes à disposition en ont fait pendant longtemps un adversaire redoutable.

Tous les moyens ne sont pas bons

Il ne s'agit pas ici de dire «la fin justifie les moyens», ou de glorifier la triche. Tous les moyens ne sont pas bons, et personne ne prône la violence pour gagner un match. Le fair-play peut s'exprimer de mille manières: relever l'adversaire, lui faire une haie d'honneur à la fin du match, sortir la balle quand un joueur est blessé, respecter l'équipe adverse dans les interviews... Mais il n'est pas criminel de dire que la duperie fait partie du jeu. Les joueurs qui ont cette conception du football inscrite dans leur ADN de sportif ne sont pas moins moraux, moins nobles que les autres. Ils respectent tout autant leurs adversaires.

Quand un joueur effectue un tacle «trop» appuyé, il enfreint également les règles, en plus de mettre en danger l'intégrité physique de son adversaire. Un Irlandais, prenons Roy Keane au hasard, vous dira que la seule différence est qu'il n'essaie pas de le dissimuler, donc qu'il ne triche pas. Un Argentin vous dira que la seule différence, c'est qu'il est moins malin que celui qui fait une petite faute dans le dos de l'arbitre.

On érige souvent le rugby comme sport fair-play par excellence, sans doute à raison: il y règne respect de l'adversaire, l'engagement franc mais honnête. Mais le «pas vu pas pris» est également dans le rugby une technique devenue un art, peut-être même plus qu'en football: coups de poing discrets dans la mêlée, essuyage de crampon sur l'adversaire qui a le malheur de se retrouver au sol du mauvais côté sur les regroupements. Et à ce jeu, les Anglo-saxons ne sont pas les moins habiles. Ces gestes n'enlèvent rien à la beauté et à la noblesse du rugby, ils font partie du rugby. Et sont même célébrés, comme les mailloches, par les supporters.

Alors oui, le football est un beau sport, où la duperie est une arme parmi tant d'autres: la technique, la tactique, la préparation physique, le mental... Cela n'empêche pas d'avoir, comme Albert Camus, une haute estime de ce sport. «Tout ce que je sais de la morale, je le dois au football», aimait dire celui qui pourrait bientôt faire son entrée au Panthéon.

Grégoire Fleurot

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Image de Une: Des joueurs sud-coréens et Francesco Totti à la Coupe du monde 2002, REUTERS/Lee Jae Won