Histoire

Critiquer les médias n'est pas seulement un sport national, c'est aussi une arme politique

Paul Conge, mis à jour le 06.01.2017 à 8 h 26

La critique réactionnaire a toujours concurrencé la critique sociale des médias. La première a le vent en poupe.

Capture Youtube

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Critiquer les médias n'est pas seulement un sport national, c'est aussi une carte à jouer en politique. Quelques responsables de premier plan sont venus rappeler, ces derniers mois, que le media bashing pouvait s'inscrire dans une stratégie de campagne. Qu'elle jaillisse de François Fillon, vainqueur de la primaire de la droite, qui fustige la «dictature des sondages et des médias» (3 novembre); de Manuel Valls, ex-Premier ministre, qui oppose aux journalistes que «c'est vous qui êtes enfermés dans le système, qui représentez le système, ce dont les Français ne veulent plus» (13 décembre); de Marine Le Pen, patronne du Front National, qui plastronne que «seuls les médias, les politiques, le show-biz sont pour l'accueil des migrants» (15 septembre) ; ou encore de Jean-Luc Mélenchon, candidat de «l'insoumission», rompu à l'exercice, pour qui les médias sont «la deuxième peau du système» (7 avril), la critique des médias s'invite décidément à toutes les tables.

Venant de personnalités qui campent les plateaux de télévision, ces réprobations ne laissent pas de surprendre. L'attitude faussement bipolaire à l'égard des médias –je vous tacle mais je compte sur vous– dit assez du profit politique qu'ils espèrent en retirer. Qu'ils tancent le «système» des médias, ou ses supposées dérives dictatoriales, leurs propos n'ont pourtant rien de très nouveau. Quand les ancêtres de MM. Valls et Fillon concourraient pour la Chambre des députés, au début du XXe siècle, l'intellectuel autrichien Karl Kraus fulminait déjà contre les «bourreurs de crâne» et la propagande des patrons de journaux.

Leurs propos s'ancrent dans d'antiques traditions de la contestation de la presse –une critique sociale, et une critique réactionnaire–, qu'ils reprennent sous forme de vulgates.

1.La tradition de la critique sociale

C'est au cours du XIXe siècle que la contestation des médias se montre soluble dans la politique. Les décennies suivant la Révolution, «penseurs et militants progressistes craignent de plus en plus que ce moyen d’expression soit économiquement accaparé par la bourgeoisie», pointe l'historien Dominique Pinsolle dans Le Monde diplomatique. Sous la Monarchie de Juillet (1830-1848), une nouvelle presse industrielle, avec Le Siècle et La Presse, voit le jour. Contre la presse, une critique sociale bourgeonne. L'essor du marxisme fournit aux mouvements ouvriers des clés d'analyses efficaces. On dénonce la férule des «puissances d'argent» sur les journaux. Une rhétorique en vogue, autant qu'une lecture de la domination sociale. «L'idée selon laquelle la presse ne sert, de manière générale, que les intérêts de la bourgeoisie qui la possède est alors largement répandue», note Pinsolle.

Avec les premières gazettes tombent les premières critiques de la presse. Au milieu du XVIIIe siècle, Voltaire traite cruellement les journalistes de «canailles de la littérature» dans L'Encyclopédie quand Diderot préconise de «prendre tout ce qu'ils déprisent et de rejeter tout ce qu'ils relèvent». La littérature digère mal l'émergence de la figure du journaliste. En témoignent les rebuffades de Balzac contre les «publicistes» (ainsi qu'on appelait les journalistes autrefois), ou du «rienologue», qui «n'ose point dire les choses comme elles sont», ainsi qu'il les décrit sa Monographie de la presse parisienne (1843).

En 1897, Jean Jaurès, alors député du Tarn, écrit dans La Revue bleue, une feuille socialiste, que «l'industrie du journal est entrée dans la période de la grande industrie». Les journaux «ne sont donc plus, dans l'ensemble, que des outils aux mains du capital». Dès 1844, le député Louis Blanc en éprouvait les prémices. À ses yeux, l'arrivée en masse de la publicité dans la presse allait transformer «en un trafic vulgaire ce qui est une magistrature», et la presse allait dévier pour devenir «le porte-voix de la spéculation».

Outre-Rhin, on ne dit pas autre chose: «Les journaux, alors qu'ils conservent l'apparence de promoteurs d'idées, n'ont cessé d'évoluer, passant du statut d'éducateurs, voire de professeurs du peuple, vers celui de laquais des riches», observe Ferdinand Lassalle, l'un des réformateurs du socialisme allemand. Pour lui la presse, ce business comme un autre, est «la plus vulgaire des opérations commerciales» mais surtout «la pire ennemie qui soit, car elle revêt l'apparence d'un ami».

«Une aristocratie sûre de ses droits»

Quarante ans plus tard, cette contestation perdure. Dans les travées de l'hémicycle, en 1936, le rédacteur en chef de l'Humanité, Paul Vaillant-Couturier, alors député sans parti car brouillé avec le Parti Communiste, tonne contre «la presse qui ment, la presse qui tue» gangrenée par des «trusts de journaux, des journaux de trust».

Héritant de ces motifs, le «Programme commun» de la gauche en 1972 clame encore l'urgence de «soustraire l'information à la domination de l'argent». Même Lionel Jospin ne déroge pas à la règle. En 2005, dans un livre à la tonalité étonnamment pamphlétaire, Le Monde comme je le vois (Gallimard), l'ancien chef du gouvernement et candidat malheureux de la présidentielle de 2002 casse son image de politicien lisse en pourfendant une «aristocratie sûre de ses droits»:

«Nombre de médias audiovisuels ou de la presse écrite sont possédés en France par de grands groupes industriels (…) ou bien ont ouvert largement leur capital à des groupes économiques ou financiers. On se doute que ces médias –au-delà des choix des journalistes eux-mêmes– sont globalement sensibles à l'idéologie et à la mentalité de ces mieux, et en diffusent largement les arguments dans le public», écrit-il.

Depuis, à part de timides poussées, cette critique sociale disparaît des radars du Parti socialiste. Revigorée par les ouvrages de Bourdieu (sur l'emprise du journalisme) et Serge Halimi (sur la connivence avec les puissants) au milieu des années 1990, par le travail de journaux militant (PLPL, Le Plan B, Acrimed), les films de Pierre Carles et certains ouvrages de sociologie du journalisme, cette critique sociale a trouvé un second souffle dans la bouche de Jean-Luc Mélenchon.

Son discours, en écho à celui des écoles socialistes, étripe la «médiacratie», «seconde peau du système»; médias qui «maintiennent l'ordre établi», «aboient et ostracisent le FDG [Front de gauche] en meute». Sur sa chaîne YouTube, le 17 novembre, le candidat à la présidentielle évoque la grève d'iTélé, et touche du doigt l'idée que la critique des médias ne peut être isolée du reste du tissu social: «Il y a un jeune journaliste qui a dit: “Finalement, les patrons de la télé obtiennent ce qu'ils veulent par la force”. Erreur! Les patrons obtiennent par la force tout ce qu'ils veulent, partout.»
 

2.La critique réactionnaire

L'autre contestation à décortiquer est réactionnaire. Dès le XIXe siècle, elle provient d'intellectuels et d'hommes politiques issus des confins de la droite chrétienne, férus de morale et de Christ.

Le théologien danois Soren Kierkegaard voue ainsi aux gémonies la presse quotidienne. Pour le philosophe, c'est presque une névrose obsessionnelle. Il en décrie le «caractère démoniaque». Ses livres dévoilent une condamnation impitoyable du journalisme basée sur l'éthique chrétienne. «Si le Christ revenait au monde aujourd'hui, il ne fait aucun doute que ce ne serait pas les évêques qu'il clouerait au pilori, mais les journalistes», sermonne le théologien en 1849. Pour l'auteur du Traité du désespoir, la presse exerce une influence corruptrice sur la société en décadence. Il tient les journalistes, qu'il dépeint comme des «charretiers de nuit», à ce point en horreur, qu'il propose tout bonnement de les fusiller.

«Dieu sait que mon âme est exempte de férocité et je crois avoir au plus haut point conscience de devoir me justifier devant Die ; et pourtant, pourtant je serais prêt, au nom de Dieu, à prendre sur moi la responsabilité de crier ’’Feu’’ pour peu que je me sois assuré auparavant avec la rigueur la plus scrupuleuse, la plus minutieuse que les canons des fusils ne seraient braqués sur aucun autre être humain, sur aucune créature vivante autre que des journalistes», écrit-il en 1843.

À la différence de la précédente, la tradition de la «réaction», c'est-à-dire pour qui toute avancée sociale est vaine, s'adosse continûment à une morale. Puisque la presse court après le sensationnel, et qu'elle procure à ses lecteurs loisirs et distractions, elle ne peut être qu'un poison conduisant à l'anomie de la civilisation européenne, car «le but de toute éducation morale, écrit Kierkegaard en taclant les ancêtres de TF1, doit être avant toute chose d'écarter les gens d'une vie où la gratification est instantanée».

En Europe, les droites catholiques font le signe de croix devant l'essor des journaux, qu'elles accusent de délivrer des messages contradictoires avec ceux des prêtres. On piétine ses plates-bandes. En Grande-Bretagne, le poète Matthew Arnold retourne la morale chrétienne contre la presse. L'historien réactionnaire allemand Heinrich von Treitschke écrira que «la majorité [des journalistes] est formée d'individus menant une existence à la Catalina qui ont échoué dans le vie», faisant référance à Lucius Catalina qui, par deux fois, a comploté pour faire chuter le Sénat romain. Cette fois, c'est l'édifice moral de l'Europe qui menacerait de s'écrouler.

Journalisme «vulgaire» et «de cabaret»

Plusieurs textes dans la même veine sont publiés en France. Sauf que les réactionnaires cernent vite le profit qu'ils ont à tirer à s'exprimer eux-même dans les journaux. Ils font ainsi contre-feux. Le 8 novembre 1843, le Semeur, le porte-voix de l'intégrisme catholique, publie ainsi un éditorial aux hormones contre la presse concurrente. Il taxe les journalistes de La Gazette, une feuille royaliste, de «violateurs du sabbat qui veulent conserver quelque apparence du christianisme et ne pas convenir qu'ils se mettent au-dessus de la loi de Dieu». À ce «journalisme vulgaire», il oppose un «journal vraiment chrétien».

Les canards n'étant plus des anomalies du paysage, ce sont dorénavant des types de journalisme (plutôt que le journalisme en tant que tel) qui sont visés. Sous la IIIe République, les canards s'identifient à des sensibilités politiques; leurs plumes mènent souvent des carrières politiques. Au sein de cette presse clivée, les conservateurs vont reprocher aux feuilles progressistes de faire des ravages.

On le voit dès les premières heures de la Commune de Paris. Le directeur du Figaro, Hippolyte de Villemessant, est alors très remonté contre les insurgés, «cette tourbe de ribauds, d'athées, de brouillons, d'énergumènes et de niais menée à l'assaut par le lie de la basse littérature, de l'avocasserie infime et du journalisme de cabaret». Les séditieux ont l'outrecuidance d'imprimer leurs propres journaux –avant d'envahir, le 19 mars 1871, les locaux du quotidien conservateur, qui cessera plusieurs semaines de paraître.

La critique nationaliste du XXe siècle

Au XXe siècle, L'Action française, chantre du «nationalisme intégral», verse avec verve dans la réprobation contre les journalistes. Léon Daudet, écrivain nationaliste, élu député de Paris en 1919, y a son rond de serviette, à l'instar, bien sûr, du théoricien monarchiste Charles Maurras, qui en est le directeur.

Sans être des ennemis du journalisme –Daudet dans un bréviaire louera le «journalisme d'autrefois»– tous deux en dénoncent la servilité et tombée en décadence. Le 30 janvier 1933, Hitler est bombardé chancelier allemand. Dans l'édition de l'AF du lendemain, Maurras a des envolées lyriques: «Hitler a eu des hauts et des bas (…) Ces reculs avaient bien parus s’accroître ces temps derniers, et notre presse servile, nos journaux de mangeoire et de râtelier, en avaient tiré leurs conséquences intéressées sur le fatal reflux de l’esprit de guerre allemand».

D'obédience antisémite et monarchiste, l'AF mitraille aussi ad hominem les journalistes franc-maçon (comme Mariot Sermet) ou juifs (comme Rosenthal, repeint en «individu à bobine d'Assyrien»), dans le cadre d'une dénonciation plus vaste de la République et de l'oligarchie. Sans surprise, la critique de la presse n'est alors qu'un morceau d'une propagande plus générale.

Et celle du XXIe siècle...

Un tel habillage se retrouve des décennies plus tard chez Jean-Yves Le Gallou, ancien dirigeant du Front National et fondateur du Club de l'Horloge, le célèbre think tank d'extrême droite des années 1970. Le Gallou est aussi une figure cardinale de la «dissidence», et de la «réinformation», concept qu'il a forgé. Voici comment il résumait, en 2014, sa vision du monde médiatique:

«Nous vivons dans une démocratie d’apparence. En réalité le régime que nous subissons est une tyrannie: une tyrannie médiatique. Les médias sont le principal instrument du pouvoir: ce sont les troupes d’occupation mentale qui colonisent nos esprits; ils se prétendent les dispensateurs du beau, du bien et du vrai; ils sélectionnent les “élites”, si l’on ose dire, politiques; ce sont eux qui asservissent le peuple à l’idéologie politiquement correcte, à l’idéologie cosmopolite, marchande, mondialiste, immigrationniste, homosexualiste.»

À quelques microns près, ces réprobations sont les mêmes dans la galaxie de la «réinfosphère». Parfois appelée «fachosphère», cette addition de sites d'actualité sélective, ne jurant que par les sujets «immigration» et «identité», se sont donnés pour cible les médias qui ne partagent pas leurs points de vue, multipliant les insultes de type «journalopes» ou «merdias». L'Observatoire des journalistes et de l'information médiatique (Ojim), cofondée par Le Gallou en 2012, se livre ainsi à une critique quotidienne des médias qu'il accuse, pêle-mêle, de «déni d'islamisme» et de «propagande émotionnelle» sur les migrants.

Au webzine StreetPress, qui écrit beaucoup sur les sans-papiers, l'Ojim reproche de ne pas dénoncer «l'ensauvagement des mœurs» des «voyous des banlieues». Bref, de «prôner indirectement toutes les conditions culturelles nécessaires à imposer en Europe un libéralisme communautariste et libertaire à l’américaine».

Un «diagnostic» pas si différent de celui de Marine Le Pen, qui claironnait le 18 septembre que «le multiculturalisme est une religion, enseignée dans nos écoles et diffusée par les médias». Si ses rapports avec la «réinfosphère» se sont distendus, elle a publiquement soutenu le site Fdesouche, vaisseau amiral de la mouvance et, d'après le journaliste Dominique Albertini, entretient encore des liens avec Jean-Yves Le Gallou.

Critique sociale, critique réactionnaire, les deux semblaient irréconciliables. Pourtant, les frontières ont cessé d'être aussi nettes. Depuis quelques années, la critique issue de la droite radicale décerne d'embarrassantes médailles à la critique de gauche. On entend Louis Aliot employer l'expression «chien de garde», fauchée à Serge Halimi (et l'intellectuel Paul Nizan), l'Ojim encenser Pierre Bourdieu, Acrimed, ou détrousser la sociologie critique en lui piquant le concept d'«habitus», d'«entre-soi», autrefois l'apanage de la critique de gauche. Un brouillage des lignes qui ne profite qu'à la seconde.

Paul Conge
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